‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 219 sur 355 · DE LA DIFFERENCE DES VRAYŸES ET DES VAINES AMITIEZ · texte numérisé non relu

DE LA DIFFERENCE DES VRAYŸES ET DES VAINES AMITIEZ

Vorcy doncques le grand advertissement, ma Philotée. Le miel d’'Heraclée, qui est si veneéneux, ressemble à l’autre qui est si salutaire : 1l y a grand danger de prendre l’un pour l'autre, ou de les prendre meslez; car la bonté de l’un n'empescheroit pas la nuisance de l’autre. Il faut estre sur sa garde pour n’estre point trompé en ces amitiez, notamment quand elles se contractent entre personnes de divers sexe, sous quel pretexte que ce soit; car bien souvent Satan donne le change à ceux qui ayment. On commence par l'amour vertueux, mais si on n’est fort sage, l'amour frivole se meslera, puis l'amour sensuel, puis l'amour charnel : oùy mesme, il y a danger en l’amour spirituel, si on n’est fort sur sa garde, bien qu’en cesluy-cy il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et blancheur rendent plus cognoissables les soüilleures que Satan y veut mesler; c’est pourquoy, quand il l’entreprend, il fait cela plus finement, et essaye de glisser les impuretez presque insensiblement.

Vous cognoistrez l’amitié mondaine d’avec la saincte et vertueuse , comme l’on cognoist le miel d’'Heraclée d'avec l'autre : le miel d’'Heraclée est plus doux à la langue que le miel ordinaire, à raison de l’aconit qui luy donne un surcroist de douceur; et l'amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de “parolles emmiellées, une cajolerie de petits mots passionnez, et de loüanges tirées de la beauté, de la grace et des qualitez sensuelles : mais l'amitié sacrée a un langage simple et franc, et ne peut loüer que la vertu et grace de Dieu, unique fondement sur lequel elle subsiste. Le miel d'Heraclée estant avalé, excite un tournoyement de teste; et la fausse amitié provoque un tournoyement d'esprit, qui fait chanceller la personne en la chasteté et devotion, la portant à des regards affectez, mignards et immoderez, à des caresses sensuelles, à des souspirs desordonnez, à des petites plaintes de n’estre pas aymée, à des petites, mais recherchées, mais attrayantes contenances, galanteries, poursuittes de baysers, etautres privautezet faveurs inciviles, presages certains et indubitables d’une prochaine ruyne de l’honnesteté : mais l’amitié saincte n’a des yeux que simples et pudiques, ny des caresses que pures et franches, ny des souspirs que pour le ciel, ny des privautez que pour l'esprit, ny des plaintes, sinon

quand Dieu n’est pas aymé, marques infaillibles de l'honnesteté. Le miel d'Heraclée trouble la veuë, et cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteints pensent bien fayre en mal-faysant, et cuident que les autres excuses, pretextes et parolles soyent des vrayes raisons. Ils craignent la lumiere, et ayment les tenebres; mais l’amilié saincte a les yeux clair-voyans, et ne se cache point, ains paroist volontiers devant les gens de bien. Enfin le miel d'Heraclée donne une grande amertume en la bouche : ainsi les fausses amitiez se convertissent et terminent en parolles et demandes charnelles et puantes, ou, en cas de refus, à des injures, calomnies, impostures, tristesses, confusions et jalousies, qui aboutissent bien souvent en abrutissement, et forcenerie; mais la chaste amitié est tousjours esgalement honneste, civile et amiable, et jamais ne se converüt qu'en une plus parfaicte et pure union d’esprits, image vive de l'amitié bien-heureuse que l'on exerce au ciel.

S. Gregoire Nazianzene dit que le paon faysant son cry, lorsqu'il fait sa roûüe et pavonade, excite grandement les femelles qui l'escoutent à la lubricité. Quand on void un homme pavoner, se parer, et venir comme cela cajoler, chucheter et barguigner (1) aux oreilles d’une femme ou d’une fille, sans pretention d’un juste mariage, ha! sans doute ce n’est que pour la provoquer à quelque impudicité ; et la femme d'honneur bouschera ses oreilles pour ne point ouyr le cry de ce paon, et la voix de l'enchanteur qui la veut enchanter finement : que si elle escoute, Ô Dieu ! quel mauvais augure de la future perte de son cœur!

Les jeunes gens qui font des contenances , grimaces et caresses, ou disent des parolles esquelles ils ne voudroyent pas estre surprins par leurs peres, meres, marys, femmes ou confesseurs, tesmoignent en cela qu'ils traittent d'autre chose que de l'honneur et de la conscience. Nostre-Dame se trouble voyant un ange en forme humaine, parce qu’elle estoit seule, et qu'il luy donnoit des extremes, quoy que celestes loüanges. O Sauveur du monde! la pureté craint un ange en forme humaine, et pourquoy doncques l’impureté ne craindra-t-elle un homme, encore qu'il fust en figure d'ange, quand il la loüe des loüanges sensuelles et humaines?

(4) Marchander.

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