CHAPITRE II
QUE LA CROIX À UNE GRANDE VERTU , ET DOIT ESTRE HONORÉE. PREUVE PREMIERE , PAR CE QUE LE TRAITTEUR CONFESSE ESTRE ESCRITE D'ICELLE.
Le traitteur, parlant du bois de la vraye croix, dit ainsi de cette croix : « Nous lisons que Jesus-Christ et Simon l'ont portée sur » le mont de Calvaire, où elle fut dressée; que Jesus-Christ y » fut cloüé, et l’escriteau attaché, [. N. R. [.; que Jesus y rendit » l’esprit, y eut le costé percé, et que son corps en fut descendu : » outre ces poincts, nous n’en disons rien, nous ne voyons pas » de tesmoignage en la parolle de Dieu escrite par les prophetes » et apostres, ny és exemples et prattiques d’iceux, qui nous » puisse où doive induire à attribuer quelque vertu à un tel » bois. Or, entre les vrais chrestiens, ce qui n'est point escrit en » la parolle de Dieu est tenu pour chose nulle, et n’estant point : » nous concluons donc que Dieu n’a pas voulu telle vertu estre » adherente au bois de la croix de son Fils. » C’est icy le grand, ou plutost l'unique argument de ce traitteur contre la doctrine catholique de la vertu de la croix, et n’en à aussi presque qu’un semblable contre l'honneur d’icelle. Voyons donc combien :l vaut.
Et premierement, qui ne void combien la consequence est peu judicieuse? Presupposons, je vous prie, que ce qui n’est point escrit soit tenu pour chose nulle, et qu'il n’y à rien en lEscriture, de la vraye croix, que ce qu’en rapporte le traitteur : la conclusion neantmoins seroit miserable, de dire que Dieu n'a point voulu que le bois de la croix de son Fils eust quelque vertu. Tout du contraire, il faudroit plutost inferer : Done Dieu a voulu qu’en ce sainct bois il y eust quelque grande vertu. La theologie ne destruit pas l'usage de la raison, elle le presuppose; elle ne le ruyne pas, quoy qu'elle le devance; et la vraye raison porte ce discours. Si l'Escriture tesmoigne que l’attouchement et possession des serviteurs a donné pouvoir et vertu aux choses les plus viles et abjectes : par là elle tesmoigne assez que l’attouchement et possession du maistre a donné un plus grand pouvoir et vertu aux choses, pour viles qu’elles soient d’elles-mesmes. Certes, l'un se tient à l'autre, et par la vertu de la chose moindre, est assez entenduë la vertu de la chose plus grande, au moins en l’eschole des bons entendeurs.
Disons ainsi : Jesus-Christ a porté sur ses espaules la saincte croix, ya esté cloüé, y a rendu l'esprit, et respandu son sang : quelle vertu donc devons-nous estimer qu’elle ayt, puisqu'Helisée estima bien qu'au toucher de son baston un mort peust ressusciter (1v. Reg. 4), et qu'il fit avec le manteau de son maistre Helie la division miraculeuse des eaux (/bid. 2); puisque Moyse fit tant de merveilles avec sa baguette (Exod. 4); puisque la verge assignée à Aaron fleurit tout aussitost, contre toutes les lois de la saison (Num. 17); puisque les mouchoirs de S. Paul (Act. 19), et jusqu’à l'ombre mesme de $. Pierre, faysoient tant de miracles (Act. 5)? Si Dieu, pour la gloire de son Fils, à tant baillé (4) de force aux bastons, aux verges, aux manteaux, aux ombres des serviteurs, que n’aura-t-il baillé au baston de son Fils, à son throsne, à sa chaire, à son autel ?
Ainsi respond-on à la demande faite par le traiteur : « Si Pes- » prit de Dieu fait mention de ce qui touchoit aux serviteurs, » pourquoy n'a-t-il parlé de ce qui a touché le maistre? » Car, outre ce qu'il en a parlé par la Tradition, je dy que parlant de l’un c’estoit assez parler de l’autre, par une consequence si aysée qu'il n’estoit besoin de l’exprimer. La vertu qui se treuve aux ruisseaux, pour estre sortis d’une telle source, se treuve beaucoup plus, et à plus forte raison, en la source mesme. Dire autrement, c’est ruyner la raison. Le serviteur n'est point plus que le Seigneur, ny le disciple que le maistre (Matth. 10). Donc ce que le traitteur confesse et recognoist estre escrit de la saincte croix suffiroit, quand nous n’aurions autre preuve, pour nous faire croire qu'elle a beaucoup de vertus, et qu’on lui doit un grand honneur.