DXLVIII
S. François de Sales , aux religieuses de la Visitation (TAnnessy,
Différence des personnes qui se sont retirées du siècle, d'avec celles qui y sont encore.
Il relevé le bon-heur de la vie religieuse.
Grenoble, !«»• avril 1616.
Seroit-il bien possible que mon esprit oubliast jamais les chers enfans de ses entrailles? Non, mes tres-cheres filles , ma chère joye et ma couronne, vous le sçavezbien , je m'enasseure; et vos cœurs vous auront bien respondu pour moy, que si je ne vous ay pas escrit jusqu'à présent, ce n'est sinon parce que, escrivant à nostre très -unique et bonne Mère, je sçavois bien que je ne vous escrivois pas moins qu'à elle, par ceste douce et salutaire unyoa que vos âmes ont avec la sienne; et encore,
parce que le sainct amour que nous vous portons réciproquement est escrit, ce me semble, en si grosses lettres dans nos cœurs, qu'on y peut bien lire presque nos pensées de Annessy jusques icy.
Je suis avec un peu plus de monde que quand je suis dans nostre séjour ordinaire auprès de vous ; et plus je voy de ce misérable monde, plus il m'est à contre-cœur; et ne croy pas que j'y peusse vivre, si le service de quelques bonnes âmes en Tadvancement de leur salut ne me donnoit de l'agrément.
Mon Dieu! mes chères fllles, que je treuve bien plus heureuses les abeilles, qui ne sortent de leurs ruches que pour la cueillette du miel, et ne sont associées que pour le composer, et n'ont point d'empressement que pour cela, et dont l'empressement est ordonné , et qui ne font dans leurs maysons et monastères, sinon le mesnage odorant du miel et de la cire!
Qu'elles sont bien plus heureuses que ces guespes et mousches libertines , qui , courant si vaguement et plus volontiers aux choses immondes qu'aux honnestes, semblent ne vivre que pour importuner, le reste des animaux, et leur donner de la peyne, en se donnant à elles-mesmes une perpétuelle inquiettude et inutile empressement.
Elles vont partout furetant , suçant et piccotant , tandis que leur esté et leur automne dure; et, Thyver arrivé, se treuvent sans retraitte, sans munition et sans vie; où nos chastes abeilles, qui n'ont pour objet de leur veuë, de leur odorat, de leur goust, que la beauté, la suavité et la douceur des fleurs rangées à leur dessein, outre la noblesse de leur exercice, ont une fort ayraable retraitte, une munition aggreable, et une vie contente, parmy l'amas de travail passé.
Et ces âmes amoureuses du Sauveur, qui le suivirent en nostre Evangile jusque sur le haut du désert, et y font un plus délicieux festin sur Therbe et les fleurs, que ne firent jamais ceux qui jouyssoient de Tappareil somptueux dWssuërus, où l'abondance estouffoit la jouyssance, parce que c'estoit une abondance des viandes et des hommes.
Vivez joyeuses, mes tres-cheres filles, entre vos sainctes occupations. Quand l'air vous sera nubileux, entre les seicheresses et ariditez, travaillez au dedans de vostre cœur par la prattique de la saincte humilité et abjection ; quand il sera beau , clair et serein, allez, faites vos spirituelles saillies sur les colHnes de Calvaire, d'Olivet, de Sion et de Thabor. De la montagne déserte où Nostre Seigneur repaist sa chère trouppe aujourd'huy, volez
LE FONDATEUR d'oRDRE. 463'
jusqu'au sommet de la montaigne éternelle du ciel, et voyez les immortelles délices qui y sont préparées pour vos cœurs.
Hé! qu'ils sont heureux, ces cœurs bien-aymez de mes filles, d'avoir quitté quelques années de la fausse liberté du monde , pour jouyr éternellement de ce désirable esclavage , auquel nulle liberté n'est ostée , que celle qui nous empesche d'estre vrayement libres.
Dieu vous bénisse, mes tres-cheres filles, et vous fasse de plus en plus advancer en l'amour de sa divine éternité, en laquelle nous espérons de jouyr de Tinfinité de ses faveurs , pour ceste petite mais vraye fidellité, qu'en si peu de chose, comme est ceste vie présente, nous voulons observer, moyennant sa grâce. La dilection du Père, du Fils et du Sainct-Esprit soit à jamais au milieu de vos cœurs, et que les mammelles de Nostre- Dame soient pour tousjours nostre refuge. Amen.
Dieu m'a favorisé d'avoir peu escrire tout d'une haleyne, quoyque presque sans haleyner, ces quatre petits mots a mes trescheres filles, qui, mises ensemble, comme fleurs en unboucquet, sont délices à la mère de la fleur de Jessé (1) et la fleur des mères. Hé! Seigneur, que ce soit en odeur de suavité. Amen. Vive Jésus, en qui je suis vostre, etc.