ADVIS ET REMEDES CONTRE LES MAUVAISES AMITIEZ
Mais quels remedes contre cette engeance et formiliere de folles amours, folastreries, impuretez? Soudain que vous en aurez les premiers ressentimens, tournez-vous court de l’autre costé, et avec une detestation absoluë de cette vanité, courez à la croix du Sauveur, et prenez sa couronne d’espines pour en environner vostre cœur, affin que ces petits renardeaux n’en approchent. Gardez bien de venir à aucune sorte de composition avec cet ennemy, ne dites pas : Je l’escouteray, mais je ne feray rien de ce qu'il me dira; je luy presteray l'oreille, mais je luy refuseray le cœur. O ma Philotée, pour Dieu, soyez rigoureuse en telles occasions : le cœur et les oreilles s’entretiennent l'un à l’autre, et comme il est impossible d’empescher un torrent qui a pris sa descente par le pendant d’une montagne, aussi estil difficile d'empescher que l’amour qui est tombé en l'oreille, ne fasse soudain sa cheute dans le cœur. Les chevres, selon Alcmeon, haleinent par les oreilles, et non par les nazeaux : il est vray qu’'Aristole le nie : or ne sçay-je ce que c’en est; mais je sçay bien pourtant que nostre cœur haleine par l'oreille, et que comme il aspire et exhale ses pensées par la langue, il respire aussi par l'oreille, par laquelle il reçoit les pensées des autres. Gardons donc soigneusement nos oreilles de l'air des folles parolles : car autrement soudain nostre cœur en seroit empesté. N’escoutez nulle sorte de propositions, sous quel pretexte que ce soit: en ce seul cas il n’y a point de danger d’estre incivile et aggreste.
Ressouvenez-vous que vous avez voüé vostre cœur à Dieu, et que vostre amour luy est sacrifié; ce seroit donc un sacrilege de luy en oster un seul brin : sacrifiez-le luy plutost derechef par mille resolutions et protestations, et, vous tenant entre icelles, comme un cerf dans son fort, reclamez Dieu; il vous secourera, et son amour prendra le vostre en sa protection, affin qu'il vive uniquement pour luy.
Que si vous estes desjà prinse dans les filets de ces folles amours, Ô Dieu, quelle difficulté de vous en desprendre ! Mettezvous devant sa divine Majesté, cognoissez en sa presence la grandeur de vostre misere, vostre foiblesse et vanité, puis, avec le plus grand effort de cœur qu'il vous sera possible, detestez ces amours commencées, abjurez la vaine profession que vous en
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avez faite, renoncez à toutes les promesses receuës, et d’une grande et tres-absoluë volonté, arrestez en vostre cœur, et vous resolvez de ne jamais plus rentrer en ces jeux, et entretiens d’amour.
Si vous pouviez vous esloigner de l’object, je l’approuverois infiniment : car, comme ceux qui ont esté mordus des serpens ne peuvent pas aysement guerir en la presence de ceux qui ont esté autrefois blessés de la mesme morsure : aussi la personne qui est picquée d'amour guerira difficilement de cette passion, tandis qu'elle sera proche de l’autre, qui aura esté atteinte de la mesme picqueure. Le changement de lieu sert extremement pour appayser les ardeurs et inquietudes, soit de la douleur, soit de l'amour. Le garçon duquel parle S. Ambroise, au livre second de la Penitence, ayant fait un long voyage, revint entierement delivré des folles amours qu'il avoit exercées, et tellement changé, que là sotte amoureuse le rencontrant, et luy disant : Ne me cognois-tu pas?'je suy bien moy-mesme. — Ouy dea! respondit-il, mais moy je ne suy pas moy-mesme : l’absence luy avoit apporté cette heureuse mutation. Et S. Augustin tesmoigne que pour alleger la douleur qu’il eut en la mort de son amy, il s'osta de Tagaste, où iceluy estoit mort, et s’en alla à Carthage.
Mais qui ne peut s’esloigner, que doit-il faire? Il faut absolument retrancher toute conversation particuliere, tout entretien secret, toute douceur des yeux, tout sousris, et generalement toutes sortes de communications et amorces qui peuvent nourrir ce feu puant et fameux : ou pour le plus, s’il est forcé de parler au complice, que ce soit pour declarer, par une hardie, courte et severe protestation, le divorce eternel que l’on a juré.
Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ces pieges d’amourettes : Taillez, tranchez, rompez : il ne faut pas s’amuser à descoudre ces folles amitiez, il les faut deschirer; il n’en faut pas desnoüer les liaysons, il les faut rompre ou couper : aussi bien, les cordons et liens n’en valent rien. Il ne faut point mesnager, pour un amour qui est si contraire à l'amour de Dieu.
Mais apres que j’auray ainsi rompu les chaisnes de cet infasme esclavage, encore m'en restera-t-1l quelque ressentiment, et les marques et traces des fers en demeureront encore imprimées en mes pieds, c’est-à-dire, en mes affections. Non feront, Philotée, si vous avez conceu autant de detestation de vostre mal comme il merite : car, si cela est, vous ne serez plus agitée d'aucun mouvement que de celuy d’une extreme horreur de cet infasme
amour, et de tout ce quien depend, et demeurerez quitte de toute autre affection envers lobjet abandonné, que de celle d’une tres-pure charité pour Dieu. Mais si, pour l’imperfection de vostre repentir, 1l vous reste encore quelques mauvaises inclinations, procurez pour vostre ame une solitude mentale, selon ce que je vous ay enseigné cy-devant, et retirez-vous-y le plus que vous pourrez, et par mille reïterez eslancemens d’esprit, renoncez à toutes vos inclinations, reniez-les de toutes vos forces; lisez plus que l'ordinaire des saincts livres ; confessez-vous plus souvent que de coustume, et vous communiez; conferez humblement et naïfvement de toutes les suggestions et tentations qui vous arriveront pour ce regard, avec vostre directeur, si vous pouvez, ou au moins avec quelque ame fidelle et prudente. Et ne doubtez point que Dieu ne vous affranchisse de toutes passions, pourveu que vous continuiez fidellement en ces exercices.
Ah! ce me direz-vous, mais ne sera-ce point une ingratitude de rompre si impiteusement une amitié? O que bien-heureuse est l’ingratitude qui nous rend aggreables à Dieu! non, de par Dieu, Philotée, ce ne sera pas ingratitude, ains un grand benefice que vous ferez à l'amant : car, en rompant vos liens, vous romprez les siens, puisqu'ils vous estoient communs, et bien que pour l'heure il ne s’apperçoive pas de son bon-heur, il le recognoistra bientost apres, et avec vous chantera pour actions de grace : O Seigneur, vous avez rompu mes liens, je vous sacrifieray l’hostie de louange, et invoqueray vostre saincl nom.