‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 282 sur 355 · Quant à ma conversation, elle sera de peu de bons et · texte numérisé non relu

Quant à ma conversation, elle sera de peu de bons et

(1) Censeur.

honnorables, d'autant qu’ilest mal-aysé de reüssir avec plusieurs, de n’apprendre de se corrompre avec les mauvais, et d’estre honnoré, sinon des personnes honnorables. Specialement je garderay pour le regard du rencontre et de la conversation ce precepte : Amy de tous et familier à peu. Encore me faudrat-1l partout exercer le jugement et la prudence, puisqu'il n’y a regle si generale qui n’ayt quelquesfois son exception, sinon celle-cy, fondement de toute autre, Rien contre Dieu. Donc, en conversation je seray modeste sans insolence, libre sans austerité, doux sans affectation, souple sans contradiction (si ce n’est que la raison le requist), cordial sans dissimulation, parce que les hommes se playsent de recognoistre ceux avec lesquels ils traittent : toutesfois, il se faut ouvrir plus où moins, selon que sont les compaignies.

4. Puisque l’on est souvent quasi contrainct de converser avec des personnes de differentes qualitez, il faut que je scache qu’à certains il ne faut monstrer que l’exquis, aux autres que ce qui est bon, aux autres que l’indifferent ; mais à personne ce qui est mauvais. Aux superieurs, ou d'aage, ou de profession, ou d’authorité, 1l ne faut faire paroistre que ce qui est exquis; aux semblables, que ce qui est bon; aux inferieurs, que ce qui est indifferent. Quant à ce qui est mauvais, il ne le faut jamais descouvrir à qui que ce soit, d'autant qu'il ne peut qu'offenser les yeux qui le voyent, et rendre laid celuy auquel il est. Et de fait, les grands ét sages n’admirent que l’exquis, les esgaux lattribueroient à affectation, et les inferieurs à trop de gravité. Il y à bien certains melancholiques qui se playsent qu'on leur descouvre les vices que l’on a; toutesfois c’est à ceux-là qu'il les faut davantage cacher, car, ayant l'impression plus forte, ils rumineront et philosopheront dix ans sur la moindre imperfection. Et puis, à quel propos descouvrir les imperfections? ne les void-on pas assez d’elles-mesmes? Il n’est donc nullement expedient de les manifester ; mais il est bon de les advoüer et confesser. Or, nonobstant ce que nous avons dit, on peut, conversant avec les superieurs, les esgaux et inferieurs, temperer parfois l'entretien de ce qui est exquis, bon et indifferent, pourveu que le tout se fasse discrettement. Enfin, il se faut accommoder à la diversité des compaignies, sans prejudicier neantmoins aucunement à la vertu.

5. S'il me convient converser avec personnesinsolentes, libres, ou melancholiques, j'useray de cette precaution : aux insolentes, je me cacheray tout à fait, aux libres, pourveu qu'elles soient

craignantes Dieu, je me descouvriray tout à fait, je leur parleray à cœur ouvert; aux sombres et melancholiques, je me monstreray seulement, comme on dit en commun proverbe, de la fenestre, c’est-à-dire : qu’en partie je me descouvriray à elles, parce qu'elles sont curieuses de voir les cœurs des hommes, et si on fait trop le renchery, elles entrent incontinent en soupçon ; en partie aussi je me cacheray à elles, à cause qu’elles sont subjettes, ainsi que nous avons desjà dit, à philosopher et remarquer de trop pres les conditions de ceux qui les frequentent.

6. Si la necessité me force de converser avec les grands, c'est lors que je me tiendray soigneusement sur mes gardes; car il faut estre avec eux comme avec le feu, c’est-à-dire, qu'il est bien bon par fois de s’en approcher, mais il ne faut pas aussi que ce soit trop pres. Partant, je me comporteray en leur presence avec beaucoup de modestie, meslée neantmoins d’une honneste liberté. Ordinairement les grands seigneurs se playsent d’estre aymez et respectez : l'amour certainement engendre la hberté, et le respect la modestie. Il n’y a donc point de mal d’estre en leur compaignie un peu libre, pourveu qu’on ne s'oublie point du respect, et pourveu que le respect soit plus grand que la liberté. Entre les esgaux, il faut estre esgalement libre et respectueux ; avec les inferieurs, il faut estre plus libre que respectueux ; mais avec les grands et superieurs il faut estre beaucoup plus respectueux que libre.

Exercice du despouillement de soy-mesme.

1. Demeurez fidellement invariable en ceste resolution, de vous tenir en la tres-simple unité et tres-unique simplicité de la presence de Dieu, par un entier despoüillement et remise de vous-mesme entre les bras de sa tres-saincte volonté. Et toutes les fois que vous treuverez vostre esprit hors de cet aggreable sejour, ramenez-l’y doucement, sans faire pourtant des actes sensibles de l’entendement ny de la volonté; car cet amour de simple confiance, ceste remise et repos de vostre esprit dans le sein paternel de la divine bonté, comprend excellemment tout ce qu’on peut desirer pour playre à Dieu.

2. Demeurez ainsi, sans vous divertir pour regarder ce que vous faites, ce que vous ferez, ou ce qui vous adviendra en toutes occurences. Ne philosophez point sur vos contradictions et afflictions; mais recevez tout de la main de Dieu sans excep-

tion, avec douceur et patience, acquiesçant en tout et par tout à sa tres-adorable volonté. Si vous appercevez naïstre en vous quelque soin ou desir, despotullez-vous-en soudainement, et le remettez en Dieu, protestant ne vouloir que luy et l’accomplissement de son bon playsir.

3. Tenez-vous donc en la tres-saincte solitude et nudité avec Jesus-Christ crucifié: laissez-vous reduire à l'amiable pureté et nudité des enfans, affin que le debonnaire Sauveur vous prenne meshuy (1) entre ses bras, comme $S. Martial, pour vous porter à son gré à l’extreme perfection de son amour. Courage; car, s’il vous despoüilloit mesmement quelquesfois des consolations et sentimens de sa presence, c’est affin que sa presence mesme ne tienne plus vostre cœur, mais luy seulement et son divin playsir: ainsi qu'il fit à celle qui, le voulant embrasser et se tenir à ses pieds, fut renvoyée ailleurs : Ne me touche point, dit-il, mais va, dis-le à Simon, et à ses freres (Joan. 20).

4. O que bienheureux sont les nuds! car Nostre-Seigneur les revestira : Demeurez-là, dit-il à ses Apostres, jusques à ce que d'en haut vous soyez revestus de vertu (Luc. 24). O que bienheureux sont ceux lesquels se despoüillent mesme du desir des vertus et du soin de les acquerir, n’en voulant qu'à mesure que l’eternelle largesse les leur communiquera et les employera à les acquerir! O qu'Adam et Eve estoyent heureux, tandis qu'ils n’eurent point d’habits! Il y a long-tems que j’ay une suavité nompareille quand j'oy (2) chanter ce respons : Nud je suy sorty du ventre de ma mere, et nud je retourneray là; le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l'a osté, le nom du Seigneur soit ben: (Job. 1). O que bienheureux fut l’ancien Joseph, qui n’avoit ny boutonné ny agraffé sa robbe, de sorte que quand on le voulut attrapper par icelle, il la lascha en un moment.

5. Ad mirez la sacrée amante des Cantiques , laquelle tient à un grand bonheur d’estre denuée de toute compaignie, pour estre seule avec son seul roy, et luy dire : Mon bien-aymé est à moy, et moy je suis à luy (Cant. 2). Voyez la glorieuse Vierge et S. Joseph s’en allans en Egypte : en la pluspart de leur devot voyage, ils ne voient personne, sinon leur doux Jesus. C'est la fin de la transfiguration , que de ne voir plus ny Moyse, ny Elie, mais le seul Jesus. J’admire avec contentement le Sauveur de nos ames, sorty nud du ventre et du sein de sa Mere, et mourir nud sur la croix ; puis tout nud remis au giron de sa beniste Mere pour estre ensevely. J’admire la tres-aymable Vierge Mere, la-

(1) Désormais. — (2) J'entends.

LTS OPUSCULES SPIRITUELS.

quelle nasquit nuë de maternité, et fut denuée de ceste maternité au pied de la croix, et pouvoit bien dire : Nuë j’estois de mon plus grand bonheur quand mon fils vint en mes entrailles, et nuë j'en suis maintenant, quand je le reçois mort entre mes bras. Le Seigneur me l'a donné, le Seigneur me l’a osté, le nom du Seigneur soit beny. Vive Jesus denué de pere et de mere sur la croix! vive sa tres-saincte nudité! Vive Marie denuée de son Fils au pied de la croix! vive sa saincte nudité! Et à vous, ames devotes, je dy comme il fut dit à Isaye : Marchez et prophetisez toutes nuës; et comme il fut dit à ceste auguste reyne dont parle le prophete-roy : Oyez, ma fille, et considerez; prestez l'oreille, oubliez la peuplade de toutes vos affections et la maison de vostre pere; car le roy a convoité vostre nudité et simplicité (Ps. 44).

Exercice du pariaict abandonnement de soy-mesme entre les mains de Dieu.

{. NON-SEULEMENT en l’orayson, mais encore en la conduitte de vostre vie, marchez invariablement en esprit de simplicité, abandonnant et remettant toute vostre ame, vos actions et vos succez au bon playsir de Dieu, par un amour de parfaicte confiance, vous delaissant à la mercy de l’amour eternel que la divine Providence a pour vous. Tenez vostre ame ferme en ce train, sans permettre qu'elle se divertisse à faire des retours sur elle-mesme pour voir ce qu’elle fait, ou si elle est satisfaite. Car, helas! nos satisfactions et consolations ne satisfont pas les yeux de Dieu, ains (1) elles contentent seulement ce miserable amour que nous avons de nous-mesmes, hors de Dieu et de sa consideration.

2. Certes, les enfans, que Nostre-Seigneur nous inculque devoir estre le modele de nostre perfection, n'ont ordinairement aucun soing, surtout en la presence de leurs pere et mere : ils se tiennent attachez à eux, sans se retourner à regarder ny leurs satisfactions ny leurs consolations, lesquelles ils prennent à la bonne foy, et en jouyssent en simplicité, sans curiosité quelconque d'en considerer les causes ny les effects, l'amour les occupant assez. Ainsi, celuy qui est bien attentif à playre amoureusement à l'amant celeste, n’a ny le cœur ny le loysir de se tourner sur soy-mesme, son esprit tendant continuellement du costé que l’amonr le porte et emporte. Les amantes spirituelles, espouses du Roy celeste, se mirent voirement de tems en tems.

() Mais.

comme de simples colombes aupres des eaux crystallines, pour voir si elles sont bien ajancées au gré de leur divin amant; et cela se fait és examens de conscience, par lesquels elles se lavent, se purifient et ornent au mieux qu'elles peuvent, non pour se satisfaire, non pour desir de leur progrez au bien, non pour estre parfaictes; mais seulement affin d’obeyr à leur espoux, à cause de la reverence qu’elles luy portent, et à raison de l’extreme desir qu'elles ont de luy donner ce contentement. Mais n'est-ce pas un amour bien pur et bien simple, puis qu’elles ne se purifient pas pourestre pures , elles ne se parent pas pour estre belles, mais seulement pour playre à leur unique amant? auquel, si la laideur estoit aussi aggreable que la, beauté, elles l’'aymeroient autant que la beauté. Et si (1) ces bien-aymées colombes n’employent pas un soing empressé à se parer; d’autant que la confiance que leur amour leur donne en l’amour et en la bonté de leur amant, leur cste tout empressement et deffiance de n’estre pas assez belles; outre que le desir d’aymer, plutost que de se parer et preparer à l'amour, leur retranche toute curieuse sollicitude, et les fait contenter d’une douce et fidelle preparation, faite amoureusement et de bon cœur.

3. S. François d'Assise, envoyant ses enfans en voyage, leur donnoit cet advis, au lieu d'argent et pour toute provision : Jeétez vostre soing en Nostre-Seigneur, et il vous nourrira (Ps. 54). Je vous en dy de mesme, à ames devotes : jettez bien tout vostre cœur, vos pretentions, vos sollicitudes et vos affections dans le sein paternel de Dieu, et il vous conduira ; mais il vous portera où son sainct amour vous veut. Oyez et imitez l’amoureux Redempteur, lequel chante les souverains traicts de son amour sur l’arbre de la croix, et les conclud tous en disant : Mon Pere, je recommande mon esprit entre vos maîns (Luc. 23). Apres que nous aurons dit cela, que reste-t-il plus, sinon d’expirer et mourir de la mort d'amour, ne vivant plus à nous-mesmes, mais

Jesus-Christ vivant en nous? Or, si vous venez à vous embarquer dans l'exercice de ce sainct abandonnement sans vous appercevoir de vostre progrez, vous advancerez un grand païs , comme font ceux qui cinglent en haute mer sous un vent propice, lesquels s’estant abandonnez à la conduitte du nocher, ne se donnent de garde qu'ils ont desjà fait beauconp de chemin.

4. Heureuse l’ame qui s abandonne entierement au soing que la tres-sage providence du Createur a pour elle; car elle recevra sans inquietude les divers accidens qui luy arriveront, elle ne

. se troublera point de ses journalieres imperfections. Le naturel

() C'est pourquoi.

amour du sang, des amys, des convenances ; des bien-seances, des correspondances, des sympathies, des bonnes graces, voire des graces surnaturelles, sera purifié en elle, et reduict à la parfaicte obeyssance du pur et bon playsir de Dieu. En quelque evenement que ce soit, elle prononcera de cœur ce sainct acquiescement du Sauveur : Oùüy, mon Pere, car ainsi il a esté aggreé devant vous (Matth. 11).

5. Sur ces fondemens, abandonnons et delaissons-nous nousmesmes dans le fond du cœur percé de nostre doux Jesus : soit fait de nous et en nous selon le bon playsir royal de ce cœur souverain, auquel, par lequel et pour lequel nous voulons vivre et mourir, ainsi et quand il luy playra, sans reserve et sans exception quelconque.

Fait le jeudy sainct, l’an mil six cent seize.

Vive Jesus qui est mort pour nostre cœur! qu’à jamais nostre cœur meure pour vivre eterneliement de l’amour de ce doux Sauveur, duquel l’amour est en sa mort, etla mort en son amour.

TRALÎTTÉ X.

Consideration sur le Symbole des Apostres, pour Confirmation de la foy catholique , touchant le Sainct-Sacrement de l’autel.

de croy.

Si je considere sur vos saincts autels, Ô mon Sauveur et mon Dieu, vostre sacré corps, que vous avez assaisonné par tant de miracles, pour nous nourrir en ces deserts, et que tout ravy en admiration, autre parolle ne me demeure en bouche, que cette protestation de mon insuffisance : Qu’est cecy, qu’est cecy? O Seigneur, regardez à moy : mon jugement naturel, ma char, mes sens me livrent mille assauts (Exod. 16). Hé ! ceme disentils, comme se peut-il faire que le Sauveur ayt donné sa chair à manger? O que cette parolle est dure, et qui la peut oùyr ny croire (Joan. 6)? Mais c’est par vostre grace, mon Dieu, que ces seducteurs n’ont encore rien gaigné sur moy : je leur ay tousjours opposé le mot et Symbole que vos Apostres enseignoïient jadis à vos anciens serviteurs, suivant le conseil de ces deux grands serviteurs de vostre Majesté, S. Ambroise et S. Augustin. Je m'en suis armé comme de la marque de vostre sauve-garde , j'ay fermé et cacheté mon cœur de ce sceau, affin qu'il ne fust ouvert à ces suggestions, et m'a esté comme un carquois qui m'a fourny mille et mille traicts pour les combattre. Hé quoy,

disois-je, cette sacrée parolle qui est sur le fin commencement de ce Symbole, ne suffiroit-elle pas, quand il n’y auroit autre chose, pour rompre tous les efforts de ces seditieux ? Je croy, c’est le mot que j’ay desjà prononcé dés mon baptesme, par la bouche de ceux qui m’y presenterent; je suis donc croyant et fidelle, non pas entendeur ou compreneur; et partant, plus on me rend ce sacrement mal-aysé à entendre et comprendre, plus on me le rend croyable et venerable, la foy ayant plus de lustre où l’entendement a plus d’obscurité.

CONSIDERATION I

En Dieu le Pere tout-puissant, createur du ciel et de la terre.

Dieu est Dieu en toutes ses œuvres, mais en celles qui sont plus grandes il fait mieux voir sa divinité; et puis que ce sacrement est une œuvre grande de Dieu, quelle plus asseurée marque peut-il porter de son ouvrier, pour estre receu en ma croyance, pour estre admirable et incomprehensible? N'y a-t-il pas trois personnes, Pere, Fils, et Sainct-Esprit, en une mesme simple et seule essence? La foy qui a digeré cette souveraine difficulté, quelle peine peut-elle avoir à croire qu’un seul corps soit en plusieurs lieux? Dieu ne veuille pas que je fasse comme ces rebelles qui medisoient de sa divine Majesté, disant : Pourrat-il nous dresser une table au desert (Psal. 27)? Ce que je ne pourray mascher de cet Agneau paschal, je le jetteray dans le feu du pouvoir infiny de ce Pere tout-puissant, auquel je croy. Ces petits nuages de difficultez, que nostre œil naturel void en ce sacrement, comment dureront-ils au vent de la force de Dieu ? quelle dureté tant indissoluble, que ce feu ne devore? La parolle de Dieu a eu tant de vertu, que par elle les choses qui n’estoient point ont esté; combien plus en aura-t-elle pour faire estre où bon luy semble, celles qui sont, et les changer en autres? Elle a bien mis en un lieu ce qui n’estoit point, pourquoy ne mettrat-elle en plusieurs ce qui estoit en un?

CONSIDERATION II

Et en Jesus-Christ son Fils unique, Nostre-Seigneur.

Quand je voy, Ô mon Sauveur, vostre Pere avoir tant aymé le monde, qu'il vous a donné pour en estre le pasteur et medecin, he! quelle merveille est-ce, dis-je, si le Fils, d’esgal amour, de mesme bonté, s’est encore donné luy-mesme, pour estre la pas-

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