‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 225 sur 355 · DE PARLER , ET PREMIEREMENT COMME IL FAUT PARLER DE DIEU · texte numérisé non relu

DE PARLER , ET PREMIEREMENT COMME IL FAUT PARLER DE DIEU

Les medecins prennent une grande cognoissance de la santé ou maladie d’un homme par l'inspection de sa langue, et nos parolles sont les vrays indices des qualitez de nos ames : Par tes parolles, dit le Sauveur, fu seras justifié, et par tes parolles tu seras condamné. Nous portons soudain la main sur la douleur que nous sentons, et la langue sur l'amour que nous avons. :

Si donc vous estes bien amoureuse de Dieu, Philotée, vous parlerez souvent de Dieu és devis (2) familiers que vous ferezavec

(1) Faibles. — (2) Entreliens.

vos domestiques, amys et voisins. Oüy, car la bouche du juste meditera la sapience, et sa langue parlera du jugement. Et comme les abeilles ne demeslent autre chose que le miel avec leur petite houchette, ainsi vostre langue sera tousjours emmiellée de son Dieu, et n’aura point de plus grande suavité que de sentir couler entre vos levres des loüanges et benedictions de son nom, ainsi qu’on dit de S. François, qui, prononçant le sainct nom du Seigneur, sucçoit et lechoit ses levres, comme pour en tirer la plus grande douceur du monde.

Mais parlez tousjours de Dieu, comme de Dieu, c’est-à-dire reveremment et devotement, non point faysant la suffisante ny la prescheuse; mais avec l'esprit de douceur, de charité, et d’humilité, distillant autant que vous scavez, comme il est dit de VEspouse au Cantique des cantiques, le miel delicieux de la devotion et des choses divines, goutte à goutte, tantost dedans Poreille de l’un, tantost dedans l'oreille de l’autre, priant Dieu, au secret de vostre ame, qu'il luy playse de faire passer ceste saincte rosée jusque dans le cœur de ceux qui vous escoutent.

Sur tout il faut faire cet office angelique doucement et souëfvement (1), non point par maniere de corruption, mais par maniere d'inspiration; car c’est merveille combien la suavité et amiable proposition de quelque bonne chose est une puissante amorce pour attirer les cœurs.

Ne parlez donc jamais de Dieu, ny de la devotion par maniere d'acquit et d'entretien, mais tousjours avec attention et devotion, ce que je dy pour vous oster une remarquable vanité qui se treuve en plusieurs qui font profession de devotion, lesquels, à tous propos, disent des parolles sainctes et ferventes par maniere d’'entregent (2), et sans y penser nullement; et apres les avoir dites , il leur est advis qu'ils sont tels que les parolles tesmoignent : ce qui n’est pas.

DE L'HONNESTETÉ DES PAROLLES ET DU RESPECT QUE L'ON DOIT AUX PERSONNES.

Sr quelqu'un ne peche point en parolle, dit S. Jacques, 27 est homme parfaict. Gardez-vous soigneusement de lascher aucune parolle deshonneste : car, encore que vous neles dissiez pas avec mauvaise intention, si est-ce que ceux qui les oyent, les peuvent recevoir d'une autre sorte. La parolle deshonneste tombant

’ (#) Suavement. — (2\ D'intrique.

dans un cœur foible, s’estend et se dilate comme une goutte d'huile sur le drap, et quelquesfois elle saysit tellement le cœur, qu'elle le remplit de mille pensées et tentations lubriques. Car, comme le poison du corps entre par la bouche, aussi celuy du cœur entre par l'oreille, et la langue qui le produit est meurtriere, d’autant qu'encore qu’à l’adventure le venin qu'elle à jetté n'ayt pas fait son effect, pour avoir treuvé les cœurs des. auditeurs munis de quelque contre-poison, si est-ce qu'il n’a pas tenu à sa malice qu’elle ne les ayt fait mourir. Et que personne ne me die qu'il n’y pense pas; car Nostre-Seigneur, qui cognoist les pensées, a dit, que la bouche parle de l'abondance du cœur ; et si nous n'y pensons pas mal, le malin neantmoins en pense beaucoup, êt se sert tousjours secrettement de ces mauvais mots pour en transpercer le cœur de quelqu'un. On dit que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on appelle angelique, ont tousjours l’haleine douce et aggreable; et ceux qui ont au cœur l’honnesteté et chasteté, qui est la vertu angelique, ont tousjours leurs parolles nettes, civiles et pudiques : quant aux choses indecentes et folles, l'Apostre ne veut pas que seulement on les nomme, nous asseurant que rien ne corrompt tant les bonnes mœurs que les mauvais devis.

Si ces parolles deshonnestes sont dites à couvert, avec affeterie et subtilité, elles sont infiniment plus veneneuses : car, comme plus un dard est pointu, plus il entre aysement en nos corps, ainsi plus un mauvais mot est aigu, plus il penetre en nos cœurs. Et ceux qui pensent estre galans hommes à dire de telles parolles en conversations, ne sçavent pas pourquoy les conversations sont faites : car elles doivent estre comme essaims d’abeilles, assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas comme un tas de guespes, qui se joygnent pour succer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des parolles messeantes, tesmoignez que vos oreilles en sont offensées, ou vous destournant ailleurs, ou par quelqu'autre moyen, selon que vostre prudence vous enseignera.

C'est une des plus mauvaises conditions qu'un esprit peut avoir, que d’estre mocqueur. Dieu hayt extremement ce vice, et en à fait jadis des estranges punitions. Rien n’est si contraire à la charité, et beaucoup plus à la devotion, que le mespris et contemnement du prochain. Or la derision et mocquerie ne se fait jamais sans ce mespris : c’est pourquoy elle est un fort grand peché, en sorte que les docteurs ont raison de dire, que la mocquerie est la plus mauvaise sorte d’offense, que l’on puisse

fayre au prochain par les parolles, parce que les autres offenses se font avec quelque estime de celuy qui est offensé, et celle-cy se fait avec mespris et contemnement.

Mais quant aux jeux de parolles, qui se font des uns aux autres, avec une modeste gayeté et joyeuseté, ils appartiennent à la vertu, nommée Eutrapelie par les Grecs, que nous pouvons appeller bonne conversation; et par iceux on prend une honneste et amiable recreation sur les occasions frivoles, que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honneste joyeuseté à la mocquerie. Or, la mocquerie provoque à rire par mespris et contemnement du prochain; mais la gayeté et gausserie provoque à rire par une simple hberté, confiance et familiere franchise conjoincte à la gentillesse de quelque mot. S$. Louys, quand les religieux vouloient luy parler de choses relevées apres disner : {/ n’est pas tems d’allequer, disoit-il, mais se recreer par quelque joyeuseté et quodlhbets : que chascun die ce qu’il voudra honnestement. Ce qu'il disoit, favorisant la noblesse qui estoit autour de luy, pour recevoir des caresses de sa Majesté. Mais, Philotée, passons tellement le tems par recreation, que nous conservions la saincte eternité par devotion.

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