SECONDE PARTIE
Or je dy de plus, que non-seulement on peut donner honneur et gloire à Dieu seul, et tout ensemble à quelque creature, comme à la Croix; mais que pour bien rendre à Dieu l'honneur qui luy est deu, il est force d’honorer religieusement quelques creatures, et particulierement la Croix, c’est-à-dire, que pour bien honorer Dieu, non-seulement l’on peut, mais
(1) Donnée,
Von doit honorer la Croix. Et c’est l’autre fondement de ma deffense, lequel se preuvera par beaucoup de raisons particulieres ; mais en voicy la source et l'origine.
Si l’on doit quelque honneur à Dieu, c’est sans doute le plus excellent. Mais le plus excellent honneur est celuy par lequel on honore tant une chose, que pour son respect, on honore encore toutes ses appartenances et dependances, selon les degrez qu’elles tiennent en ce rang. Partant, l'honneur deu à Dieu doit estre tel, que non-seulement il en soit honoré premierement et principalement, mais aussi consequemment toutes les appartenances d'iceluy. Or, que le plus excellent honneur soit celuy qui s’estend à toutes les appartenances de la chose honorée, je ne sçay qui le peut nier, sinon celuy qui aura juré inimitié à la raison et à la nature. L’honneur doit estre mesuré par son objet, qui est la perfection et excellence; mais plus une excellence est parfaicte, ou une perfection excellente, plus elle se communique à tout ce qui luy appartient, ou despend d'elle : plus donc un honneur est excellent, plus il s’estend et communique à toutes les appartenances de son objet.
Nous honorons jusques aux plus simples appartenances des princes et Toys, parce que nous honorons beaucoup leurs personnes; mais nous ne tenons pas ce respect à l’endroict des personnes que nous honorons moins. Aussi appelle-t-on les plus honorables, excellens, illustres , et tres-clairs ; car comme la lueur, splendeur et clarté s’espand et communique à tout ce qui l'approche, et plus elle est grande, plus elle s’espand et plus loin, ainsi plus l'honneur d’une chose est grand, et plus il rend honorables ses appartenances, selon le plus et le moins qu’elles luy touchent,
Ainsi David tire en consequence l'honneur deu à l’Arche de l'alliance de la saincteté de Dieu , duquel elle estoit le marche-pied, comme quelquesuns ont remarqué (11. Reg. 6). Et S. Jean , au contraire, par l’estat qu'il fait d’une des moindres appartenances de Nostre-Seigneur, monstre combien il en honoroit la personne : Je ne suis pas digne, disoit-il , de porter ses souliers, ou d'en deslier les attaches (Joan. 1). D’où peut venir cet honneur des souliers, sinon de l’esclat de la personne à qui ils estoient, qui rend S. Jean respectueux jusques à l’endroict de si peu de chose? Ainsi l'honorable opinion que cès premiers chrestiens avoient de S. Pierre et S. Paul leur rendoit honorables jusques aux ombres et mouchoirs d’iceux, qu'ils estimoient moyens sortables à leurs guerisons (Act. 5). Mais le traict de l'Escriture est sur tout remarquable pour nostre intention, quand il dit, que le mombre des croyans croissoil, en sorte qu’ils porloient les malades en des places, sur des licts, affin qu'au moins l'ombre de S. Pierre les couvrist (Act. 14).
Voyez-vous comme l'accroissement de la foy et de l'honneur de Jesus- Christ fait croistre l'honneur et estime de ses Saincts, et de ce qui despend d'eux? Ainsi S. Gregoire de Tours, voulant raconter un miracle que je reciteray cy-apres, il y fait cette preface : « En ce tems-cy Jesus-Christ » est aymé d’une si grande dilection par une entiere foy, que de celuy du- » quel les peuples fidelles retiennent la loy és tables de leur cœur, ils en
» affichent aussi par les eglises et maisons l’image peinte en des tableaux » visibles pour une remembrance de vertu. »
C'est bien une autre philosophie que celle des novateurs , qui, pour mieux honorer Jesus-Christ, selon leur advis, rejettent les croix, images, reliques et autres appartenances d’iceluy, ne voulant qu'aucun honneur leur soit donné, parce, disent-ils, que Dieu est jaloux. Pauvres et morfondus theologiens aquilonnaires, qui s’imaginent en Dieu la sotte et miserable jalousie qu’ils ont à l’adventure eux-mesmes de leurs femmes. Se mocqueroit-on pas de la jalousie de celuy qui ne voudroit que sa femme aymast ny honorast aucun autre que luy, ny parens, ny amys, ny ceux auxquels luy-mesme porteroit honneur et respect? Seroit-ce pas une jalousie dereglée, puisque l’honneur et l'amour qu'une femme doit à son mary l’obligent d’aymer et honorer tous ceux qui luy touchent ?
Certes, la jalousie touche principalement à l’amour. Or Dieu, quoy qu’extremement jaloux, non-seulement permet, mais commande que nous aymions les creatures, avec cette seule condition que ce soit pour l’amour de luy : pourquoy seroit-il jaloux de nous voir honorer les mesmes creatures à mesme condition, puisqu'il n’est jaloux de son honneur que comme d’une dependance de son amour? Au contraire, comme la jalousie de Dieu requiert que nous l’aymions tant et si parfaictement, que pour l’amour de luy nous aymions encore les creatures, aussi veut-il que nous l’honorions tant, que pour son honneur nous honorions encore les creatures. Ainsi punital Oza du peu de respect qu’il avoit porté à l’Arche de l'alliance (17. Reg. 6): Mais quelle jalousie pourroit avoir le soleil, ou le feu, de voir qu’on tinst pour plus lumineux et chaud ce qui les approcheroit de plus pres? ne se tiendroient-ils pas pour beaucoup plus mesprisez, si l’on disoit le contraire, les privant de la vigueur qu’ils ont de respandre et communiquer leurs belles qualitez? Aussi tant s’en faut que Dieu soit jaloux, si l’on attribuë quelque vertu excellente ou saincteté, et par consequent quelque honneur aux creatures; que plutost seroit-il jaloux, si on la leur levoit, puisqu'on le priveroit d’une des principales proprietez de sa bonté, qui est la communication.
La jalousie raisonnable desire deux choses, à sçavoir, l’amitié deuë, et la privation de tout compaignon en icelle. Or, ce seroit refuser à Dieu lPhonneur et l'amour qui luy sont deus, si on ne l’aymoit et honoroit si parfaictement, que par là l’on n’aymast et honorast encore toutes les choses qui luy appartiennent, chacune en son rang et degré. Cela offenseroit d'un costé sa jalousie, ainsi que ce seroit offenser un roy, si, sous pretexte de l'honneur, on ne tenoit compte de sa couronne, de son sceptre, de sa cour. Par contraire raison ce seroit offenser Dieu et sa jalousie, qui priseroit, aymeroit, ou honoreroit autre chose que sa divine Majesté, d'honneur esgal et pareil à celuy qui luy est deu : comme le subjet et vassal offenseroit son souverain de prester fidellité et hommage, de mesme sorte et façon que celle qu'il luy doit, à quelqu’autre seigneur ou prince.
Les schismatiques de nostre aage offensent la jalousie de Dieu en la premiere façon, luy baillant un honneur si sterile et chetif qu’il n’en produise
aucun autre pour les choses qui appartiennent à sa divine grandeur. Les payens et idolastres offensent la jalousie de Dieu en la seconde sorte; car ils donnent pareil et semblable honneur aux creatures que celuy qui est deu à Dieu seul, puisque multipliant les divinitez, ils multiplient encore la gloire qui est incommunicable. Mais l'Eglise, cheminant par le droict milieu de la verité, sans pencher ny à l’une ny à l’autre des extremitez, donne à Dieu un honneur supreme, souverain et unique, fertile neantmoins, et fecond, et qui en produit plusieurs autres, pour les choses sainctes et sacrées, qui est contre les schismatiques, et contre les payens et idolastres. Tous ces honneurs, reverences et respects qu’elle porte aux creatures, pour
excellentes qu’elles soient, ne sont que subalternes, inferieurs, finis et des- pendans, qui tous se rapportent, comme à leur source et origine, à Ja gloire d’un seul Dieu, qui en est le souverain Seigneur et principe.
Jay voulu prendre l'air de mon discours de si loing, pour bien d'’escouvrir l'estat et le vray poinct du differend que j’ay avec l’autheur du petit traitté , contre lequel je fais cette deffense , lequel, à mon advis, est cettuy- CV:
Si ainsi est que la Croix soit une appartenance religieuse de Jesus- Christ, on luy doit attribuer quelque honneur, ou vertu dependante et su- . balterne. Et par les fondemens generaux que j'ay jettez cy-devant, il appert assez de la verité de la foy catholique touchant ce poinct; et neantmoins toute ma deffense n’est employée à autre chose qu’à la confirmer, et faire des preuves particulieres de cet article : Qu'il faut attribuer honneur et vertu à la Croix.
TROISIESME PARTIE
Voilà tout le dessein de ces quatre livres, lesquels ayant esté dressez pour vostre usage (mes tres aymez et tres-honorez freres et seigneurs en Jesus-Christ crucifié), j’ay encore à vous dire certaines choses, avant que vous entriez en la lecture d’iceux.
4. Que mon adversaire ayant fait un amas d’inepties et mensonges en son traitté, sans aucun ordre ny disposition, il m'a semblé que je devois retirer toutes ces pieces l’une apres l’autre, et considerer où elles se pouvoient rapporter, et en faire comme quatre chefs : l’un, de ce qui touchoit au des-honneur de la vraye Croix; l’autre à celuy des images de la vraye croix; le troisiesme, de ce qui touchoit au signe d’icelle; et le quatriesme, de ce qui estoit dit contre la croix generalement. Ce que j'ay fait, et observé le meilleur ordre que j'ay pu à respondre à tout cela,
piece à piece, pour faire que cette deffense fust non-seulement une res-
ponse à ce traitté-là, mais encore un discours bien rangé pour ce subjet de l'honneur et vertu de la Croix. Si (1) ay-je quelquesfois rompu mon chemin, pour chercher mon adversaire par tout où il s’alloit desrobant devant la verité. Il est mal-aysé de tenir posture avec celuy qui escrime de seule rage, sans regle ny mesure.
(@) Encore.
2. Je proteste aussi que si j’eusse jugé les simples gens, qui sont deceus ou nourris en leurs abus par le traitté de mon adversaire, et autres semblables, autant indignes de compassion et secours que le traitté de response, je n’eusse jamais dressé cet advertissement; car le traitté n’est rien qui vaille : ce n’est pas seulement un mensonge bien ajancé. Mais affin que je paye comptant l'approbation que je desire de vous touchant ce jugement, sans attendre que vous ayez leu tout mon advertissement (qui peut-estre n’obtiendra pas cette grace de vous, que vous y employez beaucoup de tems), je vous veux mettre devant quelques pieces de ce beau traitté, afin que vous voyez que peut valoir le tout. Le tout n’est que de soixante petites pages : en la premiere, il n’y a que le titre, lequel pour bon commencement est du tout mensonger; car il porte le nom de la vertu de la Croix et de la maniere de l’honorer, et le traitté n’est employé à autre chose qu’à persuader que la Croix est inutile et indigne d'honneur. Et quant au reste, il l’enrichit de ces belles propositions :
1. Qu'il faut « Concevoir la toute-puissance de Dieu par ce qui nous ap- » paroist de la volonté d’iceluy, suivant ce qui est dit au psalme : Dieu a » fait tout ce qu’il a voulu. » Pour Dieu! quel blaspheme? que Dieu ne puisse sinon ce qu'il a declaré vouloir; mais au contraire, Dieu n’a jamais declaré qu’il voulust qu’un chameau entrast par le trou d’une esguille, ou que les enfans d'Abraham fussent suscitez des pierres (Marc. 14) ; et toutesfois il le peut faire, ainsi que l’Escriture tesmoigne (Matth. 3). Et est vray que Dieu à fait tout ce qu'il a voulu, et peut tout ce qu’il veut; mais c’est une bestise de dire qu'il veut tout ce qu’il peut, ou qu’il ne peut que ce qu'il a declaré vouloir : il peut bien mettre cent mille millions de mondes en estre, empescher les scandales et blasphemes, et toutesfois il ne le fait pas ; et sans avoir declaré de le vouloir faire, il ne laisse pas de le pouvoir faire. Certes, Dieu est Tout-Puissant; mais il n’est pas Tout voulant. Lisez le docte Feu Ardent en ses dialogues, où il remarque ce blaspheme des novateurs entre plusieurs autres.
2. Que Jesus-Christ « À beu la coupe de lire de Dieu, et que ses souf- » frances sont infinies. » C’est le blaspheme de Calvin, qui dit que Jesus- Christ « Eut crainte pour le salut de son ame propre, redoutant la male- » diction et ire de Dieu; » car, à la verité, aucune peine ne peut estre infinie, ny aucun ne peut boire la coupe de lire de Dieu, pendant quil est asseuré de son salut, et de la bienveillance de Dieu. C’est donc le mesme de dire que Jesus-Christ a beu la coupe de lire de Dieu, et a souffert des peines infinies, et dire qu'il a eu crainte pour le salut de son ame. Or la crainte presuppose probabilité en l'evenement du mal que l’on craint. Si donc Nostre-Seigneur eut crainte de son salut, il eut crainte et par consequent probabilité de sa damnation. De mesme, avoir beu la coupe de l’ire de Dieu, ne veut dire autre chose, sinon d’avoir esté l’objet de lire de Dieu. Si donc Nostre-Seigneur a beu la coupe de l’ire de Dieu, il a esté l’objet de l’ire de Dieu. Item, souffrir des peines infinies, presuppose la privation de la grace de Dieu, principalement si on parle des peines temporelles, telles qu'il faut confesser avoir esté celles de Jesus-Christ.
Si donc Jesus-Christ a souffert des peines infinies, quoy que temporelles, il aura esté privé de la grace de Dieu, qui sont parolles desquelles le blaspheme mesme auroit honte : et neantmoins c’est la theologie du traitteur. Faire voir le blaspheme, c’est assez le refuter.
. 3. Et cette proposition n'est-elle pas blasphematoire : « Le nom de Dieu, » de la Trinité, des anges et prophetes, le commencement de l'Evangile » de S. Jean, et le signe de la croix, ne sont pas choses simplement receva- » bles? » Qu'est-ce donc qui sera recevable?
4. C’est de mesme quand il allegue pour inconvenient que « Nostre-Dame » ayt esté compagne des souffrances de Nostre-Seigneur; » car, pour vray, si elle n’a esté compagne de ses souffrances, elle ne le sera pas de ses consolations, ny de son paradis. Je sçay qu’un bon excusant pourroit tirer toutes ces propositions à quelque sens moins inepte que celuy qu’elles portent de prime face; mais il feroit tort au traitteur, qui l’entend comme ille dit : et n’est pas raisonnable que l’on recoive à aucune sorte d’excuse celuy, lequel va pinçant par le menu tous les mots des hymnes et oraisons ecclesiastiques, pour les contourner à mauvais sens, contre la manifeste intention de l’Église. Voilà un eschantillon de ses blasphemes; en voicy un
- autre de ses mensonges.
1. « Les anciens, dit-il, faysoient la croix, de peur d’estre decouverts : » et tout incontinent apres il dit : « Qu'ils faysoient ouvertement ce signe, » pour monstrer qu'ils n’en avoient point de honte. » Ou l’un ou l’autre est mensonge.
2. « S. Hierosme (dit-il, parlant du fhau mentionné au 9e chapitre d'E- » zechiel) laissant le charactere dont a usé le prophete, a recherché le cha- » ractere des Samaritains. » C’est un mensonge; car au contraire S. Hierosme n’allegue le {kau des Samaritains que pour rechercher celuy dont le prophete et les anciens Hebrieux usoient.
3. Il fait dire au placard, que S. Athanase a escrit « Que Dieu a fait predire » le signe de Ja croix par Ezechiel. » Chose fausse.
. &. Il fait dire à S. Athanase « Qu’apres la venuë de la croix, toute adora- » tion des images a esté ostée. » C’est une fausseté; car S. Athanase ne parle pas des images, mais des idoles.
5. Il dit que « Constantin le Grand fut le premier qui fit des croix d’es- » toffe. » Mais Tertullien, Arnobe et Justin le martyr, sont tesmoins irreprochables que c’est une fausseté. Voyez le second chapitre de nostre second livre.
6. Il allegue le huictiesme livre d’Arnobe qui n’en a fait que sept.
7. Il dit « La resolution du placard estre que la croix doit estre adorée » de Latrie. » Dequoy le placard ne dit mot.
8. Il dit que S. Athanase, és questions à Anthiochus, atteste que les chrestiens n’adoroient point la croix, là où ce docteur dit tout le contraire.
. 9. Mais est-il pas playsant, quand il attribuë une certaine vieille ritme françoise aux heures de l'usage de Rowe? Pour vray, un si grand nombre d’impertinences manifestes, avec cent autres telles (que je n’ay voulu cotter par le menu) en si peu d'ouvrage comme est le traitté, me fait croire que
l’autheur ne peut estre, sinon quelque arrogant pedant, ou quelque ministre hors d'haleine et morfondu ; ou si c’est quelque homme d’erudition, la rage et passion luy en aura levé l'usage : et de vray, il fit cet ouvrage fort à la haste, et ne se bailla gueres de loysir apres la sortie des placards.
La troisiesme chose que je vous diray sera la raison que j'ay euë d'entreprendre cette response : et c'est l’occasion que mon adversaire pretend avoir euë de dresser un traitté. Or il la propose lui-mesme en cette sorte :
« Necessité nous est imposée de parler de l’abus insupportable commis » touchant la croix, affin que tous apprennent comme il se faut munir contre » le poison de l’idolastrie, que le diable vient à vomir derechef en ce tems » et en ce voisinage , se servant du bastellage de certains siens instrumens, » qui, par parolles et par escrits, taschent à rebastir l’idolastrie, comme » les murs de Jericho, qui par la voix des trompettes de Dieu sont tombés » dés bon nombre d'années en ces quartiers. Nous estimons que ceux qui » ont icy apporté et divulgué les deux escrits, qu’ils font voler en forme de. » placards, ont voulu faire pleurer et gemir plusieurs bons chrestiens d’en- » tre nous. »
Il parle de l’oraison des Quarante Heures qui se fit au village d'Ennemasse, l’année 1597, où accourut un nombre incroyable de personnes, et entr’autres la confrerie des Penitens d’Annessy, aisnée de toutes les autres de Savoye, laquelle, quoy qu’esloignée d’une journée, sçachant que Pon avoit à dresser une grande croix sur le haut d’un grand chemin, tirant vers Geneve, pres d’Ennemasse, se treuvant à fort bonne heure en l’eglise, où les confreres ayant communié de la main de Monseigneur le Reverendissime Evesque, elle le suivit aussi à la procession, pour faire la premiere heure de l’oraison, avec la procession de Chablais, en laquelle il y avoit desjà grand nombre de nouveaux converlis, qui furent comme les premices de la grande moisson, que l’on à recueillie de ce mesme pays et du pays de Ternier.
Or, sur le soir, les confreres d’Annessy, revenant devotement en l’oratoire, chargerent sur leurs espaules la croix, laquelle dés le matin avoit esté apprestée et beniste, et s’acheminerent avec icelle assez loing de là, au lieu où elle devoit estre plantée, chantant sous ce doux fardeau avec une voix pleine de pieté, l'hymne : Vexilla regis prodeunt, ayant tousjours aupres d'eux Monseigneur le Reverendissime, suivy d’une tres-grande troupe de peuple. Estant arrivez au lieu destiné , le sainct estendart arboré, le Reverend Pere Esprit de Baumes (lequel avec le Pere Cherubin de Maurienne, et le Pere Antoine de Tournon, capucins, faysoient les predications de. Quarante Heures), estant monté pres de la croix, fit une bonne et courte remonstrance, touchant l'honneur et erection des croix : apres laquelle Pon distribua plusieurs feuilles imprimées, sur le mesme subjet, dressées par quelque bon religieux. Puis tous les confreres ayant receu la benediction de Monseigneur l’Evesque, et à son imitation baisé devotement la croix, prirent en bon ordre et silence le chemin de leur retour à Annessy. Sainct et devost spectacle ! et qui tira des larmes des yeux des plus secs qui le virent.
L’autheur du traitté sceut comme toutes ces choses s’estoient passées, et eut
communication des feuilles qu’on avoit distribuées, et ce fort aysement ; car tout avoit esté fait aux portes de la ville de Geneve, c’est-à-dire une petite lieuë pres d’icelle. C’est cela qui l’eschauffa à faire ce beau traitté, voyant que non-seulement les parolles et les escrits, mais aussi ces grands exemples de pieté dissipoient les nuages et broüillards que ceux de son party avoient opposez à la blanche clarté de la croix , pour en empescher la vraye veuë; et a pensé pouvoir encore troubler l'air, et offusquer les yeux des simples gens par son traitté. Mais au contraire, estant des plus anciens confreres de la saincte Croix, et m’estant treuvé en toutes ses actions de pielé, je me sens obligé d’en soutenir la justice et bon droict.
Cependant c’est une imposture, ce que dit le traitteur, sçavoir que l'honneur et reverence de la croix (qu’il nomme faussement idolastrie) a esté abaltuë au lieu où ces Quarante Heures furent celebrées et ces placards divulguez, car l’exercice catholique y a tousjours esté maintenu, à la barbe de l’heresie, avec un aussi grand miracle, comme est celuy par lequel Dieu contient le vaste et fluide element de l’eau dedans les bornes et limites qu'il luy a assignées, qui ne se peuvent oulre-passer; car ainsi a-t-il borné la maladie chancreuse de l’heresie en certain coin de ce diocese , en sorte qu’elle n’a peu ronger sur une autre partie de ce corps. Dequoy tous tant que nous sommes des membres d'iceluy, devons rendre graces immortelles à la Bonté celeste, sans laquelle nous pouvons bien dire que cette eau maligne nous eust abysmez.
J'ay encore à vous dire, pour la quatriesme chose , que ne sçachant qui est l’autheur du traitté auquel je fais response, et m'’estant forcé de l’alleguer souvent, j'ay pris congé de me servir du nom de fraülteur, lequel je n'employe qu’à faute d'autre plus court; et cependant je n’ay voulu user d’aucunes injures, ny invectives mordantes, comme il a fait : ma nature n’est point portée à ce biais, mais aussi n’ay-je pas voulu tant affecter la douceur et modestie, que je n’aye laissé lieu à la juste liberté et naïfveté de langage. Et si mon adversaire se fust nommé, peut-estre me fussè-je contraint à quelque peu plus de respect. Mais puisque je ne sçay, ny n’ay occasion de sçavoir que ce soit autre qu’un je ne sçay qui, je ne me sens pas obligé de le supporter aucunement en son insolence. Or je me nomme au contraire, non pour l’obliger à aucun respect (car peut-estre que le rang auquel je suis en cette Eglise cathedrale le mettra en humeur de me traitter plus mal), mais affin que s’il est encore à Geneve, d’où son traitté est sorty, il sçache où il treuvera son respondant, s’il a quelque chose à de- -mesler avec luy touchant ce differend, l’asseurant qu’il ne me treuvera jamais que tres-bien affectionné à son service, par tout où il ne sera pas malaffectionné au Crucifix et à la Croix.
Au reste, c’est à vous (Messieurs mes confreres) que j’addresse mon advertissement, non que je ne souhaitte qu’il soit leu de plusieurs autres; mais parce que vous vous estes dediez par une particuliere devotion à l'honneur du tres-sainct Crucifix, et de sa Croix, vous estes- aussi obligez de sçavoir plus particulierement rendre compte et raison de cet honneur. Et puisque vous estes tous liez en une saincte societé, et que les devotes actions des