DES JUGEMENS TEMERAIRES
Ne jugez point, et vous ne serez point jugez, dit le Sauveur de nos ames; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnez. — Non, dit le sainct Apostre, ne jugez pas avant le tems, jusques à ce que le Seigneur vienne, qui revelera le secret des tenebres, et manifestera les conseils des cœurs. O que les jugemens temeraires sont desaggreables à Dieu! Les jugemens des enfans des hommes sont temeraires, parce qu’ils ne sont pas juges les uns des autres, et jugeant, ils usurpent l'office de Nostre- Seigneur. Ils sont temeraires, parce que la principale malice du peché despend de l'intention et conseil du cœur, qui est le secret des tenebres pour nous. Ils sont temeraires, parce qu’un chaseun a assez à faire à se juger soy-mesme, sans entreprendre de juger son prochain. C’est chose esgalement necessaire pour n’estre point jugez, de ne point juger les autres, et de se juger soymesme ; car, comme Nostre-Seigneur nous deffend l’un, l'Apostre nous ordonne l’autre, disant : Si nous nous jugions nous-mesmes,
nous ne serions point jugez. Mais, à Dieu ! nous faysons tout au contraire; car, ce qui nous est deffendu, nous ne cessons de le fayre, jugeant à tout propos le prochain, et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous-mesmes, nous ne le faysons jamais. ,
Selon les causes des jugemens temeraires, il y faut remedier. Il y a des cœurs aigres, amers et aspres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ils reçoivent, ef convertissent, comme dit le prophete, le jugement en absynthe, ne jugeant jamais du prochain qu'avec toute riqueur et aspreté. Ceux-cy ont grandement besoin de tomber entre les mains d’un bon medecin spirituel : car cette amertume de cœur leur estant naturelle, elle est mal-aysée à vaincre, et bien qu’en soy elle ne soit pas peché, ains seulement une imperfection, elle est neantmoins dangereuse, parce qu'elle introduit, et fait regner en l’ame le jugement temeraire et la mesdisance. Aucuns jugent temerairement, non point par aigreur, mais par orgueil, leur estant advis qu'à mesure qu’ils depriment l'honneur d’autruy, ils relevent de leur propre. Esprits arrogans et presomptueux, qui s'admirent eux-mesmes, et se colloquent si haut en leur propre estime, qu'ils voyent tout le reste comme chose petite et basse. Je ne suis pas comme le reste des hommes, disoit ce sot Pharisien,
Quelques-uns n'ont pas cet orgueil manifeste, ains seulement une certaine petite complaysance à considerer le mal d’autruy, pour savourer, et faire savourer plus doucement le bien contraire duquel ils s’estiment doüez; et cette complaysance est si secrette et imperceptble, que si on n'a bonne veuë, on ne la peut pas descouvrir, et ceux mesmes qui en sont atteints ne la cognoissent pas, si on ne la leur monstre. Les autres, pour se flatter et excuser envers eux-mesmes, et pour adoucir les remords de leurs consciences, jugent fort volontiers que les autres sont vicieux du vice auquel ils se sont voüez, ou de quelqu’autre aussi grand, leur estant advis que la multitude des criminels rend leur peché moins blasmable. Plusieurs s’addonnent au jugement temeraire pour le seul playsir qu'ils prennent à philosopher et deviser des mœurs et humeurs des personnes par maniere d'exercice d'esprit. Que si par malheur ils rencontrent quelquesfois la verité en leurs jugemens, l'audace et l’appetit de continuer s’accroist tellement en eux que l’on a peine de les en destourner. Les autres jugent par passion, et pensent tousjours bien de ce qu'ils ayment, et tousjours mal de ce qu'ils hayssent, sinon en un cas admirable,
et neantmoins veritable, auquel l’excez de l'amour provoque à faire mauvais jugement de ce qu'on ayme : effect monstrueux, mais aussi provenant d’un amour impur, imparfaict, troublé, et malade, qui est la jalousie, laquelle, comme chascun sçayt, sur un simple regard, sur le moindre sousris du monde, condamne les personnes de perfidie et d’adultere. Enfin, la crainte, l’ambition, et telles autres foiblesses d'esprit, contribuent souvent beaucoup à la production de soupçon et jugement temeraire.
Mais quels remedes? Ceux qui boivent le suc de l'herbe Ophiusa d’Ethiopie, cuident partout voir des serpens et choses effroyables, ceux qui ont avallé l’orgueil, l'envie, l'ambition, la hayne, ne voyent rien qu’ils ne treuvent mauvais'et blasmable : ceux-là, pour estre gueris, doivent prendre du vin de palme; et jen dy de mesme pour ceux-cy : Beuvez le plus que vous pourrez le vin sacré de la charité; elle vous affranchira de ces mauvaises humeurs, qui vous font fayre ces jugemens tortus. La charité craint de rencontrer le mal, tant s’en faut qu’elle l'aille chercher; et quand elle le rencontre, elle en destourne sa face et le dissimule, ains elle ferme ses yeux avant que de le voir, au premier bruict qu'elle en apperçoit, et puis croit par une saincte simplicité que ce n’estoit pas le mal, mais seulement lombre où quelque phantosme de mal. Que si par force elle recognoist que c'est luy-mesme, elle s’en destourne incontinent, et tasche d’en oublier la figure : la charité est le grand remede à tous maux, mais specialement pour cettuy-cy. Toutes choses paroissent jaunes aux yeux des icteriques, et qui ont la grande jauuisse : l’on dit que pour les guerir de ce mal, il leur faut fayre porter de l’esclaire sous la plante de leurs pieds. Certes, ce peché de jugement temeraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paroistre toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints; mais qui en veut guerir, il faut qu'il mette les remedes non aux yeux, non à l’entendement, mais aux affec- - lions qui sont les pieds de l’ame. Si vos affections sont douces, vostre jugement sera doux; si elles sont charitables, vostre jugement le sera de mesme. Je vous presente trois exemples admirables. Isaac avoit dit que Rebecca estoit sa sœur : Abimelech vit qu'il se joüoit avec elle, c’est-à-dire, qu’il la caressoit tendrement, et il jugea soudain que c’estoit sa femme. Un œil malin eust plustost jugé qu’elle estoit sa garce (1), ou que si elle estoit sa sœur, qu’il eust esté un inceste : mais Abimelech suit la plus charitable opinion qu'il pouvoit prendre d’un tel
(1) Maîtresse.
fait. 1] faut tousjours fayre de mesme, Philotée, jugeant en faveur du prochain autant qu'il nous sera possible. Que si une action pouvoit avoir cent visages, il la faut regarder en celuy qui est le plus beau. Nostre-Dame estoit grosse, S. Joseph le voyoit clairement; mais parce que d'autre costéil la voyoit toute saincte, toute pure, toute angelique, il ne peut oncques croire qu’elle eut pris sa grossesse contre son devoir, si qu’il se resolvoit en la laissant, d’en laisser le jugement à Dieu : quoy que l'argument fut violent pour luy fayre concevoir mauvaise opinion de cette Vierge, si ne voulut-il jamais l’en juger. Mais pourquoy ? Parce, dit l'Esprit de Dieu, qu'il estoit juste : l’homme juste, quand il ne peut plus excuser, ny le fait, ny l'intention de celuy que d’ailleurs il cognoist homme de bien, encore n’en veutil pas juger; mais oste cela de son esprit, et en laisse le jugement à Dieu. Mais le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser en tout le peché de ceux qui le crucifioient, au moins en amoindrit-il la malice, alleguant leur ignorance. Quand nous ne pouvons excuser le peché, one. -le au moins digne de compassion, l'attribuant à la cause la plus supportable qu'il puisse avoir, comme à li ignorance, où à l'infirmité.
Mais ne peut-on donc jamais juger le prochain? Non certes, jamais : c’est Dieu, Philotée, qui juge les criminels en justice. Il est vray qu’il se sert de la voix des magistrats pour se rendre intelligible à nos oreilles : ils sont ses truchemens et interpretes, et ne doivent rien prononcer que ce qu’ils ont apprins de luy, comme estant ses oracles. Que s'ils font autrement, suivant leurs propres passions, alors c’est vrayement eux qui jugent, et qui, par consequent, seront jugez. Car il est deffendu aux hommes, en qualité d'hommes, de juger les autres.
De voir ou cognoistre une chose, ce n’est pas en juger : car le Jugement, au moins selon la phrase de l’Escriture, presuppose quelque petite ou grande, vraye ou apparente difficulté, qu'il faille vuider. C’est pourquoy elle dit : Que ceux qui ne croient point, sont desjà jugez, parce qu'il n'y a point de doubte en leur damnation. Ce n’est donc pas mal fait de doubter du prochain; non, car il n’est pas deffendu de doubter, ains de juger, mais il n’est pourtant pas permis, ny de doubter, ny de soupconner, sinon ric à ric (1), tout autant que les raisons et argumens nous contraignent de doubter : autrement les doubtes et soupçons sont temeraires. Si quelque œil malin eust veu Jacob quand il baysa Rachel aupres du puits, ou qu'il eust veu Rebecca accepter des
(1) Exactement.
brasselets et pendans d'oreille d'Eliezer, homme incognu en ce pays-là, il eust sans doute mal pensé de ces deux exemplaires de chasteté, mais sans raison et fondement ; car, quand une action est de soy-mesme indifferente, c’est un soupçon temeraire d'en tirer une mauvaise consequence, sinon que plusieurs circonstances donnent force à l'argument. C’est aussi un jugement temeraire de tirer consequence d’un acte pour blasmer la personne : mais cecy je Le diray tantost plus clairement.
Enfin, ceux qui ont bien soin de leurs consciences, ne sont gueres subjets au jugement temeraire ; car, comme les abeilles, voyant les broüillards ou tems nebuleux, se retirent en leurs ruches à mesnager le miel : ainsi les cogitations des bonnes ames ne sortent pas sur des objets embroüillez, ny parmy les actions nebuleuses des prochains; ains, pour en eviter la rencontre, se ramassent dedans le cœur pour y mesnager les bonnes resolutions de leur amendement propre.
C’est le fait d’une ame inutile, de s'amuser à l’examen de la vie d’autruy : j'excepte ceux qui ont charge des autres, tant en la famille qu'en la republique ; car une. bonne partie de leur conscience consiste à regarder et veiller sur celle des autres. Qu'ils fassent donc leur devoir avec amour : passé cela, qu'ils se tiennent en eux-mesmes pour ce regard.