LIVRE II, CHAPITRE VY
rable ; mais puis apres, pour s’en dedire, il dit qu'il ne luy faut porter aucun honneur religieux ou consciencieux.
Il avoit dit que les anciens apposoient la croix en toutes choses, et en tous lieux, comme une mar que honorable, et qu'on la portoit partout, pour testifier du triomphe de Christ; et bientost apres il fait dire aux mesmes anciens, par la bouche d’Arnobe, ces parolles : « Nous n'honorons, ny desirons d’avoir des » croix. » Ce petit traitteur est polype et cameleon.
Cependant il me laisse à preuver par ordre que la croix peut et doit estre apposée aux choses sacrées, et notamment au temple; qu'elle est honorable d’un honneur religieux; que les anciens l’ont desirée et honorée, et qu’elle est un remede salutaire au genre humain; ce qu'il treuve encore mauvais. Mais avant toutes choses il me faudra monstrer briefvement que la croix represente Jesus-Christ crucifié, et la passion d’iceluy, affin que l'humeur ne luy prenne pas de refuser l’image de la croix à cet usage, comme il a fait cy-devant de la vraye croix.
Et pour commencer : « Bien souvent, dit S. Jean Damascene, » ne nous ressouvenant pas , et ce par negligence, de la passion » de Jesus-Christ, voyant l'image de la crucifixion d’iceluy, » nous revenons en memoire de sa passion. » C’est pourquoy tous les anciens, apres Jesus-Christ mesme, l'ont appellée l’enseigne du Fils de Dieu.
« Paula, comme parle S. Hierosme, visita tous les lieux saincts » avec une telle ardeur, qu’elle ne pouvoit estre retirée des pre- » miers, n’eust esté le desir qu’elle avoit de voir le reste : proster- » née donc devant la croix, elle l’adoroit comme si elle y eust veu » le Seigneur attaché et pendant; estant entrée dans le sepul- » chre, elle baisoit la pierre de la Resurrection, laquelle l’ange » avoit roulée arriere de l’huis (1), elle lechoit d'une bouche fi- » delle, comme des eaux infiniment desirées, la place du corps » en laquelle gisoit le Seigneur. » Tesmoignage certain que la croix luy representoit le Crucifié.
Chacun ne peut pas lire les livres sacrez, ny avoir tousjours le predicateur aux oreilles : ce que fait donc l’Escriture et le predicateur en tems et lieu, la Croix le fait en toutes sortes d'occasions, en la maison, au chemin, en l’eglise, sur le pont, en la montagne; ce ñous est un familier et perpetuel record de la passion du Sauveur.
Julien l'Apostat reprochoit aux chrestiens que rejettant les armes de Jupiter, sa selle et ses boucliers, ils adoroient le bois
1) Porte.
de la croix, et peignoient la croix sur les fronts et devant leurs maisons. Or S. Cyrille, pour luy faire response, fait un beau denombrement des principaux articles de nostre foy, et puis adjouste : « Le bois salutaire nous fait souvenir de toutes choses, » et nous advise de penser que, comme dit S. Paul (tr. Cor. 5), » ainsi qu'un est mort pour tous, ainsi faut-il que les vivans ne » vivent plus à soy, mais à celuy qui est mort et ressuscité. » Le traitteur mesme produit en cette sorte ce passage de S. Cyrille, confessant que la croix que les chrestiens mettoient devant leurs maisons estoit la marque et l'enseigne publique de Jesus- Christ; confession bien contraire à ce qu'il avoit dit que la passion de Nostre-Seigneur estoit irrepresentable.
Ainsi, quand nos chrestiens ont decouvert quelque nouveau pays és Indes pour le dedier à Jesus-Christ, ils y ont planté l'estendart de la Croix. Dom Pierre Alvarez Cabral ayant pris pied au Bresil, il y esleva une tres-haute croix de laquelle tout ce pays-là fut plusieurs années nommé region de saincte Croix, jusques à tant que le peuple laissant ce nom sacré, l’appella Bresil, du nom du bois de Bresil, que l’on tire pour la teinture; et dés l'antiquité, lorsque l’on renversa en Alexandrie les idoles de Serapis, plantées par toutes les portes, fenestres, poteaux et murailles, on mit en leur place le signe de la croix, au recit de Ruffin. Et lors fut verifié ce qu’Isaye predit (Isa. 19) : « En ce » jour-là l'autel du Seigneur sera au milieu de la terre d'Egypte » et le tiltre du Seigneur pres le terme d'icelle, et sera en signe » et en tesmoignage au Seigneur Dieu des armées en la terre » d'Egypte. »