‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 48 sur 355 · III · texte numérisé non relu

III

blable maniere de chanter, et dans peu de tems les catholiques surpasserent en cecy les heretiques, non-seulement en nombre, mais en appareil ; car les images et enseignes de la croix, faites d'argent, precedoient avec des flambeaux allumez. Et l’eunuque de l'imperatrice avoit charge de fournir aux despens, et faire dresser des psalmes et hymnes. C'est Sozomene qui fait ce recit icy. On portoit donc de ce tems-là des croix d’argent et des flambeaux allumez aux processions.

Une grande peste pressoit un jour l'Allemagne, dont le voisinage en estoit espouvanté. Les habitans de Rheims en Champagne recourrent à Dieu, avec l’intercession de S. Remy, prennent un parement du sepulchre d’iceluy, allument force cierges et lambeaux, avec des croix, font une procession solemnelle et generale par tous les coins de la ville, chantant des hymnes et cantiques sacrez. Qu'arriva-t-il? La contagion environne de toutes parts la cité; mais arrivant justement jusques au lieu où la procession avoit esté, conme si elle eust veu là les bornes et limites de son pouvoir, non-seulement elle n’osa pas entrer dedans, mais encore ce qu'il y avoit desjà d'infection fut par ce moyen repoussé. Sainct Gregoire de Tours, qui vivoit il y a pres de mille ans, en est mon autheur. Ainsi les empereurs ont mis ordre par leurs loix, que la croix fut portée és processions par les deputez à ce faire, et puis rapportée en un lieu decent et honneste. Cela me fait bailler aux parolles de S. Chrysostome le sens que j'ay dit.

Or, non-seulement les anciens portoient les croix aux eglises et processions, mais consacroient les eglises avec icelles et les mettoient sur les autels. « Nostre Crucifix, dit S. Augustin, est ressus- » cité de mort, etest monté aux cieux : il nous a laissé la croix » en memoire de sa passion. Il a laissé sa croix pour la santé. » Ce signe est un rempart pour lesamys, et une deffensecontreles » ennemys. Par le mystere de cette croix, les ignorans sontcate- » chisez. Par le mesme mystere, la fontaine de la regeneration » est consacrée. Par le mesme signe de la croix, les baptisez » reçoivent les dons de graces, par l'imposition des mains. Avec » le charactere de la mesme croix, on dedie les basiliques ; on » consacre les autels, on parfait les sacremens de l’autel, avec » l’entremise des parolles du Seigneur. Les prestres et levites » sont par ce mesme promeuz aux ordres sacrez, et generale- » ment tous les sacremens ecclesiastiques sont parfaicts en la » vertu d'iceluy. »

C'est le tesmoignage de S. Augustin; car bien que ce sermon

ne fust pas de S. Augustin, comme respond le traitteur (chose certes tres-mal-aysée à preuver contre le propre tiltre et inscription), si est-ce que ce poinct icy est de S. Augustin; car il dit tout le mesme en ses traittez sur S. Jean, qui sont indubitablement siens.

« Enfin, dit-il, qui est le signe de Jesus-Christ que chacun » cognoist, sinon la croix de Jesus-Christ? lequel signe, s’il » n’est appliqué, ou au front des croyans, ou à la mesme eau par » laquelle ils sont regenerez, ou à l'huile par laquelle ils sont » chresmez, ou au sacrifice duquel ils sont nourris, rien de tout » cela n’est parfaictement accomply. Comment donc ne sera-t-il » rien signifié de bon par ce que les mauvais font, puisque par » la croix de Christ que les mauvais ont faite, tout bien nous est » marqué, et signé en la celebration de ses sacremens? »

Or donc, que le sermon que j’ay allegué soit de S. Augustin ou de Fulgence son disciple, ou de quelqu’autre; si est-ce que la sentence que j'en ay rapportée est de S. Augustin.

S. Chrysostome en avoit dit auparavant tout de mesme en cette sorte : « Portons d’un cœur joyeux la croix de Jesus-Christ, » comme une couronne; car toutes les choses qui profitent à » nostre salut sont consommées par icelle : car, quand nous » sommes regenerez, la croix de Jesus-Christ y est; quand nous » sommes repus de la tres-sacrée viande, quand nous sommes » colloquez pour estre consacrez en l’ordre, par tout et tousjours » cette enseigne de victoire nous assiste. Partant, portons avec » grande affection la croix au dedans des maisons et és murailles » (vous voyez qu'il parle du signe et image de la croix), etés fe- » nestres, et au front, et encore en l'esprit; car cela est le signe » de nostre salut. »

Et peu apres, parlant encore de la croix, il dit ainsi : « La- » quelle il ne faut pas simplement former avec le doigt au corps, » mais premierement en l'esprit, avec une grande foy; car si » tu l’imprimes en cette sorte en ta face, par un des meschans » demons, voyant la lance par laquelle il a receu la playe mor- » telle, ne t’osera attaquer. »

11 repete le mesme ailleurs, disant : « Cette maudite et abomi- » nable marque de dernier supplice, à sçavoir la croix, a esté » faite plus illustre que les couronnes et diademes : car le chef » n'est point tant orné par une couronne royale, comme par la » croix, qui est plus digne que tout honneur; et de celle qu’au- » paravant on abhorroit, on cherche si curieusement la figure, si » que l’on la treuve par tout vers les princes, subjets, hommes,

» femmes, vierges, mariées, serfs, hibres ; à tout coup chacun se » signe d'icelle, la formanten autre tres-noble nombre; car on » la figure tous les jours en uostre front, comme en une co- » lomne. Ainsi elle reluit en la table sacrée, ainsi en l’ordina- » tion des prestres, ainsi encore derechef és cenes mystiques, » avec le corps de Jesus-Christ, on la void celebrer par tout. »

Qui ne void donc combien expressement S. Augustin et S. Chrysostome tesmoignent que la croix est employée à tout, et sur tout és choses sainctes et sacrées, qui n’estoient pas estimées pour telles, si elles n’estoient signées de la croix? Mais S. Augustin remarque particulierement que la croix estoit necessaire au sacrement de l'autel, qu'il nomme sacrifice, duquel sont nourris les chrestiens. Autant en dit S. Chrysostome : « L’en- » seigne de la croix, dit-il, nous assiste, lorsque nous sommes » nourris de la tres-sacrée viande, et qu’elle reluit en la sacrée » table, et en la cene mystique, avec le corps de Jesus-Christ. » Que pourroit-ou dire plus exprez?

Mais remarquons que S. Chrysostome dit separement « Que » la croix reluit en la table sacrée; » et tantost apres, « Qu'elle » reluit derechef en la cene mystique avec le corps de Jesus- » Christ : » car il semble par [à qu'il veuille dire que la croix estoit non-seulement à l'autel, ou table sacrée, suivant ce qu'il est commandé aux prestres en sa liturgie, de faire la reverence, se retournant vers l'image de Jesus-Christ, et que S. Paulin, recite, chapitre 1, d’avoir mis l’image de la croix pres de l'autel, comme j'ay dit cy-devant; mais encore que l'image et figure de la croix estoit empreinte en la tres-sacrée viande de l'Eucharistie. Aussi és preparatoires de la liturgie, ou messe de S. Chrysostome, traduitte par Leo Tuscus, le diacre doit avec une lancette faire le signe de la croix sur le pain à consacrer; et quand ce vient à la celebration, il est ordonné que l’on mette les pains sur l'autel, en forme de croix. Ce que mesme Nicolas Cabasile espluche par le menu, en l'exposition de la liturgie. Je sçay qu'il y a plusieurs poincts en ce que j’ay dit qui se rapportent au simple signe de la croix : mais il y en a beaucoup qui ne peuvent estre entendus que de la croix faite en matiere subsistante; comme quand il est dit qu'on mettoit la croix és maisons, murailles, fenestres, en la table sacrée, et qu'avec le caractere d'’icelle on dedioit les basiliques. Or je n'ay pas osé separer ce que mes autheurs avoient conjoinct.

Cependant il paroist qu'on ne doit point mettre de barriere entre la croix et les choses religieuses, selon la creance de l’an-

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