‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 67 sur 355 · LIVRE II, CHAPITRE XII. LL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XII. LL

demeurons avec eux. Cestla vraye regle de bien lire les anciens.

La croix donc à esté honorée et desirée; cela ne se peut nier absolument, nous en avons trop de tesmoignages : il le faut seulement bien entendre. Elle a certes esté honorée, non d’un honneur civil, car elle n’a point d'excellence civile quile merite; ny d'un honneur religieux absolu et supreme, car elle n’a point d'excellence absoluë et supreme; mais d’un honneur religieux, subalterne, moyen, et relatif, comme son excellence est vrayement religieuse, mais dependante, et puisée du rapport, appartenance et proportion qu'elle a au Crucifix.

Au rebours, la croix n’a pas esté desirée ny honorée comme une divinité, ou comme les idoles. Ce qui n’est point contraire à ce qu'ont dit les anciens. Les Gentils donc, qui voyoient la croix estre en honneur parmy les chrestiens, croyoient qu'elle fust tenuë pour Dieu, comme leurs idoles, et le reprochoient aux chrestiens. Arnobe, visant à l'intention des accusateurs, plus qu'à leurs parolles, nie tout-à-fait leur dire : « Nous ne desirons pas, » dit-il, les croix, ny ne les honorons : » cela ne s'entend en la sorte et qualité que vous pensez, ny selon lesens de vostre accusation. Il arrive souvent de respondre plus à l'intention qu'aux parolles. Et c’est la raison de bailler plutost tout autre sens à la parolle d'un homme de bien, que de luy bailler faux et menteur, tel que seroit celuy d’Arnobe, s'il contredisoit au reste des autheurs anciens.

Si ne veux-je pas laisser à dire quel est l’autheur de ce huictiesme livre que le traitteur a cité, qui est certes digne de respect ; car c’est Minutius Felix, advocat romain, lequel, en cet endroict, imite voire mesme presque és parolles Tertullien, et Justin le martyr, ne se contentant pas d’avoir respondu que les chrestiens n’adoroient n1 ne desiroient les croix à la facon qu’'en- * tendoient les payens : mais par apres il fait deux choses : l’une, c’est qu'il rejette l'accusation des Gentils sur eux-mesmes, monstrant que leurs estendarts n’estoient autres que des croix dorées et enrichies, leurs trophées de victoire non-seulement estoient de simples croix, mais representoient en certaine façon un homme crucifié : Signa ipsa et cantabra, et vexilla castrorum , quid aliud quäm auratæ cruces sunt et ornatæ? Trophæa vestra victricia , non tantum simplhcis crucis faciem, verum et affixt hominis imitantur.

L'autre chose qu'il fait, c'est de monstrer que le signe de la croix est recommandable, selon la nature mesme, alleguant que les voiles des navires etles jougs estoient faits en forme de croix

et qui plus est, que l'homme levant les mains au ciel pour prier Dieu, representoit la mesme croix. Puis conclud en cette sorte : Lla signo crucis, aut ratio naturalis innititur, aut vestra religio formatur. Tant s’en faut donc que Minutius rejette la croix ou son honneur, sinon comme vous avons dit; qu’au contraire il l’establit plutost. Mais le traitteur, qui n’a autre soucy que de faire valoir ses conceptions à quelque prix que ce soit, n'a pris qu’une petite partie du dire de cet autheur, qui lui a semblé propre à son intention.

Je scay qu'en peu de parolles on pouvoit respondre : Que quand Minutius a dit : Cruces nec colimus nec optamus, il entendoit parler des fourches et gibets; mais l’autre response me semble plus naïfve (4).

Cependant que nous avons combattu pour Arnobe, et soustenu qu'il n’a pas mesprisé la croix, faysons-luy en dire luymesme son opinion. Arnobe donc luy-mesme, sur le psalme octante-cinq, interpretant ces parolles : Fac mecum signum in bonum il introduit les Apostres, parlant ainsi : « Car iceluy, » Seigneur, ressuscitant et montant au ciel, nous autres ses » apostres et disciples aurons le signe de sa croix à bien, avec » tous les fidelles, si que les ennemys visibles et invisibles » voyent en nos fronts ton sainct signe, et soient confondus; » car en ce signe-là tu nous aydes, et en iceluy tu nous con- » soles, à Seigneur, qui regnes és siecles des siecles. Amen. » Quelqu'un pourra dire que ces commentaires ne sont pas d’Arnobe le rhetoricien; mais n'aura pas raison de le dire, et c’est assez.

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