‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 231 sur 355 · DES BALS ET PASSE-TEMS LOYSIBLES ; MAIS DANGEREUX · texte numérisé non relu

DES BALS ET PASSE-TEMS LOYSIBLES ; MAIS DANGEREUX

Les danses et bals sont indifferentes de leur nature ; mais, selon l'ordinaire façon avec laquelle cet exercice se fait, il est fort penchant et incliné du costé du mal, et par consequent plein de danger et de peril. On les fait de nuict, et parmy les tenebres et obscuritez; il est aysé de faire glisser plusieurs accidens tenebreux et vicieux en un subjet qui, de soy-mesme, est fort susceptble du mal : on y fait des grandes veilles, apres lesquelles on perd les matinées des jours suivans, et par consequent le moyen de servir Dieu en icelles. En un mot, c’est tousjours folie de changer le jour à la nuict, la lumiere aux tenebres, les bonnes œuvres à des folastreries. Chascun porte au bal de la vanité à l’envy; et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections et aux amours dangereux et blasmables, qu'aysement tout cela s'engendre és danses.

Je vous dy des danses, Philotée, comme les medecins disent des potirons et champignons : les meilleurs n’en valent rien, disent-ils ; et je vous dy que les meilleurs bals ne sont gueres bons. Si neantmoins il faut manger des potirons, prenez garde qu ils soient bien apprestez. Si, par quelque occasion de laquelle vous ne puissiez pas vous bien excuser, il faut aller au bal, prenez garde que vostre danse soit bien apprestée. Mais comme fautil qu’elle soit accommodée ? de modestie, de dignité, et de bonne intention. Mangez- en peu, et peu souvent (disent les medecins, parlant des champignons); car, pour bien apprestez qu'ils soient, la quantité leur sert de venin. Dansez peu, et peu souvent, Philotée; car faysant autrement, vous vous mettez en danger de vous y affectionner.

Les champignons, selon Pline, estant spongieux et poreux comme ils sont, attirent aysement toute l'infection qui leur est autour, si que, estant pres des serpens, ils en reçoivent le venin : les bals, les danses, et telles assemblées tenebreuses attirent ordinairement les vices et pechez qui regnent en un heu, les querelles, les envies, les mocqueries, les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui les font, aussi ouvrent-ils les pores du cœur : au moyen de quoy, si quelque serpent sur cela vient souffler aux oreilles quelque parolle lascive , quelque muguetterie, quelque cajollerie, ou que quelque basilic vienne jetier des regards impudiques, des œillades d'amour, les cœurs sont fort aysez à se laisser saysir et empoisonner.

O Philotée, ces impertinentes recreations sont ordinairement dangereuses : elles dissipent l'esprit de devotion, allanguissent les forces, refroydissent la charilé, et reveillent en l’ame mille sortes de mauvaises affections; c’est pourquoy il en faut user avec une grande prudence.

Mais surtout, on dit qu’apres les champignons il faut boire du vin precieux. Et je dy qu’apres les danses il faut user de quelques sainctes et bonnes considerations, qui empeschent les dangereuses impressions que le vain playsir qu’on a receu pourroit donner à nos esprits. Mais quelles considerations ?

1° À mesme tems que vous estiez au bal, plusieurs ames brusloient au feu d’enfer pour les pechez commis à la danse, ou à cause de la danse.

2° Plusieurs religieux et gens de devotion estoient à mesme heure devant Dieu, chantoient ses louanges et contemploient sa ‘beauté. O que leur tems a esté bien plus heureusement employé que le vostre! .

3° Tandis que vous avez dansé, plusieurs ames sont decedées en grande angoisse, mille milliers d'hommes et femmes ont souffert des grands travaux en leurs licts dans les hospitaux et és ruës, la goutte, la gravelle, la fievre ardente. Helas! ils n’ont eu nul repos : aurez-vous point de compassion d’eux ? Et pensezvous point qu'un jour vous gemirez comme eux, tandis que d’autres danseront comme vous avez fait?

4° Nostre-Seigneur, Nostre-Dame, les Anges et les Saincts vous ont veu au bal: ah! que vous leur avez fait grande pitié, voyant vostre cœur amusé à une si grande niayserie, et attentif à cette fadaise !

9° Helas! tandis que vous estiez là, le tems s’est passé, la

mort s’est approchée; voyez qu’elle se mocque de vous, et qu'elle vous appelle à.sa danse en laquelle les gemissemens de vos proches serviront de violon, et où vous ne ferez qu’un seul passage de la vie à la mort : cette danse est le vray passe-tems des mortels, puis qu’on y passe en un moment du tems à l’eternité, ou des biens, ou des peines. Je vous remarque ces petites considerations, mais Dieu vous en suggerera bien d’autres à mesme effet, si vous avez sa crainte.

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