VIT
les commoditez de mieux faire, puisque je suis destiné au continuel accablement du tracas.
Ma tres-chere fille , il y a deux sortes de bons désirs. L'une de ceux qui augmentent la grâce et la gloire des serviteurs de Dieu, l'autre de ceux qui n'opèrent rien. Les désirs de la première sorte s'expriment ainsi : Je desirerois de faire, par exemple, l'aumosne, mais je ne la fay pas parce que je n'ay pas de quoy, et ces désirs accroissent grandement la charité, et sanctifient Tame; ainsi désirent les âmes dévotes le martyre, les opprobres et la croix , qu'ils ne peuvent neantmoins obtenir. Les désirs de la seconde sorte s'expriment ainsi : Je desirerois de faire l'aumosne, mais je ne la veux pas faire; et ces désirs ne sont pas empeschez par l'impossibilité, mais par la lascheté, tiédeur et deffautde courage, c'est pourquoy ils sont inutiles, et ne sanctifient point Tame, ny ne donnent nul accroissement de grâce, dont sainct Bernard dit que l'enfer est plein. 11 est vray que, pour l'entière resolution de vostre difficulté, il faut que vous remarquiez qu'il y a des désirs qui semblent eslre de la seconde sorte, qui sont toutesfoisde la première, comme au contraire il y en a qui semblent estre de la première et sont de la seconde. Par exemple nul serviteur de Dieu ne peut estre sans ce désir : 0 1 que je desirerois bien de mieux servir Dieu ! Helas ! quand le serviray-je à souhaict? Et parce que nous pouvons tousjours aller de mieux en mieux, il semble que les efîects de ces désirs ne sont empeschez que faute de resolution. Mais il n'est pas vray, car ils sont empeschez par la condition de ceste vie mortelle en laquelle il ne nous est pas si aysé de faire que de désirer. C'est pourquoy ces désirs en gênerai sont bons et rendent meilleure l'ame, l'eschauffant , et affectionnant au progrez. Mais quand en particulier il se présente quelque occasion de profitter, et en lieu d'en venir à l'effect on en demeure au désir, comme par exemple il se présente occasion de pardonner une injure , dé renoncer à la propre volonté en quelque particulier subjet ; et en lieu de faire ce pardon, ou renoncement, je dy seulement : Je voudrois bien pardonner, mais je ne sçaurois; Je voudrois bien renoncer, mais il n'y a moyen : qui ne void que ce désir est un amusement, ains qu'il me rend plus coupable, d'avoir une si forte inclination au bien, et ne la vouloir pas effectuer? Et ces désirs ainsi faits semblent estre de la première sorte, et sont de la seconde. Or, maintenant, il vous sera aysé de vous résoudre comme je croy. Que s'il vous reste quelque difficulté, escrivez-lamoy, et tost ou tard je vous respondray de tout mon cœur, qui est certes tout vostre , ma tres-chere fille.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 467
Celles qui sont tentées d'imaginations messeantes es méditations de la vie et mort du Sauveur, doivent tant qu'elles peuvent se représenter les mystères simplement par la foy, sans se servir de l'imagination. Par exemple : Mon Sauveur a esté crucifié; c'est une proposition de la foy : il suffit que je Tapprehende simplement sans m'imaginer comme son corps pendoit sur la croix. Et lorsque les imaginations deshonnestes veulent naistre il faut se revancher, et destourner par des affections procédantes de la foy. 0! Jésus crucifié, je vous adore, j'adore vos tourmens, vos peynes, vostre travail! vous estes mon salut. Car, matres-chere fille, de vouloir pour ces sales représentations quitter la méditation de la mort et vie de Nostre Seigneur , ce serait faire le jeu de l'ennemy qui tasche par ce moyen de nous priver de nostre plus grand bon-heur. Il faut donc gauchir et se destourner ainsi par le moyen de la simple foy.
En vérité je suis sans haleyne, mais vous me suppléerez par vostre douceur. J'escriray une autre fois à ma sœur G. M., et puis à ma sœur M. A., et cependant je salue leur dilection , que je prie de me bien recommander à Nostre Seigneur, comme aussi . ma sœur Fr. Thérèse et toutes les autres sœurs que je chéris extrêmement en la croyance du Sauveur. Je salue Monsieur Taumosnier, et suis tout sien. A Dieu ma tres-chere fille, à Dieu soyons-nous éternellement pour l'aymer et benyr sans cçsse.
Je salue humblement M. de Sainct-Nizier et le R. P. Philippe, et vous prie, quand vous verrez le R. P. Recteur, de l'asseurer de ma tres-humble et sincère affection. Je salue Mesdames Vuliat et Collin.