‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 214 sur 355 · III · texte numérisé non relu

III

eux; conversez volontiers avec eux, soyez bien ayse qu'ils vous approchent aux eglises, aux ruës et ailleurs. Soyez pauvre de langue avec eux, leur parlant comme leur compaigne, mais soyez riche des mains, leur departant de vos biens, comme plus abondante.

Voulez-vous faire encore davantage, ma Philotée? ne vous contentez pas d’estre pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres; et comment cela? Le serviteur est moindre que son maistre : rendez-vous doncques servante des pauvres; allez les servir dans leurs licts quand ils sont malades, je dy de vos propres mains : soyez leur cuisiniere, et à vos propres despens; soyez leur lingere et blanchisseuse. O ma Philotée, ce service est plus triomphant qu'une royauté. Je ne puis assez admirer l’ardeur avec laquelle cet advis fut prattiqué par S. Louys, l’un des grands roys que le soleil ayt veu; mais je dy grand roy en toute sorte de grandeur. Il servoit fort souvent à la table des pauvres qu'il nourrissoit, et en faysoit venir . presque tous les jours trois à la sienne, et souvent il mangeoit les restes de leur potage avec un amour nompareil. Quand.il visitoit les hospitaux des malades (ce qu’il faysoit fort souvent) il se mettoit ordinairement à servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, comme ladre (1), chancreux et autres semblables ; et leur faysoit tout son service à teste nuë, et les genoux à terre , respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les cherissant d’un amour aussi tendre qu'une douce mere eust sceu faire son enfant. S'° Elisabeth, fille du roy d'Hongrie, se mesloit ordinairement avec les pauvres et, pour se recreer, s’habilloit quelquesfois en pauvre femme parmy ses dames, leur disant: Si j'estois pauvre, je m’habillerois ainsi. O mon Dieu, chere Philotée, que ce prince et cette princesse estoient pauvres en leurs richesses, et qu'ils estoient riches en leur pauvreté!

Bien-heureux sont ceux qui sont ainsi pauvres; car à eux appartient le royaume des cieux : J’ay eu faim, vous m'avez repeu; j'ay eu froid, vous m'avez revestu : possedez le royaume qui vous a esté preparé dés la constitution du monde, dira le Roy des pauvres et des roys, en son grand jugement.

Il n’est celuy qui, en quelque occasion, n’ayt quelque manquement et deffaut de commoditez. Il arrive quelquesfois chez nous un hoste que nous voudrions et devrions bien traitter, il n'y a pas moyen pour l'heure; on a ses beaux habits en un lieu, on en auroit besoin en un autre, où il seroit requis de paroistre ; il ar-

- (1) Lépreux.

rive que tous les vins de la cave se poussent et tournent, il n’en reste plus que les mauvais et verds; on se treuve aux champs dans quelque bicoque, où tout manque, on n'a lict, ny chambre, ny table, ny service; enfin, ilest facile d’avoir souvent besoin de quelque chose, pour riche qu'on soit; or cela, c'est estre pauvre en effect de ce qui nous manque. Philotée, sovez bien ayse de ces rencontres, acceptez-les de bon cœur, souffrez-les gayement.

Quand il vous arrivera des inconveniens qui vous appauvriront, ou de beaucoup, ou de peu, comme font les tempestes, les feux , les innondations, les sterilitez, les larcins, les procez, à! c'est alors la vraye sayson de prattiquer la pauvreté, recevant avec douceur ces diminutions de facultez, et s’accommodant patiemment et constamment à cet appauvrissement. Esaü se presenta à son pere avec ses mains toutes couvertes de poil, et Jacob en fit de mesme; mais parce que le poil qui estoit és mains de Jacob ne tenoit pas à sa peau, ains à ses gans, on luy pouvoit oster son poil sans l’offenser ny escorcher. Au contraire, parce que le poil des mains d’Esaü tenoit à sa peau, qu’il avoit toute veluë de son naturel, qui luy eust voulu arracher son poil, luy eust bien donné de la douleur : il eust bien crié, il se fust bien éschauffé à la deffense. Quand nos moyens nous tiennent au cœur, si la tempeste, si le larron, si le chiquaneur nous en arrache quelque partie, quelles plaintes, quels troubles, quelles impatiences en avons-nous? Mais quand nos biens ne tiennent qu’au soin que Dieu veut que nous en ayons, et non pas à nostre cœur, si on nous les arrache, nous n'en perdrons pourtant pas le sens ny la tranquillité. C'est la difference des bestes et des hommes quant à leurs robbes : car les robbes des bestes tiennent à leur chair, et celles des hommes y sont seulement appliquées, en sorte qu'ils puissent les mettre et oster quand ils veulent.

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