PREMIERE PARTIE
Comme Dieu tout-puissant est la premiere cause de toute perfection, aussi veut-il que toute la gloire luy en revienne. C’est le tribut qu’il demande pour tous ses bien-faits. Les eaux qui, toutes, sortent de la mer, ne cessent de ruisseler et flotter, jusques à tant qu’elles s'aillent abysmer dans leur propre origine (Eccl. 1). L'honneur et la gloire ne logent pas parmy les creatures pour y sejourner et vivre, mais seulement par maniere de passage. Leur propre domicile, c’est la divinité, comme aussi c’est le lieu de leur naissance.
L'univers et chaque piece d’iceluy (2), pour petite qu’elle soit, a ce commun devoir d'honorer son Createur : de quoy les saincts les somment et sollicitent si souvent, et si chaudement, par tant d’exhortations et cantiques, que leurs livres en sont pleins; mais la façon de fayre cet hommage est differente. Les creatures intelligentes le font en leur propre personne : tout le reste le fait par l’entremise des intelligences, comme par leur procureur. Et de fait, puisque la creature raisonnable tire le reste de cet univers à son usage, la raison veut qu’elle l’acquitte de ce devoir qu'il a et qu’il ne peut rendre luy-mesme ; à faute de quoy lout se mulinera contre les insensex (Sap. 5) au jour du jugement, parce qu'ils n'auront honoré et glorifié sa divine Majesté.
C’est donc la seule creature intelligente qui est chargée de rendre à Dieu, et payer le devoir d'honneur qui luy est deu par toute creature. C’est ce que font eternellement les bienheureux là-haut, jettant leurs couronnes aux pieds de celuy qui est assis au throsne, avec cette recognoissance : 0 Seigneur nostre Dieu! vous estes digne de prendre la gloire, l'honneur et la verlu; car vous avex tout creé, et tout est, et a eslé creé par vostre volonté (Apoc. 4). Autant en fait l'Eglise icy-bas, par les solemnelles conclusions de tous ses offices : Gloire soit au Pere, au Fils', et au Sainct-Esprit; Benissons le Seigneur, rendons graces à Dieu, repetant presque tous les jours apres S. Paul : Au Roy des siecles immortel, invisible, au seul Dieu soit honneur et gloire (1. Timot. 1).
(1} Dans les. — (2) De lui.
6 L'ESTENDART DE LA SAINOTE OROIX.
Pour vray, ces veritez sont si evidentes et asseurées, qu’elles n'ont besoin que d’estre bien entenduës; car faudroit-il refuser de faire honneur aux peres et meres, aux roys et magistrats, pour dire que toute gloire et honneur appartient à un seul Dieu? L’honneur de Dieu seroit deshonoré par cet honneur, et ce respect offenseroit sa jalousie. Nous voicy en difficulté avec nos religionnaires. L’ennemy de la Croix avec lequel j'entreprends de combattre dit ainsi son advis sur ce subjet (et les autres de son party ne disent pas mieux).
« Nous croyons de cœur, et confessons de bouche, que Dieu seul doit
» estre servy et honoré : de fait, combien (1) que nous nous puissions ho-.
» norer les uns les autres civilement, suivant ce qui est commandé aux » inferieurs d’honorer leurs superieurs; si est-ce (2) que quand il est ques- » tion d'honneur religieux, ou consciencieux, ce sont choses non accor- » dantes , de donner tout honneur à un seul Dieu et à son Fils, et en de- » partir une portion à aucun homme, ou à la croix materielle, ou à creature » qui soit. »
Il partage donc l’honneur en civil, et en consciencieux , et veut que du dernier s'entendent seulement , qu’à Dieu seul soit honneur et gloire. Mais je remarque au contraire que c’est trop retrancher de l'honneur deu à Dieu, d'en lever le civil et le politique; car, si la raison advancée par les bien-heureux est raisonnable, pour vray, non-seulement tout honneur religieux, mais aussi tout honneur politique doit estre rendu à Dieu seul. Ils rendent tout honneur à Dieu, parce, disent-ils, qu’il a tout creé, el que lout est par sa volonté (Apoc. 4). Or, je vous prie, Dieu est-il pas l’autheur et principe de l’ordre politique? Les roys regnent par luy, et par luy les princes maistrisent (Prov. 8). Il n'y a point de puissance, sinon de Dieu; le prince est servileur de Dieu (Rom. 13). Et c'est à cette occasion que les magistrats sont appellez dieux. Quelle exemption donc peut avoir l’ordre politique et civil, par laquelle tout son honneur ne doive estre rendu à Dieu, puisqu'il en prend son origine ?
J'admire ce traitteur, qui fait tant le theologien, et separe neantmoins l'honneur consciencieux d'avec le politique, comme si le politique n'estoit pas consciencieux. Cependant S. Paul n’est pas de cet advis : Soyez subjets, dit-il, par la necessité, non-seulement pour l’ire, mais aussi pour la conscience (Ibid.). Il y va donc de la conscience à honorer les superieurs, et l'honneur qu'on leur porte est consciencieux.
Je dy outre cela qu'on doit et peut porter un honneur autre que civil à quelques creatures. Voilà Josué qui adore l’ange és campagnes de Jericho; quel devoir civil avoit-il à ce fayre? Saül adore l’ame de Samuel qui s’apparut à luy; qu'y avoit-il en cela de politique? Abdias adore le prophete Hehe ; quelle obligation civile le portoit à cet acte, puisqu'Helie estoit per= sonne particuliere et privée, Abdias personne publique, et des plus signa-
lées de la cour? Il y a cent semblables exemples en lEscriture. Nous
devons honneur et respect aux superieurs ecclesiastiques, quels qu'ils soient : et quel honneur peut-ce estre, sinon religieux et conscien-
(1) Quoi. — (2) Encore est-il.
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cieux, puisque la qualité pour laquelle on les honore n’a autre cause ny subjet que la religion et conscience? Les offices el maistrises ecclesiastiques sont toutes autres que les politiques, elles tendent à diverses fins
æt par divers moyens. Amasias, disoit Josaphat, presidera és choses qui
appartiennent à Dieu. Zabadias , fils d’Ismaël, qui est duc en la maison de Juda, sera sur les œuvres qui appartiennent à l'office du roy (1. Paral. 19), Ce sont donc deux choses.
Selon l’ordre politique, les roys et souverains ne devroient aucun honneur de sousmission à personne; et neantmoins ils doivent honorer les pasteurs et prelats de l'Eglise : car comme les magistrats politiques president és choses civiles, aussi font les pasteurs és ecclesiastiques, et le mot de pasteur porte aussi bien son respect que celuy de roy, quoy que ce ne soit pas l’ordre politique.
Disons un mot de l’honneur deu aux saincts : quelle condition defaut-il aux habitans de cette heureuse Hierusalem, pour ne devoir estre honorez par nous autres mortels? Pour vray, le moindre d’eux excelle de beaucoup le premier d’entre nous (comme Nostre-Seigneur dit de S. Jean); ils sont nos superieurs, couronnez de gloire, constituez sur tous les biens de leur seigneur, amis indubitables et plus proches courtisans d’iceluy, qui partant nous doivent estre tres-honorables (Psal. 138), aussi bien qu’à David : ils sont nos citoyens et patriotes, joincts avec nous par beaucoup plus de charité que nous ne sommes entre nous autres. Quelle raison donc y peutil avoir pour ne les honorer pas? Certes, quand nous n’aurions autre communion avec eux que la seule charité, puisqu'ils nous devancent en tant de perfections, ce seroit assez pour nous les rendre honorables. On ne peut invoquer celuy avec lequel on n’a point d’accointance, ny de commerce, ou qui ne nous entend pas; mais on le peut bien aymer, par consequent honorer, car l’un ne va pas sans l’autre : mais cet honneur deu aux bienheureux ne peut estre que consciencieux et religieux. Il n’est donc pas vray qu'il ne faille donner aucun honneur que politique aux creatures. Voilà le dire de mon ennemy assez defait.Je vay maintenant proposer la verité par ordre.
Il y a honneur souverain et subalterne; l’un et l’autre doit estre réndu à Dieu, mais en differente façon; car l’un luy doit estre porté, et l'autre rapporté.
4° L'hommage, ou l'honneur souverain absolu et premier, vise immediatement à Dieu, et luy doit estre porté à droit fil : il n’a point d’autre propre objet que Dieu, ny Dieu ne peut estre purement et simplement objet d’autre honneur que de celuy-là, pour la proportion que l’honneur et son objet doivent avoir ensemble : le souverain honneur n’est que pour la souveraine excellence; qui l’addresseroit ailleurs seroit inepte et idolastre.
2° Autant inepte seroit celuy qui voudroit porter à Dieu un honneur subalterne ; car il n’y a non plus de proportion entre cet honneur-là et Dieu, qu'entre la creature et l’honneur souverain : et comme l’honneur souverain ne peut avoir pour objet qu’une excellence souveraine , aussi l'honneur subalterne ne peut avoir pour objet que l’excellence subalterne. Dire donc
qu'il faut honorer Dieu d’autre honneur que du souverain, c’est dire que l’excellence divine est autre que souveraine, puisque l’honneur n’est autre chose que la protestation de l’excellence de celuy qu’on honore, comme nous dirons sur la fin de cette deffense. Donc, honorer une creature d’un hon+ neur souverain, c’est protester qu’elle a une souveraine excellence, qui est une bestise. Honorer Dieu d’un honneur subalterne, c’est protester que son excellence est subalterne, qui est une autre bestise. Tant s’en faut donc que ce soit idolastrie de donner aucun honneur religieux aux creatures; qu’au contraire, il y a un honneur religieux qui ne se peut donner qu'aux crea+ tures, et seroit blaspheme de le porter à Dieu. C’est l'honneur subalterne qu’on doit au saincts et aux personnes ecclesiastiques, duquel j’ay parlé cy-devant.
30 Et neantmoins cet honneur subalterne, qui ne peut estre porté à cette souveraine excellence, luy peut tousjours et doit estre rapporté, comme à sa source et son origine : il faut qu’il soit recognu d'icelle, et de son fief, appartenance et dependance : ainsi n'est-il pas dit que les bienheureux metlent leurs couronnes sur la teste de celuy qui est assis au throsne (Apoc. 4); car à la verité elles seroient trop petites, et de ridicule proportion pour cette grande Majesté : mais ls les jetlerent aux pieds d'iceluy, en recognoissance que c’est de luy et de sa volonté qu'ils les tiennent. Ils ne luy portent pas l'honneur qu’ils tiennent de luy; mais Le luy rapportent, par le moyen d’un autre infiniment plus grand qu’ils luy portent, le recognoissant pour leur Principe et Createur.
Et comme on voit tout l'honneur des magistrats inferieurs se rapporter et reduire à l’authorité souveraine du prince, ainsi tout l'honneur des hommes et des anges se reduit et rapporte à la gloire de ce supreme principe, d’où tout despend. Et en cette sorte est-il vray qu’au seul Dieu immortel, invisible, soit honneur et gloire (1. Tim. 1). Laissant au reste à part ce qui se pourroit dire touchant cette proposition apostolique : Au seul Dieu soit honneur et gloire; à sçavoir, si l’Apostre veut dire qu'honneur et gloire ne doit estre baillée (1) qu’à Dieu seul, ou s’il veut plutost dire qu'honneur et gloire ne doit pas estre baiïllée à aucun dieu, qui ayt d’autres dieux pour compagnons; mais à ce Roy immortel, invisible, qui seul est Dieu.
De tout ce discours s’ensuit qu’on peut bien honorer religieusement quelques creatures, et neantmoins donner tout honneur et gloire à un seul Dieu, qui est un fondement general pour tout mon advertissement.