‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 320 sur 355 · ET EN L'ORNEMENT DE QUELQUES AUTRES · texte numérisé non relu

ET EN L'ORNEMENT DE QUELQUES AUTRES

$ I. — Preparation de l’entendement.

4. PurGer l'entendement de toute curiosité, comment le vray corps de nostre Sauveur avec son sang, son ame et sa divinité sont tout entiers en la saincte hostie, et tout en ses parties; qu'il soit un vray corps, et en mesme tems au ciel et en la terre, en tant de lieux et d’hosties, sur tant d’autels, et en tant de bouches.

Qui sçayt comment Dieu crea le monde, nostre ame, et la mit dans nostre corps? De mesme de ce mystere adorable : il suffit qu'il l’a peu, et qu’il l’a fait; c’est à nous de le croire.

La manne tomboit de nuict, non de jour; personne ne sçavoit comme elle se faysoit ; le matin on la voyoit toute faite et descendue. Voyons ainsi la manne eucharistique sur nos autels et dans nos poictrines.

S'il nous vient quelque doubte ou tentation là-dessus, n’y respondons que par le mespris et l'abomination, sans aucune subtilité, ny raysonnement, mais en nous humiliant sous la puissance de Dieu, disant de cœur et de bouche :

Eslevation.

O saincte et immense toute-puissance de mon Dieu, mon entendement vous adore, trop honnoré de vous recognoistre et de vous faire l'hommage de son obeyssance et sousmission ! O que vous estes incomprehensible, et que je suy joyeuse de ce que vous l’estes! Non, je ne voudrois pas vous pouvoir comprendre, car vous seriez petit, si une chetive capacité vous comprenoit. Hé quoy! petit mouscheron, nourrv parmy la pourriture de ma chair, voulez-vous brusler vos aisles à cet immense feu de la puissance divine, laquelle consumeroit et devoreroitles seraphins, s’ils se fourroient à telle curiosité? Non, petit papillon, il vous

appartient d’adorer et abysmer, et non pas de sonder la profondeur de ce mystere. Arriere , Satan ! souviens-toy, mal-heureux, que ton outrecuidance de vouloir voler trop haut t’a precipité en enfer. Je m'empescheray de faire un tel saut, moyennant la grace de mon Dieu. Tu trompas ainsi la pauvre Eve, luy voulant apprendre à sçavoir autant que Dieu; mais tu ne m atiraperes pas, car je veux croire et ne rien sçavoir.

Parer l’entendement de considerations sainctes, non de la maniere que Nostre-Seigneur y est. Les Israëlites ne demanderent pas comment la manne se faysoit, mais ce que c'estoit : Man-hu, qu'est-ce cy? Considerez donc que c’est le vray corps de Nostre-Seigneur, son sang, son ame, sa divinité ; qu'il s’unyt à nous par la communion la plus inlime qui se puisse concevoir merveilleuse et pleine d'amour.

Eslevation.

Peu m'importe, Ô mon Dieu, que je sçache comment vous venez à moy en ce divin sacrement : 1l suffit que je croye trescertainement que c'est vous-mesme, vostre vray corps, vostre vray sang, vostre ame, et vostre divinité; que c’est le mystere de la plus intime unyon et communication que vostre amour à peu inventer pour vous unyr à nous, et nous communiquer les plus precieux dons de vostre divin amour. Je le croy ainsi, à mon tres-cher Sauveur. En cette disposition, venez, unissez-vous à moi, et prenez possession de mon cœur.

$ II. — Preparation de la memoire,

La purger de la souvenance des choses perissables de la terre et des affections mondaines. Figure de cecy dans la manne, qui ne'tomboit que dans le desert, loin des villes et des bourgades. On retroussoit les habits, mangeant l'agneau paschal, affin que rien ne flottast sur la terre. Abraham laissa l’asne et les serviteurs au bas de la montagne; c'est-à-dire, qu'il faut mettre bas toutes les pensées des choses temporelles jusques apres la saincte communion, pour ne penser qu'aux bienfaicts de Dieu, comme la creation , la conservation, et la passion, selon l'institution de ce divin sacrement.

Eslevation.

Arriere donc toutes les pensées de la terre! ma plus grande application, divin Sauveur de mon ame , est de vous recevoir, et de me ressouvenir de vos bienfaicts, surtout de celuy de ma

510 OPUSOULES SPIRITUELS.

redemption, en memoire duquel vous m'avez laissé le mesme corps en ce sacrement, qui souffrit pour nous sur la croix, affin qu'en le recevant, je me ressouvinsse de la sanglante journée en laquelle, par son amere passion, il nous deslivra de la damnation.

C’est en cette disposition , à mon tres-cher Sauveur, que je desire vous recevoir maintenant, et vous tesmoigner recognoissance de cet inestimable bienfaict.

$ III. — Preparation de la volonté.

La purger des affections desreglées, mesme des choses bonnes. Les affections sont les pieds de l'ame, qui la portent partout où elle va : c’est s’en purger que de n’en avoir plus pour les choses de la terre.

En figure de cecy, les Israëlites mangeoient l’agneau paschal avec des souliers aux pieds. Et Nostre-Seigneur les lave aux Apostres avant l'institution de ce divin sacrement, pour marquer que les affections doivent estre tres-pures en s’en approchant.

L'on ne cueilloit la manne qu’à la fraischeur et avant le lever du soleil, pour dire que les ardeurs des affections naturelles empeschent qu ’on ne recueille les fruicts de cette manne celeste, et qu'on n’y doit venir qu'avec une volonté fraische, et non eschauffée d'autre desir que d’en profiter. J’ay destré, dit Nostre- Seigneur, d’un ardent desir de manger cette pasque avec vous. Voilà nostre resgle, et le modele que nous devons imiter.

Eslevalion.

Ô divine manne ! qui renfermez les delices du corps et du sang de mon Sauveur Jesus-Christ, c'est vous seule que je desire et que je souhaitte ardemment de recevoir aujourd'huy. Rendezmoy ameres toutes les delices des sens et les autres playsirs de la vie. Faites que les desirs de mon cœur et les affections de ma volonté ne soient jamais que pour vous, et que jamais elle ne gouste aussi d’autres delices que celles de vostre divin amour. Monstrez-vous à moy, à le souverain bien-aymé de mon ame ! et que tout autre bien me soit à jamais à desgoust.

Page 1