VII
assez de courage et de capacité de bien faire , moyennant la grâce de Dieu, pour réussir en ceste entreprinse.
Je vous assèure, ma tres-chere fille, que ceste difficulté ne m'a point tant fasché, que pour le desplaysir que je sçay que vous en avez eu , sur le subjet duquel il faut que je vous die que vous lisiez un peu le chapitre de la patience de Philotée où vous verrez que la picqueure des mousches à miel est plus douloureuse que celles des autres mousches. Les entreprinses que les amys font sur nostre liberté sont merveilleusement fascheuses; mais enfin il les faut supporter, puis porter, et enfin aymer commode chères contradictions.
Certes , il ne faut vouloir que Dieu absolument, invariablement, inviolablement ; mais les moyens de le servir, il ne les faut vouloir que doucement et foiblement, affin que si on nous empesche en remploite(l) d'iceux, nous ne soyons pas grandement secouez. Il faut peu vouloir, et petitement tout ce qui n'est pas Dieu. Or sus, prenez courage : si le Père Recteur et moy sommes nreus, selon ce que j'ay dit cy-dessus, tout n'en ira que mieux. Vous souvenez-vous de la fondation de ceste mayson d'icy? Elle fut faite comme celle du monde, de rien du tout, et maintenant on a despensé près de seize mille ducatons (2) es bastimens, et jamais fille n'en bailla mille que ma sœur Fabre.
Nevers sera une mayson beniste, et sa fondation ferme et solide , puisqu'elle a esté agitée. Mais si d'aventure ces Messieurs (le Moulins ne vouloient pas entendre au party duquel le Père Recteur et moy sommes d'advis, que feroit-on? 0 certes, je ne me puis pas imaginer cela : mais en cas, il faudroit avoir bien soing de nostre sœur P. Hieronyme et de sa compaignie, et advertir nostre Mère, qui peiit-estre a quelque autre fondation par les mains, où elle pourroit estre employée. Si moins, on nous la renverra quand le tems sera un peu plus propre.
Et en tous evenemens il faut demeurer en paix dans la volonté de Dieu, pour laquelle la nostre est faite. Je salue de tout mon cœur ceste chère sœur P. Hieronyme, et la sœur Françoise- Jacqueline, et toutes nos chères sœurs.
En somme, bien-heureux sont ceux qui ne font pas leurs volontéz en terre; car Dieu la fera là-haut au ciel. Je suis infiniment vostre, ma tres-chere fille, et vous souhaitte mille bénédictions. Saluez, je vous supplie , le Révérend Père Recteur.
(i Emploi ou acquisition.
^2) Plus de 100,000 francs, le ducaton valant 6 fr 70 c.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 579
DCXLVIII.
s. François de Sales, à Madame de Chantai,
Il parle de la fondation d'Orléans, de l'eslection d'une Assistante. On peut recevoir une fille qui lutte avec la grâce contre son mauvais caractère. Du formulaire de la profession. Amitié du Saint i)our diverses personnes. Protection d'une fille contre son père.
Ceste commodité d'escrire vous semblera grande, ma véritablement et uniquement tres-chere Mère, et neantmoins elle ne l'est pas; car il m'a fallu faire tant de despenses et escrire à tant de prélats pour Lyon, Nevers, Orléans, Clermont, qu'il me faut bien haster pour vous rendre mon devoir, ma tres-chere Mère, je dy, selon que je le puis rendre. Voyla donq nos Sœurs qui s'en vont, et si je ne me trompe, elles sont toutes fort bonnes et de bonne observance, et nostre sœur Cl. Agnes (1) a si bien fait icy, que, comme je croy, elle fera encore mieux là. Nous avons pensé de vous envoyer ma sœur Marie-Gasparde d'Avisé, pour vous accompaigner à vostre retour, qui sera quand vcTus le jugerez à propos, si rien ne presse du costé de Turin. Ma sœur Françoise-Marguerite est demeurée assistante par eslection et consentement des deux tiers des voix; ma sœur M. Magdeleine en eut plusieurs, et sans considération à mon advis, puisqu'elle n'est encore point du monastère, ains seulement de la Congrégation, ayant encore demandé terme, pour achever ses affaires. Ma sœur M. Adrienne en eut aussi quelques-unes. Mais enfin Dieu voulut quecefust ma sœur Françoise-Marguerite et il veut tousjours le mieux, car c'est une bonne femme, sage, constante, et véritable servante de N. S., un peu seiche et froide de visage, mais bonne de cœur, courte en parolles, mais moelleuse. Nous ne faysons guère de préfaces elle et moy, ny d'appendices non plus.
Mais il faut que je vous die que nostre sœur Per. Marie est une fille tout à fait admirable, en parolles, en maintien, en affection , car tout cela respire la vertu et pieté.
Je suis tout à fait de vostre advis et de celuy de nostre bon P. Binet pour ma sœur M. Radegonde. Qu'une fille soit de tant mauvais naturel qu'on voudra, mais quand elle agit en ses essentiels deportemens par la grâce et non par la nature, selon la grâce et non selon la nature , elle est digne d'estre recueillie avec amour et respect comme temple du Sainct-Esprit, loup par nature, mais brebis par grâce.
(1) Joly de La Roche.
0 ma Mere, je crains souverainement la prudence naturelle, au discernement des choses de la grâce. Et si la prudence du serpent nest destrempée en la simplicité de la colombe du Sainct-Esprit , elle est tout à fait vénéneuse. Mon Dieu! que nostre grande fille est admirable! elle a regardé ma lettre d'un byais , duquel je ne Tay pas escrit. Il n'y a remède ; et ma lettre et la sienne sont escrites. Si jamais nous nous revoyons, vous les confronterez et verrez qui a le tort. Mais tousjours ayme-je ceste fille et ne crains nullement ses esmotions de descouragement; car après tout cela, Dieu, qui a voulu que je luy sois ce que je luy suis, luy seul fera qu'elle n'en doubtera jamais, ou si elle en double ce ne sera que par secousses, et comme par manière de tentation.
Vous recevrez les formulaires de la réception des novices à la profession et des pretendentes à Thabit. Je croy qu'il n'y a rien à dire par rayson. J'admire ces bons Pères qui croyent qu'on doive adjouster que l'on fait vœu aux Supérieurs. S'ils voyoienl la profession des Bénédictins, qui est la profession des plus anciens et peuplez monastères, ils auroient donq bien à discourir, car il n'y est fait mention quelconque ny des Supérieurs ny des vœux de chasteté , pauvreté et obeyssance, ains seulement de stabilité au monastère et de la conversion des mœurs selon la règle de Sainct Benoist. Qui promet l'obeyssance selon les Constitutions de Saincte Marie promet l'obeyssance et l'observance des vœux à l'Eglise et aux Supérieurs de la Congrégation ou monastère. En somme, il faut demeurer en paix. Car qui voudra meshuy ouyr tout ce qui se dira aura fort à faire. Véritablement M. la présidente de Herce est ma tres-chere fille et commère, et tout aymable devant Dieu et les hommes. Je luy escris, et la rayson mesme vouloitbien que je luy eusse plus tost rendu ce devoir. Je vous supplie de l'aymer chèrement encore pour l'amour de moy, qui voudrois que tous les gens de bien l'affectionnassent parfaictement.
Madame la comtesse de Fiesque est une des dames que j'honnore le plus en ce monde; et je sens encore avec suavité l'odeur de sa pieté et vertu, que je receus en deux seules fois que je la vis chez le bon Monsieur de Montelon, et chez Madame de Guise, et m'estimerois grandement favorisé si je pouvois luy rendre quelque digne service ; son ame est bien appellée de Dieu, et je croy qu'elle correspondra heureusement.
Qu'est-il besoin de vous dire, ny de l'honneur que je porte à nostre chère M. de Villesain, ny de l'affection que j'ay pour
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sa pieté? Car vous le savez bien, et si je puis gaigner un monaent, je luy escriray et à M. son mary, qui m'a fait l'honneur de m'escrire. Mais si je ne puis, faites-luy bien mes honneurs et ne craignez point d'en trop dire , car les parolles de qui que ce soit n'esgaleront pas ce que j'en sens. Et donnez encore, je vous suppHe, la bonne et saincte joye à Madame Hamelot, de son heureux accouchement. Ses consolations seront tousjours les miennes, puisqu'en toute vérité mon ame la chérit tres-singulierement. M. de Frouville sçayt bien qu'elle est tout à fait ma chère fille : elle a, je m'asseure, sa response.
Je vous supplie de saluer chèrement Mademoisslle de Puipeyroux et de là prier qu'elle asseure M. de Crevant et M. de Verton, et la bonne M. Amory qu'en vérité je conserve soigneusement une mémoire continuelle du devoir que mon cœur a de leurs âmes, que je chéris parfaictement. Ma Mère, nous avons eu ces huicts jours entiers nostre tres-aymable Monseigneur de Belley, qui a fait dés merveilleusement dévotes exhortations, et mesme le jour de la Visitation. Ce m'a esté une consolation extrême de le voir et savourer la véritable bonté de son esprit. Je n'ay point de nouvelles de mon frère de Boissy dés il y a trois sepmaines : il attend la venue du P. D. Juste qui peut-estre arrivera aujourd'huy; mais je ne sçay s'il amènera la très-bonne fille la signera Genovefa, que mon frère m'a escrit il y a quelque tems avoir demandé son congé aux Princes pour venir, impatiente de voir que l'on diffère tant l'érection du monastère de Turin. C'est une fille comme mon frère m'escrit, tout à fait généreuse et saincte.
Il est vray, j'ay prié nos sœurs de garder ceste grande Peronne, espérant que si les projects de la reformation de plusieurs monastères en ce pays réussit, je pourray treuver quelque moyen de la faire retirer, et ester de l'esminent péril d'estre perdue auquel elle seroit, si on la renvoyoit à son père , -qui ne menace de rien moins que l'envoyer parmy les huguenots et qui est homme si horrible, que puisqu'il le dit, on ne luy fait pas tort d'en doubter et le craindre. On fait beaucoup de choses pour sauver ufne ame, et je n'apprens pas que celle-cy fasse de si grans maux que pour cela on ne puisse luy faire la charité. Et croyez-moy, ma tres-chere Mère, quand j'importune, il faut que je me sois premièrement fort importuné moy-mesme. Je treuveray. Dieu aydant, quelque retraitte pour ceste fille, avec un peu de loysir. Et cependant, n'ayant pas l'habit, on n'en peut pas faire grande conséquence.
î)82 LETTRES.
DCXLIX.
s. François de Sales, à Madame de Chantai.
EHloge (le l'institut de la Viultatijn et des vertus des Religieuses. — Prélats persécutez,
dignes de respect.
Ma Ires-chere Mère, Dieu , qui a disposé de nos amas pour n'en faire qu'une en sa dilection, soit à jamais beny. Je salue vostre cœur, qui m'est plus précieux que le mien propre. Hé! que je désire que nostre vie ne vive pas en nous, mais en la vie de Jesus-Christ Nostre-Seigneur! EL que puis-je désirer de mieux pour nostre cœur.
Pour la grande fille, je luy escriray au premier jour, car je voy bien que nous sommes en une sayson, en laquelle il faut que les Pères commencent à faire leur paix. Helas ! il est pourtant vray que mon cœur n'a point de tort : car j'escrivis innocemment et tout à fait sans fiel, quoyqu'avec un peu de liberté, et contre le sentiment de ceste fille. La hayne irréconciliable que j'ay aux procez, aux contentions et aux tracas, me fit eserire ainsy. J'approuve grandement que vous luy donniez la somme qu'elle désire, puisque cela est plus conforme à la douceur, que Nostre-Seigneur enseigne à ses enfans. Enfin la paix est une saincte marchandise, qui mérite d'estre acheptée chèrement.
O^y» je dy qu'il faut tenir bon dans l'enclos de nos Règles et de nostre Institut : car Dieu ne l'a pas produict pour néant, ny ne l'a pas fait désirer en tant de Heux pour estre changé. L'édification que les Maysons donnent tous les jours, fait foy de l'intention du Sainct-Esprit : car c'est merveille, combien la réputations de la vie dévote s'aggrandit par la communication de nos vSœurs, lesquelles je voy aussi proffiter tous les jours, et devenir plus affectionnées à la pureté et saincteté de vie. Je fus une heure et demye au parloir : je vis trois de nos Sœurs, et je fus fort consolé de voir comme la vraye lumière leur fait voir la vérité des grandes et profondes maximes de la perfection, qui plus, qui moins; mais toutes, à mon advis, advancées : et plusieurs dames estrangeres qui les ont veuës, s'en sont allées les larmes aux yeux, et avec des gousts extrêmes.
Ma tres-chere Mère, je salue vostre cœur de tout le mien, qui est tres-parfaictement et irrévocablement vostre en Nostre-Seigneur, nostre unique amour. Je salue toutes nos Sœurs, et vous supplie de saluer tres-humblement Monseigneur nostre Archevesque, que je ne puis assez dignement honnorer à mon gré depuis qu'il a esté persécuté à la façon des anciens evesques de 'Eglise. Je voudrois bien luy pouvoir manifester le s'entimenl
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d'honneur et de respect que j'ay pour luy. Je suis de plus en plus, ma Ires-chere Mère, tout uniquement vostre en Nostre- Seigneur. Dieu soit beuy. — François, Ev. de Genève.