‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 243 sur 355 · DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUBJET · texte numérisé non relu

DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUBJET

IL vous importe tant de bien entendre cecy, que je ne feray nulle difficulté de m’estendre à l'expliquer. Le jeune homme duquel parle S. Hierosme, qui, couché et attaché avec des escharpes de soye, bien delicatement, sur un lict mollet, estoit provoqué par toutes sortes de vilains attouchemens et attraicts d'une impudique femme qui estoit couchée avec luy, exprez pour esbranler sa constance, ne devoit-il pas sentir d’estranges accidens? ses sens ne devoient-ils pas estre saysis de la delectation, et son imagination extremement occupée de cette presence des objects voluptueux ? Sans doute, et neantmoins, parmy tant de troubles, emmy un si terrible orage de tentations, et entre tant de voluptez qui sont tout autour de luy, il tesmoigne que son cœur n'esl point vaincu, et que sa volonté n’y consent nullement, puisque, son esprit voyant tout rebellé (4) contre luy, et n'ayant plus aucune des parties de son corps à son commandement, sinon la langue, il se la coupa avec les dents, et la cracha sur le visage de cette vilaine ame, qui tourmentoit la sienne plus cruellement par la volupté que les bourreaux n’eussent

(1) Révolté.

jamais sceu faire par les tourmens : aussi le tyran qui se defioit de la vaincre par les douleurs, pensoit la surmonter par ces playsirs.

L'histoire du combat de S® Catherine de Sienne en un pareil subjet est du tout admirable. En voicy le sommaire. Le malin esprit eut congé de Dieu d’assaillir la pudicité de cette saincte vierge avec la plus grande rage qu'il pourroit, pourveu toutesfois qu'il ne la touchast point. Il fit donc toutes sortes d’impudiques suggestions à son cœur; et pour tant plus l’esmouvoir, venant avec ses compaignons en forme d'hommes et de femmes , il faysoit mille et mille sortes de charnalitez et lubricitez à sa veuë, adjoustant des parolles et semonces tres-deshonnestes : et bien que toutes ces choses fussent exterieures, si est-ce que par le moyeu des sens elles penetroient bien avant dedans le cœur de la vierge, lequel, comme elle confessoit elle-mesme, en estoit tout plein, ne luy restant plus que la fine pure volonté superieure qui ne fust agitée de cette tempeste de vilainie et delectation charnelle; ce qui dura fort longuement, jusques à tant qu'un jour Nostre-Seigneur luy apparut, et elle luy dit : « Où estiez-vous, mon doux Seigneur, quand mon cœur estoit plein de tant de tenebres et d’ordures? » À quoy il respondit : « J’estois dedans ton cœur, ma fille? » — « Et comment, repliqua-t-elle, habitiez-vous dedans mon cœur, dans lequel il y avoit tant de vilainies ? habitez-vous doncques en des lieux si deshonnestes? » Et Nostre-Seigneur luy dit : « Dy-moy, ces tiennes sales cogitations de ton cœur te donnoient-elles playsir ou tristesse, amertume ou delectation ? » Et elle dit : « Extreme amertume et tristesse. » Et il luy repliqua : « Qui estoit celuy qui mettoit cette grande amertume et tristesse dedans ton cœur, sinon moy, qui demeurois caché dedans le milieu de ton ame? Croy, ma fille, que si je n’eusse pas esté present, ces pensées qui estoient autour de ta volonté, et ne pouvoient l’expugner (1), l’eussent sans doute (2) surmontée, et seroient entrées dedans, et eussent esté receuës avec playsir par ton liberal arbitre, et ainsi eussent donné la mort à ton ame; mais parce que j’estois dedans, je mettois ce desplaysir et cette resistance en ton cœur, par laquelle 1l se refusoit tant qu'il pouvoit à la tentation; et ne pouvant pas tant qu'il vouloit, il en sentoit un plus grand desplaysir, et une plus grande hayne contre icelle, et contre soy-mesme; et ainsi ces peines estoient un grand merite, et un grand gain pour toy, et un grand accroissement de ta vertu et de ta force. »

Vorez-vous, Philotée, comme ce feu estoit couvert de la

(1) La combaltre. — (2; Certainement.

cendre, et que la tentation et delectation esloit mesme entrée dedans le cœur, et avoit environné la volonté, laquelle seule, assistée de son Sauveur, resistoit par des amertumes, des desplaysirs et detestations du mal qui luy estoit suggeré, refusant perpetuellement son consentement au peché qui l’environnoit? O Dieu ! quelle detresse à une ame qui ayme Dieu, de ne sçavoir seulement pas si il est en elle, ou non; et si l’amour divin, pour lequel elle combat, est du tout esteint en elle, ou non! mais c’est la fine fleur de la perfection de l'amour celeste, que de faire souffrir et combattre l'amant pour l'amour, sans sçavoir s’il a l’amour pour lequel et par lequel il combat.

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