DEFINITION DU SIGNE DE LA CROIX
Le signe de la croix est une ceremonie chrestienne, representant la passion de Nostre-Seigneur, par l'expression de la figure de la croix, faite avec le simple mouvement. J’ay dit que c’est une ceremonie, et voicy de quoy : un habile homme rend utiles et met en œuvre tous ses gens, non-seulement ceux qui sont de nature active et vigoureuse, mais encore les plus mols. Ainsi la vertu de religion, qui a pour sa propre et naturelle occupation de rendre à Dieu, autant que faire se peut, l'honneur qui luy est deu, tire au service de son dessein les actions vertueuses, les dressant toutes à l'honneur de Dieu : elle se sert de la foy, constance, temperance, par le bien croire, le martyre, le jeusne. C’estoient desjà des actions vertueuses et bonnes d’elles-mesmes, la religion ne fait que les contourner à sa particuliere intention, qui est d’en honorer Dieu.
Mais non-seulement elle employe ces actions, qui d’ellesmesmes sont bonnes et utiles, mais met en œuvre des actions indifferentes, et lesquelles d'ailleurs seroient du tout inutiles, comme ce bon homme de l'Evangile (Matth. 20), qui envoya en sa vigne ceux qu'il treuva oyseux, et desquels aucun ne s’estoit voulu servir jusques à l'heure. Les actions indifferentes demeureroient inutiles, si la religion ne les employoit; estant employées par icelle, elles deviennent nobles, utiles et sainctes, et partant capables de recompense, du denier journalier.
Ce droict d’ennoblir les actions, lesquelles d’elles-mesmes seroient roturieres et indifferentes, appartient à la religion, comme à la princesse des vertus. C’est une marque de sa souveraineté; et elle a cecy tellement à cœur, que jamais 1l n’y eut religion qui ne se servist de telles actions, lesquelles sont, et s'appellent proprement ceremonies, dés lors qu’elles entrent au service de la religion. Et pour vray, puisque l’homme tout entier, avec toutes ses actions et dependances, doit honneur à Dieu, et qu'il est composé d’ame et de corps, d’interieur et d’exterieur, et
qu'en l'exterieur il y a des actions indifferentes, ce n'est pas merveille si la religion, qui a le soin d’exiger de luy ce tribut, demande et reçoit en payement des actions exterieures, indifferentes et corporelles.
Considerons le monde en sa naissance : Abel et Caïn font des offrandes (Gen. 4); quelle autre vertu les a sollicitez à ce faire, sinon la religion? Peu apres Noë sort de l'arche (Gen. 8), comme de son berceau, et tout incontinent un autel est dressé, et plusieurs bestes consommées sur iceluy (1) en holocauste, dont Dieu reçoit la fumée pour odeur de suavité. S’ensuit le sacrifice d’Abraham (Gen. 12), de Melchisedech (Gen. 14), d'Isaac (Gen. 22), de Jacob (Gen. 28), et le changement d'habit (Gen. 35) avec le lavement d’iceluy. La loy de Moyse avoit une grande partie de son exercice en ceremonies. (
Venons à l'Evangile : combien y voit-on de ceremonies en nos sacremens, en la guerison des aveugles (Joan. 3), ressuscitation des morts (Joan. 9), au lavement des pieds des apostres (Joan. 11)? L’'huguenot dira qu'en cela Dieu a fait ce qui luy a pleu, qui ne doit estre tiré en consequence par nous autres. Mais voicy S. Jean qui baptise (Matth. 3; Marc. 1); S. Paul qui se tond en Cenchrée selon son vœu; il prie les genoux en terre, avec l'Eglise miletaine (Act. 18). Toutes ces actions estoient d’elles-mesmes steriles et infructueuses ; mais estant employées au dessein de la religion, elles ont esté ceremonies honorables, et de grand poids.
Or je dy ainsi que le signe de la croix de soy-mesme n'a aucune force, ny vertu, ny qualité, qui merite aucun honneur, et partant je confesse que Dieu n'opere point par les seules figures ou charäcteres, comme dit le traitteur, et qu'és choses naturelles la vertu procede de l'essence et qualité d’icelle; és surnaturelles Dieu y opere par vertu miraculeuse, non attachée à signe, ny figure. Mais je scay aussi que Dieu, employant sa vertu miraculeuse, se sert bien souvent des signes, ceremonies, figures et characteres, sans pourtant attacher son pouvoir à ces choses-là.
Moyse touchant la pierre avec sa verge, Helisée frappant sur l’eau avec le manteau d’Helie (1v. Reg. 2), les malades s’appliquant à l'ombre de S. Pierre (Act. 5), le mouchoir de S. Paul (Act. 19), ou la robbe de Nostre-Seigneur (Matt. 9), les apostres oignant d'huile plusieurs malades (Marc. 6) (choses qui n’estoient aucunement commandées), que faysoient-ils autre chose
(4) Lui.