‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 205 sur 355 · DE LA DOUCEUR ENVERS LE PROCHAIN , ET REMEDE CONTRE LIRE · texte numérisé non relu

DE LA DOUCEUR ENVERS LE PROCHAIN , ET REMEDE CONTRE LIRE

Le sainct chresme, duquel, par tradition apostolique, on use en l'Eglise de Dieu pour les confirmations et benedictions, est composé d’'huyle d'olive meslée avec le bausme, qui represente, entre autres choses, les deux cheres et bien-aymées vertus, qui reluysoient en la sacrée personne de Nostre-Seigneur, lesquelles :il nous a singulierement recommandées, comme si, par icelles, nostre cœur devoit estre specialement consacré à son service, et appliqué à son imitation : Apprenez de moy, dit-il, que je suis doux et humble de cœur. L’humilité nous perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain. Le bausme, qui (comme

(4) Aboyer. — (2) Chiens.

j'ai dit cy-dessus), prend tousjours le dessous parmy toutes les liqueurs, represente l'humilité; et l’huyle d'olive, qui prend tousjours le dessus, represente la douceur et debonnaireté, laquelle surmonte toutes choses, et excelle entre les vertus, comme estant la fleur de la charité, laquelle, selon S. Bernard, est en sa perfection, quand, non-seulement elle est patiente, ains quand outre cela elle est douce et debonnaire. Mais prenez garde, Philotée, que ce chresme mystique, composé de douceur et d'humilité, soit dedans vostre cœur; car c’est un des grands artifices de l'ennemy, de faire que plusieurs s'amusent aux parolles et contenances exterieures de ces deux vertus, qui, n’examinant pas bien leurs affections interieures, pensent estre humbles et doux, et ne le sont neantmoins nullement en effect : ce que l’on recognoist, parce que, nonobstant leur ceremonieuse douceur et humilité, à la moindre parolle qu'on leur dit de travers, à la moindre petite injure qu'ils reçoivent, ils s’eslevent avec une : arrogance nompareille. On dit que ceux qui ont prins le preservatif, que l’on appelle communement la grace de S. Paul, n’enflent point estant mordus et picquez de la vipere, pourveu que la grace soit de la fine : de mesme, quand l’humulité et la douceur sont bonnes et vrayes, elles nous garantissent de l’enflure et ardeur que les injures ont accoustumé de provoquer en nos cœurs. Que si, estant picquez et mordus par les medisans et ennemys, nous devenons fiers , enflez, et despitez, c’est signe que nos humilitez et douceurs ne sont pas veritables et franches, mais artificieuses et apparentes.

Ce sainct et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses freres d'Egypte en la maison de son pere, leur donna ce seul advis : Ne vous courroucez point en chemin. Je vous en dy de mesme, Philotée : cette miserable vie n’estqu’un acheminement à la bien-heureuse; ne nous courroucons doncques point en chemin les uns avec les autres, marchons avec la trouppe de nos freres et compaignons doucement, paysiblement et amiablement. Mais je vous dy nettement et sans exception : Ne vous courroucez point du tout, s’il est possible, et ne recevez aucun pretexte, quel qu’il soit, pour ouvrir la porte de vostre cœur au courroux. Car S. Jacques dit tout court, et sans reserve, que l’wre de l’homme n'opere point la justice de Dieu. I] faut voirement (1) resister au mal, et reprimer les vices de ceux que nous avons en charge constamment et vaillamment; mais doucement et paysiblement. Rien ne mate tant l’elephant courroucé, que la vuë d’un agnelet, et rien ne rompt si aysement la force des canonades que la

(MN A la vérité.

laine. On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion, quoy qu'accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune autre origine que la raison seule. Car, l’ame raisonnable estant naturellement subjette à la raison, elle n’est subjette à la passion que par tyrannie; et partant, quand la raison est accompagnée de passion, elle se rend odieuse, sa juste domination estant avilie par la société de la tyrannie. Les princes honnorent et consolent infiniment les peuples quand ils les visitent avec un train de paix; mais quand ils conduisent des armées, quoy que ce soit pour le bien public, leurs venuës sont tousjours desaggreables et dommageables, parce qu’encore qu'ils fassent exactement observer la discipline militaire entre les soldats, si ne peuvent-ils jamais tant fayre, qu'il n'arrive tousjours quelque desordre, par lequel le bon homme est foulé : ainsi, tandis que la raison regne et exerce paysiblement les chastimens, corrections et reprehensions, quoy que ce soit rigoureusement et exactement, chascun l’ayme et l’appreuve; mais quand elle conduit avec soy lire, la cholere, et le courroux, qui sont, dit S. Augustin, ses soldats, elle se rend plus effroyable qu'amiable, et son propre cœur en demeure tousjours foulé et maltraitté. I{ est mieux, dit le mesme S. Augustin escrivant à Profuturus, de refuser l'entrée à l’ire juste et equilable, que de la recevoir, pour petite qu’elle soit, parce qu’estant receuë, il est mal-aysé de la fayre sortir, d'autant qu'elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre. Que si une fois elle peut gaigner la nuict, et que le soleil se couche sur nostre ire (ce que l’Apostre deffend) se convertissant en hayne, il n’y a quasi plus moyen de s’en desfaire ; car elle se nourrit de mille fausses persuasions, puisque jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux estre injuste.

Îlest donc mieux d'entreprendre de sçavoir vivre sans cholere, que de vouloir user moderement et sagement de la cholere; et quand, par imperfection et foiblesse, nous nous treuvons surprins d'’icelle , il est mieux de la repousser vistement, que de vouloir marchander avec elle : car, pour peu qu'on luy donne de loysir, elle se rend maistresse de la place, et fait comme le serpent qui tire aysement tout son corps où il peut mettre la teste. Mais comment la repoussererai-je? me direz-vous. Il faut, ma Philotée, qu au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point brusquement ny impetueusement, mais doucement, et neantmoins serieusement. Car, comme on voités audiences de plusieurs senats et parlemens,

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que les huissiers criant : Paix-là! font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire taire : aussi il arrive maintesfois, que voulant avec impetuosité reprimer nostre cholere, nous excitons plus de trouble en nostre cœur qu'elle n’avoit pas fait, et le cœur, estant ainsi troublé, ne peut plus estre maistre de soy-mesme.

Apres ce doux effort, prattiquez l’advis que S. Augustin jà(4) vieil donnoit au jeune evesque Auxilus : Fais, dit-il, ce qu’un homme doit faire. Que s’il Parrive ce que l’homme de Dieu dit au nure : Mon œil est troublé de grand’cholere, recours à Dieu criant : Aye misericorde de moy, Seigneur ! affin qu'il estende sa dextre (2) pour reprimer ton courroux. Je veux dire qu'il faut invoquer le secours de Dieu quand nous nous voyons agilez de cholere, à limitation des Apostres, tourmentez du vent et de l'orage emmy les eaux : car il commandera à nos passions qu’elles cessent, et la tranquillité se fera grande; mais tousjours, je vous adverty que l’oraison qui se fait contre la cholere presente et pressante doit estre pratiquée doucement, tranquillement, et non point violemment. Ce qu'il faut observer en tous les remedes qu’on use contre ce mal.

Avec cela, soudain que vous vous appercevrez avoir fait quelque acte de cholere, reparez la faute par un acte de douceur, exercé promptement à l’endroict de la mesme personne contre laquelle vous vous serez irrité. Car, ainsi que c’est un souverain remede contre le mensonge, que de s’en desdire sur-le-champ, aussitost que l’on s’apperçoit de l'avoir dit, ainsi est-ce un bon remede contre la cholere, de la reparer soudainement par un acte contraire de douceur : car (comme l’on dit) les pres fraisches sont plus aysement remediables.

Au surplus, lors que vous estes en tranquillité, et sans aucun subjet de cholere, faites grande provision de douceur et debonnaireté, disant toutes vos parolles, et faysant toutes vos actions petites et grandes en la plus douce façon qu’il vous sera possible, vous ressouvenant que l’Espouse, au Cantique des cantiques, n’a pas seulement le miel en ses levres et au bout de sa langue; mais elle l’a encore dessous la langue, c’est-à-dire dans la poictrine, et n'y a pas seulement du miel, mais encore du laict car aussi ne faut-il pas seulement avoir la parolle douce à l’endroit du prochain, mais encore toute la poictrine, c'est-à-dire tout l'interieur de nostre ame. Et ne faut pas seulement avoir la douceur du miel, qui est aromatique et odorant, c’est-à-dire la suavité de la conversation civile avec les estrangers; mais aussi

(4) Déjà. — (2) Droite.

la douceur du laict, entre les domestiques et proches voisins : en quoy manquent grandement ceux qui, en la ruë, semblent des anges, et en la maison, des diables.

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