LIVRE II, CHAPITRE Vi. il
religieux, pour estre bon, où peut-il estre mieux employé qu’és choses sacrées? si la croix est bien-seante devant les villes et maisons pour monstrer que les habitans de tels lieux font profession de christianisme, ne sera-t-elle pas mieux à propos és eglises et temples, pour monstrer que ceux qui s’y assemblent font profession de christianisme, que ce sont lieux chrestiens, et non mosquées turquesques ?
Au demeurant, les anciens mettoient la croix és eglises. Tesmoin ce que j'ay recité cy-devant de S. Paulin, qui le tesmoigne tout ouvertement, et de Lactance Firmien, de l'intention duquel on ne sçauroit doubter si l’on considere comme il parle :
Quiquis ades mediique subis in limine templi, Siste parum , insontemque tuo pro crimine passum , Respice me, me conde animo, me in pectore serva. Ille ego qui casus hominum miseratus acerbos, Huc veni, pacis promissæ interpres, et ampla Communis culpæ venia, hic clarissima ab alto Reddita lux terris, hic alma salutis imago :
Hic tibi sum requies, via recta, redemptio vera, Vexillumque Dei insigne et memorabile fani.
Ce qui se peut, à mon advis, rendre françois en cette sorte :
Toy qui viens sur le seuil du milieu de ce temple, Arreste un peu sur moy tes yeux et me contemple : Retiens-moy bien avant dedans ton cœur fiché, Innocent que je suis, et mort pour ton peché;
Je suis cil (1) qui d’un cœur et d’un œil pitoyable, Regardant à l’estat de l’homme miserable, Descendis ici-bas, ambassadeur de paix,
Et portant le pardon general des forfaits.
Icy reduit d’en-haut une lumiere pure,
Et de l’humain salut le portraict et figure :
Je suis icy pour toy repos tres-asseuré,
Le droit et bon chemin, le rapchat averé, L’estendart et drapeau du grand Dieu redoutable, Et de ce temple-cy l'enseigne remarquable.
Qui ne voit qu'il introduit l’image du Crucifix au milieu de l'eglise, admonestant celuy qui entre? Autant en dis-je de ce que j'ay rapporté de la liturgie de S. Jean Chrysostome. Le bon Pere Nylus, en une epistre qui est recitée au deuxiesme Concile de Nicée, conseilloit à Olympiodorus de faire mettre la croix en
(4) Celui.
l'eglise du costé du levant, et de-çà et de-là és murailles, les histoires du Vieil et Nouveau Testament.
Sophronius, ou bien Joannes Moscus Eviratus, recite qu'un orfefvre apprentif ayant charge de faire une croix d’or, pour estre mise et donnée à l’eglise, il y mesla, outre le poids de l'or qu'on luy avoit fourny, une certaine quantité du sien. Celuy qui faysoit faire la croix l'ayant treuvée plus pesante, pensa que cet apprentif eust changé ou alteré le fin or qu'il luy avoit baïllé (1), et commençoit fort à se fascher; mais le garçon luy fit cette vraye et saincte excuse, que n'ayant pas le moyen de faire une croix entiere du sien, pour dedier à Dieu, il avoit au moins voulu employer ce peu qu'il avoit pour rendre plus belle et grosse celle qu’il luy avoit faite, et qu'au reste il n’y avoit que du fin or : response qui pleust tant à celuy qui avoit commandé la croix, que n'ayant point d'enfant, il adopta celuy-là.
Anastase Sinaïtain, en l'oraison De sacra synaxti, tesmoigne tout clairement que la coustume estoit que la croix fust és eglises: or il mourut il y a mille ans passez, tesmoin le docte Baromius. La coustume donc estoit d’avoir des croix és eglises, et surtout dés que l’Empire fust fait chrestien sous Constantin ; car auparavant on n’en avoit pas si grande commodité.
« Constantin, dit le traitteur, faysant eriger une croix de » bronze, il ne la mit pas en un temple; car alors les temples de » Rome servoient encore aux idoles payennes. » Il est toujours sur son impie distinction, d'idole payenne, et idole chrestienne. Cependant il est vray qu’en ce tems de persecution, les chresüens ayant peu d’eglises dediées, faysoient leurs assemblées où ils pouvoient.
Mais dés-lors que l'Eglise fut delivrée des tyrannies, on vid la croix par tout celebrée : « Es maisons, és places, és solitudes, » és chemins, és montagnes, és vallées, en la mer, és navires, » és isles, és licts, és vestemens, és armes, aux chambres et » couches nuptiales, és banquets, és vases d’argent et d’or, és » marguerites (2) .és peintures des murailles , éscorpsdesanimaux » malades, és corps possedez par les diables , és guerres , en paix, » és jours, és nuits etassemblées des delicats mondains, és rangs » des moynes, tant chacun va à l’envy d’avoir ce don admirable » pour soy. C’estune grace merveilleuse, aucun ne se confond, » aucun n’a honte, pensant que ç’a esté une marque de mort » maudite; mais chacun se pare d’icelle beaucoup plus que des » couronnes, des diademes, ou de plusieurs carquans et dorures » emaillées de pierreries. Et non-seulement on ne la fuit pas,
(4) Donné. — (2) Perles.