DES AMOURETTES
Quanp ces amitiez folastres se prattiquent entre gens de divers sexe, et sans pretention du mariage, elles s'appellent amourettes : car, n'estant que certains avortons, ou plutost phantosmes d'amitié, elles ne peuvent porter le nom, ny d'amitié, ny d'amour, pour leur incomparable vanité et imperfection. Or, par icelles les cœurs des hommes et des femmes demeurent prins, engagez, et entrelacez les uns avec les autres, en vaines et
folles affections, fondées sur ces frivoles communications et chetifs agremens, desquels je viens de parler. Et bien que ces sottes amours vont ordinairement fondre et s’abysmer en des charnalitez, et lascivetez fort vilaines, si est-ce que ce n'est pas le premier dessein de ceux qui les exercent, autrement ce ne seroient plus amourettes, ains impudicitez et paillardises manifestes. Il se passera mesme quelquesfois plusieurs années sans qu'il arrive, entre ceux qui sont atteints de cette folie, aucune chose qui soit directement contraire à la chasteté du corps, iceux s’arrestant seulement à detremper leurs cœurs en souhaits, desirs, souspirs, muguetteries, et autres telles niayseries et vanitez, et ce pour diverses pretentions.
Les uns n’ont autre dessein que d’assouvir leurs cœurs à donner et recevoir de l’amour, suyvant en cela leur inclination amoureuse, et ceux-cy ne regardent à rien pour le choix de leurs amours, sinon leur goust et instinct, si qu’à la rencontre d’un subjet aggreable, sans examiner l'interieur ny les deportemens d’iceluy, ils commencetont cette communication d'amourettes, et se fourreront dedans les miserables filets, desquels par apres ils auront peine de sortir.
Les autres se laissent aller à cela par vanité, leur estant advis que ce ne soit pas peu de gloire de prendre et lier des cœurs par amour. Et ceux-cy, faysant leur eslection pour la gloire, dressent leurs pieges, ‘et tendent leurs toiles en des lieux specieux, relevez, rares et illustres. Les autres sont portez et par * leur inclination amoureuse, et par la vanité tout ensemble : car, encore qu'ils ayent le cœur contourné à l’amour, si ne veulent-ils pourtant pas en prendre qu'avec quelque advantage de gloire. Ces amitiez sont toutes mauvaises, folles et vaines : mauvaises, d'autant qu’elles aboutissent et se terminent enfin au peché de la chair, et qu’elles desrobent l'amour, et par consequent le cœur à Dieu, à la femme et au mary, à qui il estoit deu, folles, parce qu 'elles n'ont ny fondement, ny raison; vaines, parce qu’elles ne rendent aucun profit, ny honneur, ny contentement. Au contraire, elles perdent le tems, embarrassent l’honpeur, sans donner aucun playsir, que celuy d’un empressement de pretendre et esperer sans sçavoir ce qu’on veut ny qu'on pretend. Car il est tousjours advis à ces chetifs et foibles esprits qu'il y à je ne sçay quoy à desirer és tesmoignages qu'on leur rend de l'amour reciproque, et ne sçauroient dire que c’est; dont leur desir ne peut finir, mais va tousjours pressant leur cœur de perpetuelles deffiances, jalousies et inquietudes.
Saint Gregoire Nazianzene, escrivant contre les femmes vaines, dit merveilles sur ce subjet. En voicy une petite piece qu’il addresse voirement aux femmes, mais bonnes encore pour les hommes : « Ta naturelle beauté suffit pour ton mary; que si elle » est pour plusieurs hommes, comme un filet estendu pour une » trouppe d’oyseaux, qu'en arrivera-t-il? celuy-là te playra » qui se playra en ta beauté : tu rendras œillade pour œillade, » regard pour regard; soudain suivront les sousris, et petits » mots d'amour, laschez à la desrobée pour le commencement, » mais bientost on s’apprivoysera, et passera-t-on à la cajolerie » manifeste. Garde bien, à ma langue parleuse, de dire ce qui » arrivera par apres ; si diray-je neantmoins encore cette verité. » Rien de tout ce que les jeunes gens, et les femmes disent, ou » font ensemble en ces folles complaysances, n’est exempt de » grands esguillons. Tous les fatras d’amourettes se tiennent l’un » à l'autre, et s’entresuivent tous ne plus ne moins qu'un fer » tiré par l’aymant en tire plusieurs autres consecutivement. »
O qu'il dit bien ce grand Evesque! Que pensez-vous faire? donner de l'amour, non pas? mais personne n’en donne volontairement, qui n’en prenne necessairement : qui prend est prins en ce jeu. L’herbe Aproxis reçoit et conçoit le feu aussitost qu’elle le void : nos cœurs en sont de mesme; soudain qu'ils voyent une ame enflammée d’amour pour eux, ils sont incontinent embrasez pour elle. J'en veux bien prendre, me dira quelqu'un, mais non pas fort avant. Helas! vous vous trompez; ce feu d'amour est plus actif et penetrant qu’il ne vous semble, vous cuiderez (1) n’en recevoir qu'une estincelle, et vous serez tout estonné de voir qu’en un moment il aura saisy tout vostre cœur, reduit en cendre toutes vos resolutions, et en fumée vostre reputation. Le Sage s’escrie : Qui aura compassion d'un enchanteur picqué par le serpent? Et je m’escrie apres luy : O fols et insensez, cuidez-vous charmer l'amour pour le pouvoir manier à vostre gré? Vous vous voulez joüer avec luy, 1l vous picquera et mordra mauvaisement, et sçavez-vous ce qu’on en dhra? chascun se mocquera de vous, et on rira dequoy vous avez voulu enchanter l'amour, et que sur une fausse asseurance vous avez voulu mettre dedans vostre sein une si dangereuse couleuvre, qui vous à gasté et perdu d’ame et d'honneur.
O Dieu! quel aveuglement est cestuy-cy, de joüer ainsi à credit sur des gages si frivoles, la principale piece de nostre ame! Ouy, Philotée; car Dieu ne veut l'homme que pour l'ame,
(4) Penserez.
Ill° PARTIE, CHAPITRE XIX. 345
ny l’ame que pour la volonté, ny la volonté que pour l’amour. Helas! nous n'avons pas d'amour à beaucoup pres de ce que nous avons besoin; je veux dire, il s’en faut infiniment que nous en ayons assez pour aymer Dieu : et cependant miserables que nous sommes, nous le prodiguons et espanchons en choses sottes et vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste.
Ah! ce grand Dieu, qui s’estoit reservé le seul amour de nos ames, en recognoissance de leur creation, conservation et redemption, exigera un compte bien estroit de ces folles deduites (1) que nous en faysons. Que s’il doit faire un examen si exact des parolles oyseuses , qu'est-ce qu’il fera des amitiez oyseuses, impertinentes, folles et pernicieuses?
Le noyer nuit grandement aux vignes et aux champs, esquels il est planté, parce qu'estant si grand, il attire tout le suc de la terre, qui ne peut par apres suffire à nourrir le reste des plantes : ses feuillages sont si touffus, qu'ils font un ombrage grand et espais, et enfin il attire les passans à soy, qui, pour abattre son fruict, gastentet foulent tout autour. Ces amourettes font les mesmes nuisances à l'ame : car elles l’occupent tellement, et ürent si puissamment ses mouvemens, qu’elle ne peut pas apres suffire à aucune bonne œuvre; les feüilles, c’est-à-dire les entretiens, amusemens et muguetteries, sont si frequentes, qu’elles dissipent tout le loysir, et enfin, elles attirent tant de tentations, distractions, soupçons, et autres consequences, que tout le cœur en est foulé et gasté. Bref, ces amourettes bannissent non-seulement l’amour celeste, mais encore la crainte de Dieu, enervent l'esprit, affoiblissent la reputation : c’est, en un mot, le joüet des cours , mais la peste des cœurs.