‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 210 sur 355 · DE LA NECESSITÉ DE LA CHASTETÉ · texte numérisé non relu

DE LA NECESSITÉ DE LA CHASTETÉ

La chasteté est le lys des vertus; elle rend les hommes presque esgaux aux anges : rien n’est beau que par la pureté, et la pureté des hommes, c’est la chasteté. On appelle la chasteté honnesteté, et la profession d’icelle honneur : elle est nommée entegrité, et son contraire corruption. Bref, elle a sa gloire toute à part, d’estre la belle et blanche vertu de l'ame et du corps.

Il n’est jamais permis de tirer aucun impudique playsir de nos corps, en quelque façon que ce soit, sinon en un legitime mariage, duquel la saincteté puisse, par une juste compensation, reparer le dechet que l’on recoit en la delectation. Et encore, au mariage, faut-il observer l’honnesteté de l'intention, affin que s'il y a quelque messeance en la volupté qu'on exerce, il n'y ayt rien que-d’honnesteté en la volonté qui l’exerce.

Le cœur chaste est comme la mere-perle qui ne peut recevoir

. aucune goutte d’eau qui ne vienne du ciel : car 1l ne peut recevoir aucun playsir que celuy du mariage qui est ordonné du ciel. Hors de là, il ne luy est pas permis seulement d'y penser d’une pensée voluptueuse, volontaire et entretenuë.

Pour le premier degré de ceste vertu, gardez-vous, Philotée, d'admettre aucune sorte de volupté qui soit prohibée et deffenduë, comme sont toutes celles qui se prennent hors le mariage, ou mesme au mariage , quaud elles se prennent contre la regle du mariage.

Pour le second, retranchez-vous, tant qu’il vous sera possible, des delectations inutiles et superflues, quoy que loysibles et permises.

Pour le troisiesme, n’attachez point vostre affection aux playsirs et voluptez qui sont commandées et ordonnées. Car, bien qu'il faille prattiquer les delectations necessaires, c’est-à-dire celles qui regardent la fin et institution du sainct mariage, si ne faut-il pas pourtant y jamais attacher le cœur et l'esprit.

Au reste, chascun a grandement besoin de ceste vertu. Ceux

qui sont en viduité doivent avoir une chasteté courageuse, qui ne mesprise pas seulement les objets presens et futurs, mais qui resiste aux imaginations que les playsirs loisiblement receuz au mariage peuvent produire en leurs esprits, qui, pour cela, sont plus tendres aux amorces deshonnestes. Pour ce subjet, S. Augustin admire la pureté de son cher Alipius, qui avoit totalement oublié et mesprisé les voluptez charnelles, lesquelles il avoit neantmoins quelquefois experimentées en sa jeunesse. Et de vray, tandis que les fruicts sont bien entiers , ils peuvent estre conservez, les uns sur la paille, les autres dedans le sable, et les autres en leur propre feuillage; mais estant une fois entamez, il est presque impossible de les garder que par le miel et le sucre en confiture. Ainsi, la chasteté qui n’est point encore blessée ny violée peut estre gardée en plusieurs sortes; mais estant une fois entamée, rien ne la peut conserver qu’une excellente devotion, laquelle, comme j'ay souvent dit, est le vray miel et sucre des esprits.

Les vierges ont besoin d’une chasteté extremement simple et doüillette, pour bannir de leur cœur toutes sortes de curieuses pensées, et mespriser d’un mespris absolu toutes sortes de playsirs immondes, qui, à la verité, ne meritent pas d’estre desirez par les hommes, puisque les asnes et pourceaux en sont plus capables qu'eux. Que doncques ces ames pures se gardent bien de Jamais revoquer en doute, que la chasteté ne soit incomparablement meilleure que tout ce qui luy est incompatible; car, comme dit le grand S. Hierosme, l’ennemy presse violemment les vierges au desir de l’essay des voluptez, les leur representant infiniment plus playsantes et delicieuses qu’elles ne sont : ce qui souvent les trouble bien fort, tandis, dit ce sainct Pere, qu'elles estiment plus doux ce qu'elles ignorent. Car, comme le pelit papillon voyant la flamme, va curieusement voletant autour d'icelle, pour essayer si elle est aussi douce que belle, et pressé de ceste phantaysie, ne cesse point qu'il ne se perde au premier essay : ainsi les jeunes gens, bien souvent, se laissent tellement saysir de la fausse et sotte estime qu’ils ont du playsir des flammes voluptueuses, qu’apres plusieurs curieuses pensées, ils s’y vont en fin finale ruiner et perdre, plus sots en cela que les papillons ; d'autant que ceux-cy ont quelque occasion de cuider (4) que le feu soit delicieux puis qu'il est si beau, où ceux-là, sçachant que ce qu'ils recherchent est extremement des-honneste, ne laissent pas pour cela d’en sur-estimer la fole et brutale delectation.

(1) Penser.

Hl° PARTIE, CHAPITRE XII. 331

Mais quant à ceux qui sont mariez, c'est chose veritable (et que neantmoins le vulgaire ne peut penser) que la chasteté leur est fort necessaire, parce qu’en eux elle ne consiste pas à s'abstenir absolument des playsirs charnels, mais à se contenir entre les playsirs. Or, comme ce commandement : Courroucezvous et ne pechez point, est à mon advis plus difficile que cestuy-cy : Ne vous courroucez point; et qu'il est plustost fait d’esviter la cholere, que de la regler : aussi est-il plus aysé de se garder tout à fait des voluptez charnelles, que de garder la moderation en icelles. IL est vray que la saincte licence du mariage a une force particuliere pour esteindre le feu de la concupiscence; mais l’infirmité de ceux qui en jouyssent passe aysement de la ‘permission à la dissolution, et de l'usage à l’abus. Et comme l’on void beaucoup de riches desrober, non point par indigence, mais par avarice : aussi void-on beaucoup de gens mariez se desborder par la seule intemperance et lubricité, nonobstant le legitime objet auquel ils se devroient et pourroient arrester, leur concupiscence estant comme un feu volage qui va brusletant cà et là, sans s’attacher nulle part. C’est tousjours chose dangereuse de prendre des medicamens violens, parce que si l’on en prend plus qu’il ne faut, ou qu'ils ne soient pas bien preparez, on en reçoit beaucoup de nuisance. Le mariage a esté beny et ordonné en partie pour remede à la concupiscence; et c’est sans doute un tres-bon remede, mais violent neantmoins, et par consequent tres-dangereux , s’il n’est discretement employé.

J'adjouste que la varieté des affaires humaines, outre les longues maladies, separe souvent les marys d'avec leurs femmes. C’est pourquoy les mariez ont besoin de deux sortes de chasteté : l’une pour l'abstinence absoluë, quand ils sont separez és occasions que je viens de dire ; l’autre pour la moderation, quand ils sont ensemble en leur train ordinaire. Certes, S' Catherine de Sienne vid entre les damnez plusieurs ames grandement tourmentées pour avoir violé la saincteté du mariage : ce qui éstoit arrivé, disoit-elle, non pas pour la grandeur du peché, car les meurtres et les blasphemes sont plus enormes; mais d'autant que ceux qui le commettent n’en font point de conscience, et par consequent continuent longuement en iceluy.

Vous voyez doncques que la chasteté est necessaire à toutes sortes de gens. Suivez la pair avec tous, dit l'Apostre, ef la sainctelé sans laquelle aucun ne verra Dieu. Or, par la saincteté, il entend la chasteté, comme S. Hierosme et S. Chrysostome ont

remarqué. Non, Philotée, nul ne verra Dieu sans la chasteté, nul n'habitera en son sainct tabernacle, qui ne soit net de cœur. Et comme dit le Sauveur mesme, les chiens et impudiques en seront bannis, ef bien-heureux sont les nets de cœur, car ils verront Dieu.

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