DES EXERCICES DE LA MORTIFICATION EXTERIEURE
Ceux qui traittent des choses rustiques et champestres asseurent, que si on escrit quelque mot sur une amande bien entiere, et qu’on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement, et le plantant ainsi, tout le fruict de l'arbre qui en viendra se treuvera escrit et gravé du mesme mot. Pour moy, Philotée, je n'ay jamais pu approuver la methode de ceux qui, pour reformer l’homme, commencent par l’exterieur, par les contenances, par les habits, par les cheveux.
Il me semble, au contraire, qu'il faut commencer par l’interieur. Convertissez-vous à moy, dit Dieu, de tout vostre cœur. Mon enfant, donne-moy ton cœur; car aussi, le cœur estant la source des actions, elles sont telles qu'il est. L’Espoux divin, invitant l'ame : Mets-moy, dit-il, comme un cachet sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras. Ouy vrayement; car quiconque a Jesus-Christ en son cœur, il l’a bientost apres en toutes ses actions. exterieures. C'est pourquoy, chere Philotée, j’ay voulu avant toutes choses graver et inscrire sur vostre cœur ce mot sainct et sacré : Vive Jesus! asseuré que je suis qu’apres cela, vostre vie, laquelle vient de vostre cœur, comme un amandier
de son noyau, produira toutes ses actions, qui sont ses fruicts, escrites et gravées du mesme mot de salut; et que, comme ce doux Jesus vivra dedans vostre cœur, il vivra aussi en tous vos deporternens, et paroistra en vos yeux, en vostre bouche, en vos mains, voire mesme en vos cheveux; et pourrez sainctement dire, à limitation deS. Paul : Je vis, mais non plus moy ; ains Jesus-Christ vit en moy. Bref, qui a gaigné le cœur de l’homme, a gaigné tout l'homme. Mais ce cœur mesme, par lequel nous voulons commencer, requiert qu'on l’instruise comme il doit former son train et maintien exterieur, affin que non-seulement on y voye la saincte devotion, mais aussi une grande sagesse et discretion. Pour cela, je vous vay briefvement donner plusieurs advis.
Si vous pouvez supporter le jeusne, vous ferez bien de jeusner quelques jours, outre les jeusnes que l'Eglise nous commande: car, outre l’effect. ordinaire du jeusne, d’eslever l'esprit, repri-
mer la chair, prattiquer la vertu, et acquerir plus grande recompense au ciel, c’est un grand bien de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise mesme, et tenir l’appetit sensuel et le corps subjet à la loy de l'esprit, et bien qu’on ne jeusne pas beaucoup, l’ennemy neantmoins nous craint davantage, quand 1l cognoist que nous sçavons Jeusner. Les mercredy, vendredy, et samedy, sont les jours esquels les anciens chrestiens s’exerçoient le plus à l’abstinence. Prenez-en donc de ceuxlà pour jeusner, autant que vostire devotion et la discretion de vostre directeur vous le conseilleront.
Je dirois volontiers comme $S. Hierosme dit à la bonne dame Leta : Les jeusnes longs et immoderez me desplaysent bien fort, surtout en ceux qui sont en aage encore tendre. J'ay appris par experience, que le petit asnon estant las en chemin, cherche de s’escarter, c’est-à-dire : les jeusnes gens portez à des infirmitez par l'excez des jeusnes, se convertissent aysément aux delicatesses. Les cerfs courent mal en deux tems : quand ils sont trop chargez de venaison, et quand ils sont trop maigres. Nous sommes grandement exposez aux tentations, quand nostre corps est trop nourry, et quand il est trop abattu : car l’un le rend insolent en son ayse, et l’autre le rend desesperé en son mesayse; et comme nous ne le pouvons porter quand il est trop gras, aussi ne nous peut-il porter quand 1l est trop maigre. Le deffaut de cette moderation-és jeusnes, disciplines, haires et aspretez, rend inutiles au service de la charité les meilleures années de plusieurs, comme il fit mesme à S. Bernard, qui se repentit d’avoir
usé de trop d’austerité; et d'autant qu’ils l'ont maltraitté au commencement, ils sont contraints de le flatter à la fin. N’eussent-ils pas mieux fait de luy fayre un traittement esgal et proportionné aux offices et travaux auxquels leurs conditions les obligeoïent?
Le jeusne et le travail mattent et abattent la chair. Si le travail que vous ferez vous est necessaire ou fort utile à la gloire de Dieu, j'ayme mieux que vous souffriez la peine du travail, que celle du jeusne. C'est le sentiment de l'Eglise, laquelle, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, descharge ceux qui les font du jeusne mesme commandé. L’un a de la peine à jeusner, l’autre en a à servir les malades, visiter les prisonniers, confesser, prescher, assister les desolez, prier, et semblables exercices : cette peine vaut mieux que celle-là; car, outre qu’elle matte esgalement le corps, elle a des fruicts beaucoup plus desirables. Et partant, generalement, il est mieux de garder plus de forces corporelles qu'il n’est: requis, que d’en. ruyner plus qu'il ne faut; car on peut tousjours les abattre quand on veut, mais on ne les peut pas reparer tousjours quand on veut.
Il me semble que nous devons avoir en grande reverence la parolle que nostre Sauveur et Redempteur Jesus-Christ dit à ses disciples : Mangez ce qui sera mis devant vous. C’est ‘comme je eroy) une plus grande vertu de manger sans choix ce qu'on vous presente, et en mesme ordre qu'on vous le presente, ou qu'il soit à vostre goust, ou qu'il ne le soit pas, que de choysir tousjours le pire. Car, encore que cette derniere façon de vivre semble plus austere , l’autre neantmoins a plus de resignation : car, par icelle, on ne renonce pas seulement à son goust, mais encore à son choix; et si (4) ce n'est pas une petite austerité de tourner son goust à toute main, et le tenir subjet aux rencontres. Joint que cette sorte de mortification ne paroist point, n’incommode personne, et est uniquement propre pour la vie civile. Reculer une viande pour en prendre une autre, pincer et racler toutes choses, ne treuver Jamais rien de bien appresté, ny de bien net, fayre des mysteres à chaque morceau, cela ressent un cœur mol, et attentif aux plats et aux ecuelles.
J'estime plus que S. Bernard beut de l'huile pour de l’eau ou du vin, que s’il eust beu de l’eau d'absynthe avec attention; car c'estoit signe qu'il ne pensoit pas à ce qu'il beuvoit. Et en cette nonchalance de ce qu’on doit manger et qu'on boit gist la perfection de la prattique de ce mot sacré : Mangez ce qui sera mas devant vous. J'excepte neantmoiïns les viandes qui nuysent à la
(4) Certainement.
santé, où qui mesme incommodent l'esprit, comme font à plusieurs les viandes chaudes, et espicées, fumeuses, venteuses; et certaines occasions esquelles la nature a besoin d’estre recreée et aydée pour pouvoir soustenir quelque travail à la gloire de Dieu : une continuelle et moderée sobrieté est meilleure que les abstinences violentes faites à diverses reprises, et entremeslées de grands relaschemens.
La discipline a une merveilleuse vertu pour reveiller l’appetit de la devotion, estant prise moderement. La haire matte puissamment le corps, mais son usage n'est pas pour l'ordinaire propre, ny aux gens mariez, ny aux délicates complexions, ny à ceux qui ont à supporter d'autres grandes peines. Il est vray qu'és jours plus signalez de la penitence on la peut employer, avec l’advis d’un discret confesseur.
Il faut prendre de la nuict pour dormir, chascun selon sa complexion, autant qu'il est requis pour bien utilement veiller le jour. Et parce que l'Escriture saincte en cent façons, l'exemple des Saincts, et les raisons naturelles nous recommandent grandement les matinées comme les meilleures et plus fructueuses pieces de nos jours, et que Nostre-Seigneur mesme est nommé so/erl levant, et Nostre-Dame aube du jour, je pense que c’est un soin vertueux de prendre son sommeil devers le soir à bonne heure, pour pouvoir prendre son resveil, et faire son lever de bon matin : certes, ce tems-là est le plus gracieux, le plus doux, et le moins embarrassé; les oyseaux mesme nous provoquent en iceluy au resveil et aux loüanges de Dieu, si que le lever matin sert à la santé et à la saincteté.
Balaam, monté sur son asnesse, alloit treuver Balac, mais parce qu'il n’avoit pas droicte intention, l’ange l’attendit en chemin avec une espée en main pour le tuer; l’asnesse, qui voyoit l'ange, s’arresta par trois diverses fois, comme restifve; Balaam cependant la frappoit cruellement de son baston pour la faire advancer, jusques à la troisiesme fois, qu’elle estant couchée tout à fait sous Balaam , luy parla par un grand miracle, disant : Que Pay-je fait pourquoy tu m'as battu desja par trois fois ? et tost apres les yeux de Balaam furent ouverts, et il vid l'ange qui luy dit: Pourquoy as-tu battu ton asnesse? si elle ne se fust destournée de devant moy, je l’eusse tué, et l’eusse reservée. Lors Balaam dit à l'ange : Seigneur, j'ay peché, car je ne scavois pas que lu te misses contre moy en la voye. Voyez-vous, Philotée ? Balaam est la cause du mal, et il frappe et bat la pauvre asnesse, qui n’en peut mais. [len prend ainsi bien souvent en nos affaires.
Car cette femme void son mary ou son enfant malade, et soudain elle court au jeusne, à la haire, à la discipline, comme fit David pour un pareil subjet. Helas! chere amie, vous battez le pauvre asne, vous affligez vostre Corps, et il ne peut mais de vostre mal, ny dequoy Dieu a son espée desgainée sur vous. Corrigez vostre cœur, qui est idolastre de ce mary, et qui permettoit mille vices à l'enfant, et le destinoit à l’orgueil, à la vanité, et à l'ambition. Cet homme void que souvent 1l tombe lourdement au peché de luxure : le reproche interieur vient contre sa conscience avec l’espée au poing pou”'l'outre-percer d’une saincte crainte ; et soudain, son cœur revenant à soy : Ah! felonne chair, dit-il, ah! corps desloyal, tu m'as trahy. Et le voilà incontinent à des grands coups sur cette chair, à des jeusnes immoderez, à des disciplines demesurées, à des haires insupportables. O pauvre ame! si ta chair pouvoit parler comme lasnesse de Balaam, elle te diroit : Pourquoy me frappes-tu, miserable? C’est contre toy, à mon ame, que Dieu arme sa vengeance; c'est toy, qui es la criminelle : pourquoy me conduis-tu aux mauvaises conversations ? pourquoy appliques-tu mes yeux, mes mains, mes levres aux lascivetez? pourquoy me troubles-tu par des mauvaises imaginations? Fay de bonnes pensées, et je n'auray pas dé mauvais mouvemens ; hante les geris pudiques, et je ne seray point agitée de ma concupiscence. Helas! c’est toy qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brusle; tu me jettes la fumée aux yeux, et tu ne veux pas qu'ils s’enflamment. Et Dieu sans doute vous dit en ces cas-là : Battez, rompez, fendez, froissez vos cœurs principalement : car c’est contre eux que mon courroux est animé. Certes, pour guérir la demangeaison, il n’est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang, et rafraischir le foye : ainsi, pour nous guerir de nos vices, il est voirement bon de mortifier la chair, mais 1l est sur tout necessaire de bien purifier nos affections, et rafraischir nos cœurs. Or, en tout et par tout, il ne faut nullement entreprendre des austeritez corporelles , qu'avec l’advis de nostre guide.