‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 223 sur 355 · DES CONVERSATIONS , ET DE LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

DES CONVERSATIONS , ET DE LA SOLITUDE

RECHERCHER les conversations et les fuyr, ce sont deux extremitez blasmables en la devotion civile, qui est celle de laquelle je vous parle. La fuite d’icelles tient du desdain et mespris du

prochain, et la recherche ressent l'oysiveté et l’inutilité. Il faut aymer le prochain comme soy-mesme. Pour monstrer qu'on l'ayme, il ne faut pas fuir d’estre avec luy; et pour tesmoigner qu'on s’ayme soy-mesme, il se faut playre avec soy-mesme quand on y est : or, on y est quand on est seul. Pense à toy-mesme, dit S. Bernard, ef puis aux autres. Si doncques rien ne vous presse d'aller en conversation, ou d’en recevoir chez vous, demeurez en vous-mesme, et vous entretenez avec vostre cœur : mais si la conversation vous arrive, ou quelque juste subjet vous invite à vous y rendre, allez de par Dieu, Philotée, et voyez vostre prochain de bon cœur et de bon œil.

On appelle mauvaises conversations celles qui se font pour quelques mauvaises intentions, ou bien quand ceux qui entreviennent en icelles, sont vicieux, indiscrets et dissolus ; et pour celles-là il s’en ut destourner, comme les abeilles se destoten ent de l’amas des tahons et freslons. Car, comme ceux qui ont esté mordus des chiens enragez ont la sueur, l’haleine, et la salive dangereuse, et principalement pour les enfans et gens de delicate complexion : ainsi ces vicieux et desbordez ne peuvent estre frequentez qu'avec hazard et peril, surtout par ceux qui sont de devotion encore tendre et delicate. :

Il y a des conversations inutiles à toute autre chose qu'à la seule recreation, lesquelles se font par un simple divertissement des occupations serieuses; et quant à celles-là, comme il ne faut pas s’y addonner, aussi Ro on leur donner le loysir tn à la recreation. Ù

Les autres conversations ont pour leur fin l’ En i comme sont les visites mutuelles, et certaines assemblées quise font pour honnorer le prochain; et quant à celles-là, comme il ne faut pas estre superstitieuse à les prattiquer, aussi ne faut-il pas estre du tout incivile à les mespriser, mais satisfaire avec modestie au devoir que l'on y à, affin d’esviter esgalement la rusticité et la legereté.

Reste les conversations utiles, comme sont celles des personnes devotes et vertueuses. O Philotée ! ce vous sera tousjours un grand bien d’en rencontrer souvent de telles : la vigne plantée parmy les oliviers porte des raisins onctueux, et qui ont le goust des olives; une ame qui se treuve souvent parmy les gens de vertu, ne peut qu'elle ne participe à leurs qualitez : les bourdons seuls ne peuvent point fayre du miel; mais, avec les abeilles, ils s’aydent à le faire. C'est un grand advantage pour nous bien exercer à la devotion, de converser avec les ames devotes.

En toutes conversations , la naïfveté, simplicité, douceur et modestie sont tousjours preferées. Il y a des gens qui ne font nulle sorte de contenance ny de mouvement, que avec tant d’arüfice que chascun en est ennuyé. Et comme celuy qui ne voudroit jamais se pourmener qu’en comptant ses pas, ny parler qu’en chantant, seroit fascheux au reste des hommes, ainsi ceux qui tiennent un maintien artificieux, et qui ne font rien qu’à cadence, importunent extremement la conversation : et en cette sorte de gens il y a tousjours quelque espece de presomption. Il faut pour l'ordinaire qu'une joye moderée predomine en nostre conversation. S. Romüal et S. Antoine sont extremement loüez, dequoy nonobstant toutes les austeritez , ils avoient la face et les parolles

ornées de joye, gayeté et civilité. Rejotissez-vous avec les Joyeux ; je vous dy encore une fois avec l’Apostre : Soyez lousjours joyeuse, mais en Nostre-Seigneur, et que vostre modestie paroisse à tous les hommes. Pour vous resjoüyr en Nostre-Seigneur, il faut que le subjet de vostre joye soit non-seulement loysible, mais honneste, ce que je dy; parce qu'il y a des choses loysibles, qui pourtant ne sont pas honnestes; et affin que vostre modestie paroisse, gardez-vous des insolences , lesquelles, sans doute, sont tousjours reprehensibles. Faire tomber l’un, noircir l’autre, picquer le tiers, faire du mal à un fol, ce sont des risées et joyes sottes et insolentes.

Mais tousjours, outre la solitude mentale, à laquelle vous vous pouvez retirer emmy les plus grandes conversations, ainsi que j'ay dit cy-dessus, vous devez aymer la solitude locale et reelle, non pas pour allerés deserts, comme S* Marie Egyptienne, S. Paul, S. Antoine, Arsenius et les autres Peres solitaires ; maïs pour estre quelque peu en vostre chambre, en vostre jardin, et ailleurs, où plus à souhait vous puissiez retirer vostre esprit en vostre cœur, et recreer vosire ame par des bonnes cogitations et sainctes pensées, ou par un peu de bonne lecture, à l’exemple de ce grand evesque Nazianzene, qui, parlant de soy-mesme : Je me pourmenois, dit-il, moy-mesme avec moy-mesme, sur le soleil couchant, et passois le tems sur le rivage de la mer; car j'ay accoustumé d’user de cette recreation, pour me relascher et secouer un peu des ennuis ordinaires. Et là dessus il discourt de la bonne pensée qu'il fit, que je vous ay recitée ailleurs ; et à l'exemple encore de S. Ambroise, duquel parlant S. Augustin, il dit, que souvent estant entré en sa chambre (car on ne refusoit l'entrée à personne), il le regardoit lire, et apres avoir attendu quelque temps, de peur de l’incommoder, il s’en retournoit sans

mot dire, pensant que ce peu de tems qui restoit à ce grand pasteur pour revigorer (1) etrecreer son esprit, apres le tracas de tant d'affaires, ne luy devoit pas estre osté. Aussi, apres que les Apostres eurent un jour raconté à Nostre-Seigneur comme ils avoient presché et beaucoup fait : Venez, leur dit-il, en la solitude , et vous y reposez un peu.

Page 1