DCL
S. François de Sales, à Mademoiselle Du Tertre, à Saincte-Marie , à Moulins.
Le Siinct la prie de le Justifier du soupçon qu'il luyeust conseillé de donner son bien pour la fondation d'un nouveau monastère de Saincte-Marle à Nevers, où elle se vouloit donner à Dieu, au préjudice de celuy de Moulins. Il l'engage à donner moitié à l'un et moitié à l'autre, et luy laisse le choix de celuy qu'elle voudroit des deux pour sa demeure.
37 jaillet iOâO.
Je croy fort seurement, matres-chere fille, que vous tesmoignerez partout en faveur de la vérité, que, par mille désirs que j'ay eus de rendre du service et de la consolation à vostre ame, je ne me suis jamais meslé de sçavoir quels estoient vos moyens temporels, ny ne vous ay jamais incitée de les employer pour la mayson de Saincte-Marie; que vous -avez engagé vostre ame pour la fondation d'un monastère à Nevers, c'a esté tout à fait sans m'en communiquer, sinon après que vous en eustes contracté la saincte obligation.
Certes, je ne voudrois nullement estre en estime d'un homme qui attire l'argent et l'or, non pas mesme pour les œuvres pies; car je ne suis pas appelle à cela. Je ne sçay donc comment on a peu penser que je vous aye addressée à Moulins en considération des commoditez que vous avez, et que ce soit injustice de les divertir ailleurs. Mais il me suffit de vous avoir dit ces quatre parolles pour justifier le consentement quej'avois donné à vostre dessein pour Nevers : en quoy il me semble que je n'ay rien commis digne decenseure.
Or maintenant, ma tres-chere fille, je voy les ardens désirs de M. le maréchal et de Madame la maréchale de Sainct-Géran, et encore de M. dePaliere et de Monsieur de la ville de Moulins, dont le zèle est digne de mille louanges, et le vostre de toute sorte de respect. Si vous n'estiez pas obligée par vœu, j'aurois bientost donné mon advis; mais la considération de vostre vœu me fait adhérer au conseil du Révérend Père Recteur, qui porte , comme vous m'escrivez, que vous fassiez l'un, et ne laissiez pas l'autre, puisque, comme il est présupposé, il y a suffisamment peur ayderpuissammentla fondation de la mayson de Nevers, et pour appuyer et secourir celle de Moulins, en quoy vostre conscience demeurera dans son accoisé (1) sur la plus grande gloire
(1) Dans sa paix.
384 letthes.
de Dieu, qui reviendra de ce partage, par le moyen duquel vous servirez Dieu au monastère dans lequel vous demeurerez, en vostre propre personne et par vos propres actions ; et en celuy où vous ne serez pas, en la personne des sœurs qui, par vos moyens, y seront assemblées.
Voilà tout ce que je vous puis dire , ma tres-chere OUe : je demeure au reste plein d'une saincte satisfaction; et s'il m'est permis de le dire, tout glorieux de quoy on m'estime si fort que vous fassiez des merveilles en pieté; et d'autant plus que c'est Madame la maréchale de Sainct-Geran , qui est, grâces à Dieu, sça vante en ce sainct mestier : car je croy que vous ne doublez pas que la tres-sincere et immuable dilection que Nostre-Seigneur m'a donnée pour vostre ame , ne me fasse aymer, chérir et sentir tres-passionnement vostre establissement et progrez au sainct service de sa divine Majesté. Continuez, ma tres-chere fille, croissez tous les jours en humilité d'un cœur pur, et recommandez souvent à ceste céleste Bonté celuy qui vous recommande incessamment à elle, et qui est à jamais, ma tres-chere fille, vostre, etc.
DCLI.
Madame de Chantai, à S, François de Sales.
Bile prie le Sainct de consoler l'Archevesque de Bourges , de ce qu'on le retirolt
de son arche vesché.
Mon tres-unique Père, priez bien Dieu pour Monseigneur de Bourges, et faites prier nos Sœurs. Je croy que cest orage se convertira à la gloire de Dieu : cela n'est rien en comparayson de la passion de Nostre-Seigneur. Je supplie sa divine Majesté de luy donner tout ce qui sera à sa gloire, à laquelle j'ay consacré tout moy-mesme. Son médecin demeura mort, quand on luy vint dire ce changement que l'on avoit fait de l'archevesché de Monseigneur de Bourges avec Monseigneur N. Il ne se peut dire l'affection que tous ceux de Bourges portent à nostre bon archevesqiie, qui a ressenti ce coup, mais dans sa bonté ordinaire. Vous le cognoissez, croyez que cela fera bien du tort aux pauvres et à beaucoup de maysons religieuses, où il faysoit de grandes charitez. Nos Sœurs en avoient leur bonne part; car il les ayme fort, et leur faysoit beaucoup de bien. Si vous pouvez luy escrire un mot sur ce subjet, cela le consolera tout à fait. Le doux Jésus remplisse nostre cœur de Tamour tres-pur du sien, et nous fasse éternellement reposer en luy. Amen.
LE FONDATEUR d'oHDRE. S85
DCLII.
s, François de Sales, a Madame de Chantai, à Paris,
Le Sainct luy parle de diverses a£Falres temporelles et spirituelles.
7 aoust 1620.
Si celuy qui doit porter ces lettres, part, comme il dit, demain de grand matin, certes, ma pauvre tres-ch ère Mère, il n'y a pas moyen de vous envoyer les Constitutions, jusqu'à la sepmaine suivante : car il faut que je les revoye, ayant desjà dés le commencement treuvé des fautes en Tescriture. Or, je vous les envoyeray, ou par ceste commodité, si le porteur retarde un jour de plus, ou par la fine première qui se présentera, laquelle sera bientost. Or, ce sera à vous de voir si on les fera imprimer à Paris ou à Lvon.
De Rome, je n'ay encore nulles nouvelles : dés le despart de M. Michel, j'en attens tous les jours; mais les choses iront avec tant de tardivité, que si je me croyois moy-mesme, jeferois ce que ceux qui y sont, et qui entendent les affaires, disent de nous, et particuUerement de moy : nous importunons à force de demander des choses que nous pouvons faire, sans les demander; etneantmoins, puisque nous les demandons, il faut souffrir de ne les point avoir, que sous les conditions ordinaires de ceux qui les expédient. Or sus, puisque toutesfois nous sommes en ce train, nous ne devons rien oubher pour obtenir, et nous n'oublierons rien, Dieu aydant.
Je suis bien marry de quoy nostre fille a perdu son fils, et ne laisse pas d'espérer qu'elle portera plus heureusement ceux que Dieu luy donnera cy après.
Quand il sera tems de vous envoyer un ecclésiastique pour vous accompaigner au retour, vous m'advertirez , et je vous envoyeray ou M. Michel, M. Rolland, qui a une affaire par delà, laquelle il pourra peut-estre bien faire en cetems-là, et vous servira bien au voyage pour tout le tems que vous désireriez, puisqu'il n'est plus chanoine de Nostre-Dame, ayant quitté ceste place pour avoir plus de commodité de faire ce que je desirerois de luy : mais il ne faut point encore faire bruict de cecy.
Nous attendons le Révérend Père Juste pour Sainct-Laurent,
et nous sçaurons ce que l'on devra attendre du monastère de
Turin, et en Ccls qu'on y aille, ou du moins silost, on pourra
laisser nostre grande fille à Montferrand, ou l'employer ailleurs,
s'il se trouve expédient.
Ces deux grandes filles de Montferrand et d'Orléans sont un
peu deThumeur de leur père; elles sont un peu penchantes, à la condescendance, et complaysantes au parloir; mais il sera aysé de les modérer en bonne partie , car du tout il n'y a pas moyen. M. de Chalcedoine m'a corrigé de ce costé-là, et nous vivons avec plus de règle. Mais il m'eschappe tousjours de faire quelque faute; et, bien que ce soit peu, neantmoins, mes vieilles habitudes m'estant imputées, on me compte une faute pour trois.
Ma tres-chere Mère, si vous cognoissiez qu'il fust plus utile que vous demeurassiez là encore quelque tems, quoyque mes sens y respugnent, ne laissez pas d'y demeurer doucement. Car je me plays à gourmander cest homme extérieur, et j'appelle homme extérieur mon esprit mesme, en tant qu'il suit ses inclinations naturelles. Or, je dy cecy, pour ce que vous me dites dans vostre dernière lettre.
Sitost que nous aurons des nouvelles de Dijon, je vous en advertiray, et je me doubte que ce sera pour une mayson, parce que le Père Arviset, jésuite, me dit à Lyon que cela se traittoit encore.
J'ay receu vostre lettre, et je treuve que nostre Monseigneur FArchevesque est fort bien recompensé; Dieu veuille que les habitans de Bourges le soient aussi, et je l'espère, puisque celuy qui succède est si capable, et homme de bien ; mais je ne scay si c'est le pénitencier de Bourges ou celuyde Paris. Je vous suppHe, ma chère Mère, de bien chèrement saluer ce cher arche vesque, qui sera tousjours mon archevesque, nonobstant qu'il quitte son archevesché, et que j'en aye un autre à venir. Je suis, ma tres-chere Mère, et suis tousjours plus entièrement, plus invariablement, et plus parfaictement vostre, et tousjours plus incomparablement.
Je suis de l'advis du P. Binet, pour nostre sœur de Goufîer, et neantmoins je voudrois bien regaigner son cœur; car il me semble qu'elle n'en treuvera pas un qui soit plus pour elle que le mien, et il n'est pas bon d'abandonner les araitiez que Dieu seul nous avoit données ; et je me souviens tousjours que ceste fille couroit un jour si justement à la dilection de Dieu et (lespoûillement de soy-mesme, que je suis tout estonné de voir qu'elle se soit revestue derechef d'elle-mesme, et si fortement. Oh ! plust à Dieu que jamais elle ne fust partie d'icy ; Dieu eust bien treuvé d'autres moyens pour ériger la mayson de Moulins et de Paris. Toutesfois je me reprens, et^dy que Dieu a tout bien fait et a tout bien permis , et j'espère que comme sans nous il nous avoit donné ceste fille , sans nous aussi il nous la redonnera, si tel est son bon playsir; mais de Tinviter à revenir, il ne le faut
LE FONDATEUR d'oRDRE. 587
pas faire, si Dieu ne nous fait expressément cognoistre qu'il le veuille; il luy faut laisser faire ce coup purement à luy, selon sa divine providence.
Helas ! je pourrois escrire à ma tousjours plus chère fille M. de Port-Royal, et il n'y a pas moyen, non plus que de vous envoyer les Constitutions : ce sera au premier jour. Oh! que j'ay le cœur affligé sur la nouvelle du trespas de M. de Termes!
DCLllI.
S, François de Sales, à Mademoiselle de Frouville ,
à Saivicte-Marie y à Paris.
Le Sainct la félicite sur sa fidélité à la grâce; il loy fait voir que ce que l'on perd en quittant le monde est fort peu de chose , et que ce que Dieu nous donne en eschange est très-grand. Il l'encourage en luy faisant envisager la protection de Dieu.
Annessy. 9 aoust 1620.
Ce m'est une douceur nompareille, ma tres-chere fille, de voir l'opération céleste que le Sainct-Esprit a faite en vostre cœur, en vostre si forte et généreuse resolution de vous retirer du monde. Oh! que vous fistes sagement suivant la sagesse surnaturelle, ma tres-chere fille! car ainsi estoit-il en TEvangile de la feste qu'on celebroit, que Nostre-Dame s'en alla tout hastivement droict dans les monts de Jada. Ceste promptitude de faire la volonté de Dieu est un grand moyen d'attirer de grandes et puissantes grâces, pour la suitte et accomplissement de toute bonne œuvre; et vous voyez, ma tres-chere fille, qu'après la rude secousse que vostre cœur sentit, quand de vive force il se desprint de ses sentimens, humeurs et inclinations, pour suivre l'attraict supérieur , enfin vous voilà toute consolée et accoisée dans le bien-heureux buisson que vous avez choysi pour chanter à jamais la gloire du Sauveur et Créateur de vostre ame.
Or, relevez, ma tres-chere fille, relevez souvent vos pensées à ceste éternelle consolation que vous aurez au ciel, d'avoir fait ce que vous avez fait : ce n'est rien, certes (et je voy bien que vous le croyez ainsi), ce n'est tout à fait rien en comparayson de vostre devoir, et de ces immortelles recompenses que Dieu vous a préparées. Car que sont toutes ces choses que nous mesprisons et quittons pour Dieu? En somme, ce ne sont que des chetifs petits momens de libertez mille fois plus subjettes que l'esclavage mesme ; des inquiettudes perpétuelles , et des prétentions vaines, inconstantes, incapables d'estre jamais assou-
vies, qui eussent agité nos esprits de mille sollicitudes et empressemens inutiles, et ce pour des misérables jours, si incertains, et courts, et mauvais.
Mais neantmoins il a pieu ainsi à Dieu, que qui quitte ces neans et vains amusemens de momens, gaigne en contre-eschange une gloire d'éternelle félicité, en laquelle ceste seule considération d'avoir voulu aymer Dieu de tout nostre cœur, et d'avoir gaigné un seul petit grade d'amour éternel de plus, nous abysmera de contentement.
En vérité, ma tres-chere fille, je n'avois garde de vous dire : Foulez aux pieds vos sentimens, vos deffiances, vos craintes, vos adversions, si je n'eusse eu la confiance en la bonté de l'Espoux céleste, qu'il vous donneroit la force et le courage de soustenir le parti de l'inspiration et de la rayson contre celuy de la nature et de l'adversion.
Mais, ma tres-chere fille, il faut que je vous die que vous voylà doucement toute morte au monde, et le monde tout mort en vous. C'est une partie de l'holocauste; il en reste encore deux : l'une est d'escorcher la victime, despoûllant vostre cœur de soy-mesme, coupant et tranchant toutes ces menues impressions que la nature et le monde vous donnent; et l'autre, de brusler et réduire en cendres vostre amour-propre , et convertir tout en flammes d'amour céleste vostre chère ame.
Or, ma fille certes toute tres-chere , cela ne se fait pas en un jour; et celuy qui vous a fait la grâce de faire le premier coup, fera luy-mesme avec vous les autres deux; et parce que sa main est toute paternelle, ou il le fera insensiblement, ou, s'il vous le fait sentir, il vous donnera la constance, ains la joye qu'il donna au sainct duquel nous faysons la feste, sur le grille (1). C'est pourquoy vous ne devez point appréhender : Qui vous a donné la volonté, il vous donnera l'accomplissement : soyez seulement fidelle en peu de choses, et il vous establira sur beaucoup de choses.
Vous me promettez, ma tres-chere fille, que si on vous le permet, vous m'escrirez toutes les rencontres de vostre heureuse retraitte; et je vous promets qu'on vous le permettra, et que je recevray ce récit avec un extrême amour. Dieu soit à jamais beny, loué et glorifié, ma tres-chere fille, et suis en luy et pour luy, tres-singulierement, vostre tres-humble, etc.
P. S. Le bon oncle chartreux sera bien consolé quand il sçaura que vous estes (religieuse).
(1) s. Laurent.