LIVRE I, CHAPITRE XIV
que tu nous accuseras, garde d’en dire mot, marmouset; et jettoient des pierres contre icelle, avec un nombre de telles parolles injurieuses , quand Dieu, pour faire cognoistre à ces belistres qu'il faut porter honneur à l’image, pour l'honneur de celuy qu’elle represente, prenant l’injure à soy , la vengeance s’en en suivit quand et quand (4). Ils sont tout à coup espris de rage, et se rüent les uns sur les autres pour se dechirer, dont l’un meurt sur la place, les autres sont menezsur le Rhosne, vers Lyon, pour chercher remede à cette fureur qui les brusloit et defaysoit en eux-mêmes. J’ay tant oùy de tesmoins asseurez de cecy, que me venant à propos, je l’ay deu consigner en cet endroict.
Honorer la croix, c’est honorer le Crucifix; la deshonorer, c'est le deshonorer. Ainsi les Juifs, Turcs, Apostats, et semblables canailles, ne pouvant offenser Nostre-Seigneur en sa personne (car, comme dit nostre proverbe, la lune est bien gardée des loups), ils se sont ordinairement addressez à ses images. Les empereurs Honorius et Theodose tesmoignent que les Juifs. de leur tems, en leurs festes plus solemnelles, avoient accoustumé de brusler des images de la crucifixion de Nostre-Seigneur, en mespris de nostre religion; dont ils commandent aux presidens des provinces de tenir main à ce que telles insolences ne fussent plus commises, et qu'il ne fust permis aux Juifs d'avoir le signe de nostre foy en leur synagogue.
Le vilain persan Xenaïas, avec tous les Mahumettans, ont par tout renversé les croix : Julien l'Apostat leva du labare, ou estendart des Romains, la croix que Constantin y avoit fait former, affin d'attirer les gens au paganisme. Cette mesme hayne qu'il portoit à Nostre Sauveur le poussa à cet autre dessein. Eusebe escrit que la femme qui fut guerie au toucher de la robbe de Nostre-Seigneur fit peu apres dresser, en memoire de ce benefice, une tres-belle statuë de bronze, devant la porte de sa maison, en la ville de Cesarée de Philippe, autrement dite Paneade , où Nostre-Seigneur estoit representé d’un costé avec sa robbe frangée, et de l’autre cette femme à genoux, tendant la main vers iceluy. Julien sçachant cecy, comme raconte Sozomene, fit renverser cette statuë, et mettre la sienne au lieu d'icelle : mais cela fait, un feu descend du ciel, qui terrasse et met en piece la statuë de Julien, laquelle demeura toute noircie, et comme bruslée, jusques au tems de Sozomene. En ce tems-là les payens briserent cette image du Sauveur, et les chrestiens en ayant ramassé les pieces, les mirent en l’eglise.
(1) En même temps.
Or je finray ce second livre, disant qu'il y a deux raisons principales pour lesquelles on honore plutost les croix que les lances, cresches et sepulchres, quoy que comme la croix a esté ennoblie pour avoir esté employée au service de nostre redemption, aussi ont bien la lance, la cresche et le sepulchre.
L'une est, que dés lors que Constantin eut aboly le supplice de la croix , la croix n'eut d'autre usage parmy les chrestiens, sinon de representer la saincte passion : là où les cresches, sepulchres, et autres choses semblables, ont plusieurs autres usages ordinaires et naturels.
L'autre est celle que dit S. Athanase, d'autant que si quelques payens, ou huguenots, nous reprochoient l’idolastrie, comme si nous adorions le bois, nous separerions aysement les pieces de la croix, et ne les honorant plus, on cognoistroit que ce n’est pas pour la matiere que nous honorons la croix, mais pour la representation et remembrance : ce qu'on ne peut faire de la cresche, lance et sepulchre et autres telles choses, lesquelles neantmoins estant employées expressement à la representation des saincts mysteres, ne doivent pas estre privées d'honneur.
Donc les images ayant perdu leur forme, et par consequent la representation, elles ne sont plus venerables : mais cela s'entend quand elles n’ont point d’autre qualité honorable, sinon la representation, et le rapport à leur modelle, comme 1l arrive ordinairement. Mais cette image de Cesarée, où la representation estoit une relique precieuse de cette devote femme, un memorial d’antiquité venerable, et instrument d’un grand miracle, lesquelles qualitez ne se treuvent pas seulement à l'assemblage, symetrie, et proportion des lineamens et releveures d’une statuë, mais encore à chaque piece d’icelle : ainsi les pieces des statuës anciennes sont gardées pour memoire d’antiquité; et de mesme, le moindre brin de la robbe, ou autres meubles des saincts et des instrumens de Dieu.
Or, un grand miracle avoit esté fait à cette statuë ; elle estoit colloquée sur une haute colomne de pierre, sur laquelle croissoit une herbe incognuë, laquelle venant à joindre aux franges de la robbe de l’image, guerissoit de toutes maladies : en quoy la robbe de Nostre-Seigneur est d'autant plus comparable à sa croix ; car si la robbe fit miracles estant touchée, aussi fit bien sa croix. Si non-seulement sa robbe, mais encore l’image de sa robbe à fait miracles, je viens aussi de preuver que les images de la croix ont eu cette grace excellente d’estre bien souvent instrumens miraculeux de sa divine Majesté.