‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 218 sur 355 · DES VRAYES AMITIEZ · texte numérisé non relu

DES VRAYES AMITIEZ

O Philotée, aymez un chascun d’un grand amour charitable ; mais u’ayez point d'amitié qu'avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses : et plus les vertus que vous mettrez en vostre commerce seront exquises, plus vostre amitié sera parfaicte. Si vous communiquez és sciences, vostre amitié est certes fort loüable: plus encore si vous communiquez aux vertus, en la prudence, discretion, force et justice. Mais si vostre mutüelle et reciproque communication se fait de la charité, de la devotion, de la perfection chrestienne, à Dieu, que

(1) Déductions, amoindrissements:

vostre amitié sera precieuse ! Elle sera excellente, parce qu'elle vient de Dieu, excellente parce qu’elle tend à Dieu, excellente parce que son lien c’est Dieu, excellente parce qu'elle durera eternellement en Dieu. O qu'il fait bon aymer en terre comme l'on ayme au ciel, et apprendre à s’entrecherir en ce monde, comme nous ferons eternellement en l’autre! Je ne parle pas icy de l’amour simple de charité, car il doit estre porté à tous les hommes ; mais je parle de l’amitié spirituelle, par laquelle deux ou trois, ou plusieurs ames se communiquent leur devotion, leurs affections spirituelles, et se rendent un seul esprit entre elles. Qu’à bon droict peuvent chanter telles heureuses ames : O que voicy combien il est bon et aggreable, que les freres habitent ensemble ! Ouy, car le bausme delicieux de la devotion distille de l’un des cœurs en l’autre, par une continuelle participation, si qu’on peut dire que Dieu a respandu sur cette amitié sa benediction, et la vie jusques aux siecles des siecles.

Il m'est advis que toutes les autres amitiez ne sont que des ombres au prix de celle-cy, et que leurs liens ne sont que des chaines de verre ou de jayet, en comparaison de ce grand lien de la saincte devotion, qui est tout d’or.

Ne faites point d'amitié d’autre sorte, je veux dire des amiüez que vous faites ; car il ne faut pas ny quitter ny mespriser pour cela les amitiez que la nature et les precedens devoirs vous obligent de cultiver des parens, des alliez, des bien-faicteurs, des voisins et autres : je parle de celles que vous choisissez vousmesme.

Plusieurs vous diront peut-estre qu'il ne faut avoir aucune sorte de particuliere affection et amitié, d'autant que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, engendre les envies, mais ils se trompent en leurs conseils : car ils ont vu és escrits de plusieurs saincts et devots autheurs, que les amitiez particulieres et affections extraordinaires, nuysent infiniment aux religieux : ils cuident que c'en soit de mesme du reste du monde, mais il y a bien à dire. Car, attendu qu’en un monastere bien reglé le dessein commun de tous tend à la vraye devotion, il n’est pas requis d’y fayre ces particulieres communications, de peur que cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passe des particularitez aux partialitez; mais quant à ceux qui sont entre: les mondains, et qui embrassent la vraye vertu, il leur est necessaire de s’allier les uns aux autres par une saincte et sacrée amitié : Car, par le moyen d'icelle, ils s’animent, ils s'aydent, ils s’entreportent au bien. Et comme ceux qui cheminent en la

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plaine n’ont pas besoin de se prester la main; mais ceux qui sont és chemins scabreux et glissans s’entretiennent l’un l’autre pour cheminer plus seurement : ainsi ceux qui sont és religions n’ont pas besoin des amitiez particulieres ; mais ceux qui sont au monde en ont necessité, pour s’asseurer et secourir les uns les autres, parmy tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Au monde, tous ne conspirent pas à mesme fin, tous n’ont pas le mesme esprit : il faut donc sans doute se tirer à part, et faire des amitiez selon nostre pretention; et cette particularité fait voirement une partialité, mais une partialité saincte, qui ne fait aucune division, sinon celle du bien et du mal, des brebis et des chevres, des abeilles et des freslons, separation necessaire.

Certes, on ne sçauroitnier que Nostre-Seigneur n'aymast d’une plus douce et plus speciale amitié S. Jean, le Lazare, Marthe, Magdelene, car l’Escriture le tesmoigne : on sçayt que S. Pierre cherissoit tendrement $S. Marc et S' Petronille, comme S. Paul faysoit son Thimothée, et S® Thecle. S. Gregoire Nazianzene se vante cent fois de l’amitié nompareille qu'il eut avec le grand S. Basile, et la descrit en cette sorte : « Il sembloit qu’en l’un et » l’autre de nous il n’y eust qu'une seule ame portant deux corps. » Que s’il ne faut pas croire ceux qui disent que toutes choses » sont en toutes choses, si nous faut-il pourtant adjouster fo, » que nous estions tous deux en l’un de nous, et l’un en l’autre; » une seule pretention avions-nous tous deux de cultiver la » vertu, et accommoder les desseins de nostre vie aux esperances » futures, sortant ainsi hors de la terre mortelle avant que d'y » mourir. » S. Augustin tesmoigne que S. Ambroise aymoit uniquement S Monique, pour les rares vertus qu'il voyoit en elle, etqu'elle reciproquement le cherissoit comme un ange de Dieu.

Mais j’ay tort de vous amuser en chose si claire. S. Hierosme, S. Augustin, S. Gregoire, S. Bernard, et tous les plus grands serviteurs de Dieu ont eu de tres-particulieres amitiez sans interest (1) de leur perfection. S. Paul, reprochant le detraquement des Gentils, les accuse d’avoir esté gens sans affection, c’est-àdire, qui n’avoient aucune amitié. Et S. Thomas, comme tous les bons philosophes, confesse que l’amitié est une vertu. Or, il parle de l’amitié particulière, puis que, comme il dit, la parfaicte amitié ne peut s’estendre à beaucoup de personnes. La perfection doncques ne consiste pas à n’avoir point d'amitié, mais à n’en avoir point que de bonne, de saincte et sacrée.

(4) Sans que leur perfection fül compromise.

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