‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 75 sur 355 · LIVRE III, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE PREMIER

que de pures ceremonies, lesquelles n’avoient aucune naturelle vigueur, et neantmoins estoient employées pour des effects admirables? Faudroit-il dire cela, que la vertu de Dieu fust cloüée et attachée à ces ceremonies? Au contraire, la vertu de Dieu, quiemploye tant de scrtes de signes et ceremonies, monstre par là qu'elle n’est attachée à aucun signe ny ceremonie.

Jay donc dit 1° que le signe de la croix est une ceremonie; d'autant que de sa qualité naturelle un mouvement croisé n’est ny bon, ny mauvais, ny loüable, ny vituperable (1). Combien est-ce qu’en font les tisserans, peintres, tailleurs et autres que personne m'honore ni ne prise, parce que ces croix (autant en dis-je des characteres et figures croisées que nous voyons és images prophanes, fenestres, bastimens), ces croix, dis-je, ne sont pas destinées à l'honneur de Dieu, ny à aucun usage religieux? mais quand ce signe est employé au service de l'honneur de Dieu, d'indifferent qu'il estoit, il devient une ceremonie sacro-saincte, de laquelle Dieu se set à plusieurs grands effects.

2° J’ay dit que cette ceremonie estoit chrestienne, d'autant que la croix, et tout ce qui la represente esf folie aux payens, et scandale aux Juifs (1. Cor. 4), lesquels, comme a remarqué le docte Genebrard (in Psal. 77), alleguant le rabbi Kimhi, l'ont en telle abomination, que mesme ils ne la veulent pas nommer par son nom, mais l’appellent : Sfamen et subtegmen, Estaim (2) et trame, qui sont les filets que les tisserans croisent en faysant leur toile. Je sçay qu’en l’ancienne loy, voire en celle de nature, plusieurs choses se sont passées pour representer la mort du Messie ; mais ce n'ont esté que des ombres et marques obscures et confuses, au prix de ce qui se fait maintenant. Ce n’estoient pas ceremonies ordinaires à cette loy, mais comme des eloyses(3) qui les esclairoient en passant. Les payens, et autres infidelles, ont quelquesfois usé de cesigne, mais par emprunt, non comme d’une ceremonie de leur religion, mais de la nostre; et de fait, le traitteur confesse que le signe de la croix est une marque de christianisme.

3° J'ay dit que cette ceremonie representoit la passion ; et à Ja verité, c’est son premier et principal usage, duquel tous les autres dependent, qui la fait differer de plusieurs autres ceremonies chrestiennes, qui servent à representer d’autres mysteres.

4° J'ay dit qu’elle representoit par l'expression de la figure de la croix, pour toucher la difference avec laquelle le signe de la croix d’un costé, et l'Eucharistie de l’autre, representent le

(1) Blâmable. — (2) Estaim, Stamen ; c'est la chaîne. — (3) Eclairs.

mystere de la passion; car l’Eucharistie le represente principalement, à raison de la totale identité de celuy, lequel y est offert, et de celuy qui fut offert sur la croix, qui n’est qu'un mesme Jesus-Christ. Mais le signe de la croix fait le mesme, exprimant la forme et figure de la passion.

Jay dit enfin que tout cela se faysoit par un simple mouvement, pour forclorre (1) les signes permanens, engravez et tracez en matieres subeistantes, desquelles j’ay parlé au livre precedent.

Or, l'ordinaire facon de fayre le signe de la croix despend de ces observations : 4° Qu'il se fasse de la main droicte, d'autant qu’elle est estimée la plus digne, comme dit Justin le martyr. 2° Qu'on y employe ou trois doigts, pour signifier la saincte Trinité, ou cinq, pour signifier les cinq playes du Sauveur. Et bien que de soy 1l importe peu que l’on fasse la croix avec plus ou moins de doigts; si (2) se doit-on ranger à la façon commune des catholiques, pour ne sembler condescendre à certains heretiques jacobites et armeniens, dont les premiers, protestant ne croire la Trinité, les seconds ne croire qu’une seule nature en Jesus-Christ, font le signe de la croix avec un seul doigt. 3° On porte premier la main en haut vers la teste, en disant : Au nom du Pere, pour monstrer que le Pere est la premiere personne de la saincte Trinité, et principe originaire des deux autres. Puis on la porte en bas vers le ventre, en disant : Et du Fils, pour monstrer que le Fils procede du Pere qui l’a envoyé çà-bas(3) au ventre de la Vierge. Et de-là on traverse la main de l’epaule, où partie gauche , à la droicte, en disant : £{ du Sainct-Esprit, pour monstrer que le Sainct-Esprit estant la troisiesme personne de la saincte Trinité, procede du Pere et du Fils, et est leur lien d'amour et charité, et que par sa grace nous avons l’effect de la passion. Par où l’on fait une briefve confession de trois grands mysteres de la Trinité, de la passion et de la remission des pechez, par laquelle nous sommes transportez de la gauche de malediction à la dextre (4) de benediction.

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