‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 47 sur 185 · CCCLXXXII · texte numérisé non relu

CCCLXXXII

S. François de Sales, à un Magistrat.

Ije Salnct le remercie de luy avoir envoyé un livre de poësies chrestlennes qu'il avoit composé, et le félicite de son heureux talent et du bon employ qu'il en fait. H blâme beaucoup les poëtes de son tems , qui corrompoient les mœurs , et fait voir en mesme tems la puissance de la poésie.

Monsieur, ce m'a esté un honneur extrêmement sensible d'avoir receu de vostre part ces riches et dévots théorèmes, que le Révérend Père Ange Le Blanc m'a remis; et si j'avois le riche parfumier ou cabinet des unguens que cet ancien prince Alexandre le Grand (i) destina pour la garde des livres et escrits d'Homère, je le destinerois aussi à la conservation de ce beau présent, lequel m'est d'autant plus précieux, que je n'avois garde de l'oser espérer, puisque je n'ay pas mesme pensé que vous eussiez sçeu que je fusse au monde , où estant de vray si peu de chose, confiné en ce recoing de nos montaignes, je me tiens pour invisible. Mais toutesfois, comme ce sont les grandes lumières qui descouvrent les atomes, ainsi m'avez-vous peu voir.

Or, puisque non-seulement il vous a pieu, Monsieur, de jetter vostre peusée, et, ce qui est encore le plus, vostre bien-vueillance sur moy, je vous supplie tres-humblement de me continuer ceste grâce par la mesme courtoysie et bonté qui l'a fait naistre en vostre ame, sans aucun mérite de ma part : et si je ne puis

(1) Alexandre, qui aimait passionnémeat les poésies d'Homère, ayant trouvé parmi le butin de Darius un petit coffre dont la matière et Touvrage étaient de grand prix , ordonna qu'on le lui gardât. « Je Tai dédié à Homère , ajouta-t-il, afin de conserver dans un ouvrage précieux le plus précieux ouvrage de Tesprit humain. »

lyS LETTRES.

|»ap les effects, au moins par affection je m'essayeray de correspondre à ceste faveur, vous portant à jamais un honoeur, ouy raesme, si vous me permette? ce mot, un amour tres-parlicutier : à quoy je suis encore attiré par ceste açavante pieté qui vous fait si heureusement transformer les muses payennes en chresliennes, pour les osier de ce vieux profane Parnasse, et les placer sur le nouveau sacré Calvaire,

Et plust à Dieu que tant de poëtes chrestiens, qui ont en noslre aage si dignement tesmoigné, comme vous, Monsieur, la beauté de leur esprit, eussent aussi, comme vous, fait paroistre la bonté de leur jugemenlau choix des subjels de leurs poèmes; la corruption des mœurs ne seroit pas si grande : car c'est merveille combien les discours resserrez dans les loyx des vers ont de pouvoir pour pénétrer les cœurs et assubjettir la mémoire. Dieu leur V4ieille pardonner l'abus qu'ils ont fait de leur erudi- [ tion. Et vous, Monsieur, usez, ainsjouysseztousjours ainsi saînc- I tement de ce beau, riche et bon esprit que la divine Majesté vous a conféré en ceste vie temporeUe, affio que vous vous rejouyssiez à jamais, contemplant et chantant glorieusement les mystères en la vie éternelle.

Je suis de tout mon cœur. Monsieur, voslre, etc.

S. François de Sales , à Madame la Senatrice de la Valbonne, sa nièce (1).

Je vous escris subitement, ma tres-chere nièce, sur le subjet que vous me touchastes dernièrement, parce que, n'ayant pas eu de porteur d'asseurance, je n'avois pas voulu faire response à ce poinct-là.

Ceste pauvre misérable Belot a une ame qui ne veut point estre corrigée par censeures; car elles ne luy ont pas manqué au commencement de ses vanitez, cause de sa ruyne; et la bonne mère de Chantai n'a rien espargné de ce qu'elle pouvoit penser estre propre pour l'en retirer, prévoyant bien que ceste humeur vaine la porteroit plus loing que pour lors elle ne s'imaginoiU

(1) lille BTuit oiiousc M. da La Vnlhoune, sénateur do Clianiliéri, fils aine de

l'evesque. 499

Neantmoins, on ne sçayt pas les conseils de Dieu, et ne faut jamais cesser de coopérer au salut du prochain en la meilleure façon que Ton peut : si donc vous pouviez parler à ceste chetive créature, la prenant un peu doucement et amoureusement, luy remonstrant combien elle seroit heureuse de vivre en la grâce de Dieu, Tenquerant si, quand elle a vescu lorsqu'elle vint en ceste ville, elle n'estoit pas plus ayse que maintenant; et passant ainsi tout bellement à luy représenter son mal-heur, je pense que cela la pourroit toucher : mais il faut tesmoigner que vous estes portée d'amour envers elle, et que vous n'avez point eu horreur de son mal-heur. Or, quand vous ne feriez que luy faire faire un bon souspir. Dieu en sera glorifié.

Mais je croy bien que vous aurez de la peine à trouver la commodité de faire à propos cest office, qui requiert beaucoup de loysirs ; car on nous dit qu'elle est gardée fort soigneusement. 0 que de miséricordes Dieu fait aux âmes qu'il retient en sa tres-saincte crainte et en son divin amour! mieux vaut le moindre brin de ce thresor, que tout ce qui est au monde. Vivez tousjours toute à ce souverain bien, ma tres-chere fille; c'est la prière ordinaire de vostre , etc.

CCCLXXXIV.

5. François de Sales , à une personne de la religion prétendue reformée , qui luy avoit tesmoigné le désir de conférer avec luy sur les matières de controverse.

Le Sainct s'en excuse sur son despart pour un voyage qui pressolt. Il dit un mot sur l'authorité des livres des Machabées et de TApocalypse, et de la prière pour les morts.

Monsieur, mon dessein ne fut pas d'entrer en aucune conférence avec vous; la prochaine nécessité de mon despart m'en ostoit entièrement l'occasion. Si les conférences ne sont bien conditionnées et accompaignées de loysir et de commoditez de les parachever, elles sont infructueuses. Je ne regarde qu'à la gloire de Dieu et le salut du prochain : où cela ne peut estre procuré , je ne fay point de conférence.

Vous sçavez bien ce que je veux dire, quand je parle du livre des Machabées, Il y en a deux; et deux font un corps de livre. Je ne prendray pas la peine d'en dire davantage, car je ne picote point.

Il est vray que nous disons et affirmons, et que vous le nyez

et rejetiez. L'Eglise a tousjours esté combattue par ceste mesme façon : mais vos négatives doivent estee preuvées par une mesme sorte de preuves qu'est celte que vous exigez de nous; car c'est à celuy qui nye de preuver, quand il nye contre la possession, et que sa négative sert de fondement à son intention. Les jurisconsultes nous le tesmoigneot, puisque c'est d'eux que la maxime est tirée : vous u'eu refuserez pas l'application.

La prière pour les trespassez a esté faite par toute l'ancienne Eglise; Calvin mesme le recognoist : les Pères l'ont preuve par l'authorité du livre des Machabées et l'usage gênerai de leurs prédécesseurs. Voyez la fin et le commencement du livre de S. Augustin, qu'il a fait sur ce aubjet. Nous marchons sur leurs pas, et suivons leurs traces.

Ny les livres des Machabées, ny l'Apocalypse n'ont pas esté sitost recogneus que les autres; l'un et l'autre neantmoins le furent esgalement au Concile de Carthage, où S. Augustin assista. On a doubté loysiblement de quelques livres canoniques pour un tems, desquels il n'est pas loysîble de doubler maintenant; les passages quej'ay citez sont si exprès, qu'ils ne peuvent estre divertis li, autre sens. Je vous conjure, par les entrailles de Jésus-Christ , de vouloir meshuy lire et l'Escriture et les anciens Pères avec un esprit déchargé de préoccupation : vous verrez que les parties principales et essentielles de la face de l'Eglise ancienae sont entièrement conservées en celle qui est maintenant.

On me dit que Dieu a mis en vous beaucoup de dons de nature ; n'en abusez pas pour forclore (1) ceux de la grâce, et considérez attentivement les qualitez de la part en laquelle vous desirez conférer. Si la commodité le permettoit, croyez que je ne la refuserois pas, non plus que je ne la refuserois pas aux sieurs miaistres de Genève mes voisins, quand ils la desireroient en bons termes.

Il ne seroit pas possible de faire avec profict des conférences par escrit entre nous; nous sommes trop esloignez. De plus, et que pourrions-nous escrire qui n'aytesté répété cent fois? Conférez à vostre salut l'attentive méditation sur vos oraysons et sur les anciens Pères; et j'y confereray mes pauvres et chetives prières, que je presenteray à la miséricorde de nostre Sauveur, auquel et pour l'amour duquel je vous offre mon service, et suis vostre, etc.

(1) Chasser.

CCCLXXXV.

Note escrite de la main de S. François de Sales , au subjet de la dispute qu'il avoit eue avec le fameux ministre Dumoulin, sur l'Eucharistie.

Monsieur de Geoeve m'a dit qu'il ne voudroit pour chose quelconque nyer la vérité de ses manquemens , et qu'il est donc vray qu'au rencontre qu'il eut chez Madame la marquise de Fervasq, il commit un deffaut de mémoire, ne trouvant pas en l'ancienne version latine de la Bible un mot où il pensoit le trouver, bien qu'il soit plusieurs fois ailleurs en la mesme version et pour le mesme subjet; et quoyque cela ne soit qu'une simple faute de mémoire, si (1) est-il marry qu'il luy soit arrivé, craignant que les esprits foibles n'en soient troublez; ne pouvant croire toutesfois que M. Dumoulin se vante de rien pour ce rencontre fait sans ordre ny règlement, puisque quand au fond de la question , à sçavoir ou non si Nostre-Seigneur avoit ordonné aux apostres de sacrifier en l'Eucharistie, il advoûa enfin qu'oiiy, et que l'Eucharistie estoit un sacrifice représentant celuy de la croix, qui estoit tout ce qu'on pouvoit prétendre sur ce poinct, dont le dit Monsieur de Genève dit qu'il ne se veut nullement vanter, bien qu'il se resjouysse grandement si le dit sieur Dumoulin persévère franchement à confesser la vérité dudit sacrifice.

(1) Encore.

Iir PARTIE. - LE FONDATEUR D^ORJ)RE^*>-

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