‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 48 sur 185 · CCCLXXXVI · texte numérisé non relu

CCCLXXXVI

s. François de Sales, à Madame de Chantai.

Vers anfl 4604 (^.

Madame, Dieu, ce me semble, m'a donné à vous; je m'en asseure à toutes heures davantage. Je prie la bonté divine de nous mettre souvent ensemble dans les sacrées playes de Jesus- Christ, et de nous y faire rendre la vie que nous en avons receue. Je vous recommande à vostre bon Ange : faites-en autant pour moy, qui vous suis dédié en Jesus-Christ. — François, Ev. de Genève.

CCCLXXXVII.

S, François de Sales, à Madame de Chantai.

Devoirs dm veafTes relativement à leur saint ; moyens de parvenir à ce bat.

Annessy, le jour de It Saincte-Croix, 3 may i6M.

Madame, c'est tousjours pour vous asseurer davantage que j'observeray soigneusement la promesse que je vous ay faite de vous escrire le plus souvent que je pourray. Plus je me suis esloigné de vous selon Texterieur, plus me sens-je joinct et lyé selon l'intérieur, et ne cesseray jamais de prier nostre bon Dieu qu'il luy playse,de parfaire en vous son sainct ouvrage, c'est-à-dire le bon désir et desseio de parvenir à la perfection de la vie chrestienne : désir lequel vous devez chérir et nourrir tendrement en vostre cœur, comme une besongne du Sainct-Esprit, et une estincelle de son feu divin. J'ai veu un arbre planté par le bien-heureux S. Dominique à Rome; chacun le va voir et chérit pour l'a-

(1) L'Ordre de la Visitation ne fat fondé qu'en 1610 ; mais on sait que , 8 ans auparavant f le saint en eut une claire révélation qui lui montra même les trois premières religieuses, et en particulier S^» Chantai. Il la reconnut facilement quand il la vit pour la première fois, durant le Carême qu'il prêchait à Dijon en 1604, et dès lors il s'appliqua à l;i diriger vers le but que Dieu proposait à tous deux. (N. E.)

(2) Ce billet fut écrit, de M. Hamon, de la première auberge en laquelle S. François s'arrêta , après avoir quitté Dijon.

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mour du planteur : c'est pourquoy, ayant veu en vous Tarbre du désir de la saincteté, que.Nostre Seigneur a planté en vostre mue, je le chéris tendrement, et prens playsir à le considérer plus maintenant qu'en présence; et jevous exhorte d'en faire de mesme, et de dire avec moy : Dieu vous croisse, o bel arbre planté ! divine semence céleste , Dieu vous vueille faire produire vostre fruict à maturité; et lorsque vous l'aurez produict, Dieu vous vueille garder du vent qui fait tomber les fruicts en terre , où les bestes vilaines les vont manger. Madame, ce désir doit estre en vous comme les orangers de la coste maritime de Gennes, qui sont presque toute Tannée chargez de fruicts, de fleurs et de feuilles tout ensemble : car vostre désir doit tousjours fructifier par les occasions qui se présentent d'en effectuer quelques parties tous les jours, et neantmoins il ne doit jamais cesser de souhaitter des objects et subjets de passer plus advant; et ces souhaicts sont des fleurs de l'arbre de vostre dessein; les feuilles seront les fréquentes cognoissances de vostre imbécillité (1), qui conserve et les bonnes œuvres et les bons désirs : c'est là l'une des colomnes de vostre tabernacle ; l'autre est l'amour. de vostre viduité, amour sainct et désirable, pour autant de raysons qu'il y a d'estoiles au ciel, et sans lequel la viduité est mesprisable et fausse. S. Paul nous commande ûî'Aownorer les veufves qui sont vrayementveufves{i, Thim. 5) : mais celles qui n'ayment pas leur viduité ne sont veufves qu'en apparence ; leur cœur est maryé. Ce ne sont pas celles desquelles il est dit : Bénissant je beniray la veufve (Ps. 93); et ailleurs, que Dieu est le juge , protecteur et deffenseur des veufves (Ps. 67). Loué soit Dieu, qui vous a donné ce cher sainct amour : faites-le croistre tous les jours de plus en plus, et la consolation vous en accroistra tout de mesme, puisque tout l'édifice de vostre bon-heur est appuyé sur ces deux colomnes. Regardez, au moins une fois le mois , si l'une ou l'autre n'est point esbranlée, par quelque méditation et considération pareille à celle de laquelle je vous envoyé une copie, et que j'ay communiquée avec quelque fruict à d'autres âmes que j'ay en charge. Ne vous lyez pas toutesfois à ceste mesme méditation ; car je ne vous l'envoyé pas pourcest effect, mais seulement pour vous faire voir à quoy doit tendre l'examen et espreuve de soymesme que vous devez faire tous les mois, affin que vous sçachiez vous en prévaloir plus aysement. Que si vous aymez mieux repeter ceste mesme méditation, elle ne vous sera pas inutile :

(1) Faiblesse.

mais je dy, ai voas l'aymez mieax; car en toot et partout Je désire que vous ayez une aaincte liberté d'esprit touchant les moyens de vons perfectioaner; pourveu que lea deos colomnes en soyent conservées et affermies, il n'importe pas beaucoup comment. Gardez-vous des scrupules , et vous reposez eotieremeot sur ce que je vous ay dit de bouche; car je l'ay dit en Nostre Seigneur. Tenez-vous fort en la présence de Dieu, par les moyens que vous avez. Gardez-vous des empressemeas et inquiettudes : car il n'y a rien qui nous empesche plus de cheminer en la perfection. Jettez doucement vostre cœur es playes de Nostre Seigneur, et non pas à force de bras. Ayez une extrême confiance en sa miséricorde et bonté, et qu'U ne voos abandonnera point; mats ne laissez pas pour cela de vous bien prendre à sa saincte Croix. Apres l'amour de Nostre Seigneur, je vous recommande celuy de son espouse l'Eglise, de ceste chère et douce colombe, laquelle seule peut pondre et faire esclore les colombeaux et colora belles à l'Espous. Loiiez Dieu cent fois le jour d'estre fille de l'Eglise à l'exemple de la Mère Thérèse (1), qui repetoit souvent ce mot à l'heure de sa mort avec extrême consolation. Jettez vos yeux sur l'Espoux et l'Espouse, et dites à l'Espoux : 0 que vam estes Espsux d'une belle Espouse! et à l'Espouse : Hé! guevotis estes Espotise d'un divin Espoux! Ayez grnnde compassion à tous les pasteurs et prédicateurs de l'Eglîse, et voyez comme ils sont espars sur toute la face de la terre; car il n'y a province au monde oii il n'y eu ayl plusieurs. Priez Dieu pour eux, affin qu'en se sauvant ils procurent fructueusement le saint des âmes ; et en cest endroict je vous supplie de ne jamais m'oublier, puisque Dieu me donne tant de volonté de ne jamais vous oublier aussi. Je vous envoyé un escrit touchant la perfection de la vie de tous les chrestiens. Je l'ay dressé, non pour vous, mais pour plusieurs autres : neantmoins vous verrez en quoy vous pourrez le faire prévaloir pour vous. Escrivez-moy, je vous prie, le plus souventque vous pourrez, avec toute la confiance que vous sçaurez ; car l'extrême désir que j'ay de vostre bien et advancement me donnera de l'alTection, si je sçay souvent à quoy vous en estes. Recomraaodez-moy à Nostre Seigneur, car j'en ay plus de besoin que nul homme du monde. Je le supplie de vous donner abondamment son sainct amour, et à tout ce qui vous appartient. Je suis sans Bn et vous supplie de me tenir pour vostre serviteur tout asseuré et dédié en Jesus-Christ,

1i) Sainte ThÉrÈac, canonisée en 1621 , par Grégoire XV.

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CCCLXXXVIII.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Jusqu'où l'on doit porter la souâmisslon et le respect que l'on doit à son directeur.

14 juin 1604.

Madame, ce m'a esté une tres-grande consolation d'avoir eu la lettre que vous m'escrivistes le 30 de may. Toutes ses parties sont aggreables : la souvenance que vous avez de moy en vos prières, car cela tesmoigne vostre charité; la mémoire que vous avez des sermons que j'ay faits ce Caresme; car, encore que de mon costéiln'y ayteu autre chose qu'imperfection, si est-ce que c'a tousjours esté parolle de Dieu, de laquelle le souvenir ne peut que vous estre fort utile ; le désir que vous avez de la perfection, car c'est un bon fondement pour l'obtenir. Tout cela doncques-me console, comme aussi ce que vous m'escrivez que le Révérend Père que Nostre- Seigneur vous a baillé pour directeur avoit trouvé fort bon que pendant mon séjour à Dijon vous m'avez communiqué vostre ame, et que mesme il ne treuveroit pas mauvais i}ue vous me donnassiez quelquesfois de vos lettres. Madame, si vous vous en ressouvenez, je vous dis bien cela mesme, quand vous me distes que vous craigniez de l'avoir offensé, ayant receu les petits advisquejevous donnay verbalement sur le subjet de vostre affliction intérieure, qui vous troubloit en la saincte orayson : car je vous dis qu'en cela vous ne sçauriez avoir fait faute , puisque le mal vous pressoit , et vostre médecin spirituel estoit absent; que cela n'estoit pas changer de directeur, ce que vous ne pouviez faire sans perte bien grande, mais que c'estoit seulement se souslager pour l'attendre ; que mes advis ne s'estendoient que sur le. mal présent, qui requeroit un remède présent, et partant ne pouvoient nullement prejudicier à la conduitte générale de vostre premier directeur.

Et quant au scrupule que vous aviez de m'avoir demandé mon advis pour l'addresse de toute vostre vie, je vous dis que vous n'aviez non plus contrevenu aux loyx de la sousmission que les âmes dévotes doivent à leur père spirituel, parce que mes conseils ne seroient rien plus qu'un escrit spirituel, duquel la prattique seroit tousjours mesurée par le discernement de vostre directeur ordinaire, selon que la présence de son œil et la plus grande lumière spirituelle, avec la plus entière cognoissance qu'il a de vostre capacité, luy donnent le moyen de le mieux faire

que je ne puis, estant ce que je suis; joinct que les advis que je pensois vous donner seroient tels qu'ils ne pourroient estre que bien accordans avec ceux du pere directeur. Mais quand vous m'eustes nommé le personnage, ressouvenez- vous, je vous supplie , que je vous dis avec pleine confiance qu'il me cognoissoil, et m'avoil fait ce bien de me promettre un jour son amitié ; et que je m'asseurois qu'il ne treuveroit point mauvaise la communication que vous aviez eue avec moy, tant je le tenois de mes amys. Vous voyez donc, Madame, quejejugeay fort bien de tout cela, et n'eraployay guère de tems ny de considération pour me résoudre à ce jugement. Je me resjouy doncques que vous ayez recogneu combien il est véritable que ceux qui sont bien accordans en l'intention du service de Dieu ne sont jamais guère esloignez d'affections et conceptions.

Je loiie infiniment le respect religieux que vous portez à votre directeur, et vous exhorte de soigneusement y persévérer; mais si (1) faut-d que je vous die encore ce mot : Ce respect vous doit sans double contenir en la saincte conduitte à laquelle vous vous estes si heureusement rangée, mais il ne vous doit pas gehenner, ny estouffer la juste liberté que l'Esprit de Dieu donne à ceux qu'il possède; pour certain, ny recevoir les advis et enseignemens des autres, ny recourir à eux en l'absence du directeur, n'est nullement contraire à ce respect, pourveu que In directeur et son authorité soient tousjours préférez. Beny soit Dieu ! je vous ay voulu ressouvenir de tout ce que je vous ay dit en présence, et y adjouster ce que j'ay pensé en escrivant, pour vous représenter pour un bon coup mon opinion sur ce scrupule ; et si j'ose bien me promettre que si vous le proposez à vostre directeur la première fois que vous le verrez, il se treuvera autant conforme avec moy en cet endroict comme il l'a esté en l'autre ; mais je laisse cela à vostre discrétion de le luy proposer ou non. Bien vous supplieray-je de le saluer à mon nom, et l'asseurer de mon service. Je l'ay longuement honnoré avant que de l'avoir veu; l'ayant veu, mon affection s'en est accreue, et m'estant aperceu du fruict qu'il a fait à Dijon (car vous n'estes pas seule), je luy ay donné et voué autant de cœur et de service qu'il en sgauroil désirer de moy. Je vous cberis ec luy, el luy en vous, et l'un et l'autre en Jesus-Christ. M. l'archevesque (2} m'a escrit une lettre si excessive en faveurs , que ma misère en est accablée. II le faut pardonner à sa courtoisie et naturelle

(1) Touldois. — (2) L'archrviique de Bourges, frire de saiote Chaolal.

LE FONDATEUR d'oRURE. 207

bonté. Mais je m'en plains à vous, parce que cela me met en danger de vanité. Vous ne m*escrivez point de la santé de M. vostre pere, et toutesfois j'en suis extrêmement désireux, ny de M. vostre oncle que je vous avois supplyé de saluer de ma part : au demeurant, puisque le pere directeur vous permet de m'escrire quelquesfois , faites-le, je vous prie, de bon cœur, encore que cela vous donnera de la distraction; car ce sera charité. Je suis en un lieu et en une occupation qui me rend digne de quelque compassion ; et ce m'est consolation de recevoir, parmy la presse de tant de fastidieuses et difficiles affaires , des nouvelles de vos semblables; ce m'est une rosée. Je vous tesmoigne par ceste longueur combien mon esprit aggrée la conversation du vostre. Dieu nous fasse la grâce de vivre et mourir en son amour, et, s'il luy plaist, pour son amour! Je l'en supplie, et vous salue bien humblement, donnant la saincte bénédiction à vos petits enfans, si vous estes à Chantai, car si vous estes à Dijon, je ne le voudrois entreprendre en la présence de M. leur oncle, bien que leur petit agenouillement et vostre demande me fit faire un pareille faute à mon despart. Dieu soit vostre cœur et vostre ame! Madame, je suis vostre tres-humble et affectionné serviteur.

CCCLXXXIX.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Ij'anité du directeur spirituel n'empesche pas qu'on ne puisse communiquer avec un autre des besoins de son ame. — Advis touchant l'exercice du sacrement de Pénitence, les scrupules et les peines intérieures , etc.

Le joar de S. Jean, 24 jain 1604.

Madame, l'autre lettre vous servira pour contenter le bon pere à qui vous desirez la pouvoir monstrer. J'y ay fourré beaucoup de choses pour empescher le soupçon qu'il eust peu prendre qu'elle fust escrite à dessein, et l'ay neantmoins escrite avec toute vérité et sincérité, ainsi que je dois tousjours faire; mais non pas avec tant de liberté comme celle-cy en laquelle je désire vous parler cœur à cœur.

Je suis bien d'accord avec ceux qui vous ont voulu donner du scrupule, qu'il est expédient de n'avoir qu'un pere spirituel, l'authorité duquel doit estre en tout et partout préférée à la volonté propre, et mesme aux advis de toute autre particulière personne; mais cela n'empesche nullement le commerce et com-

'20â LETTRES.

municalioi) d'un esprit avec un autre, ny d'implorer les advis et conseils que l'on reçoit d'aiUeurs.

Peu auparavant que je receusse vos lettres, un soir je prias en main un livre qui parle de la bonne Mère Thérèse, pour délasser mon ame des travaux de la journée, et je Ireuvay qu'elle avoil fait vœu d'obeyssance particulière au Père Gratian, de sou Ordre, pour faire toute sa vie ce qu'il luy ordonneroit, qui ne seroit contraire à Dieu ny à l'obeyssance des supérieurs ordinaires de l'Eglise et de son Ordre, Oultre cela, elle ne laissoit pas d'avoir tousjours quelque particulier et grand confident , auquel elle se communiquoit, et duquel elle recevoit les advis et conseils, pour les praltiquer soigneusement, et s'en prévaloir en tout ce qui ne seroit contraire à l'obédience vouée, dont elle se Ireuva fort bien, comme elle-mesme a tesmoigné en plusieurs endroicts de ses escrils. C'est pour vous dire que l'unité du père spirituel ne forclost (1) point la confiance et communication avec un autre, pourveu que l'obeyssance promise demeure ferme en son rang et soit préférée.

Arrestez-voos là, je vous supplie, et ne vous mettez nullement en peine en quel degré vous me devez tenir; car tout cela n'est que tentution et vaine subtilité. Que vous importe-t-il de sçavoir si vous me pouvez tenir pour voslre père spirituel, ou non, pourveil que vous sçachiez quelle est mon ame en vostre endrolct, et que je sçache quelle est la vostre au mien? Je sçay que vous avez une entière et parfaicte confiance en mon affection : de cela je n'en double nullement, et en reçois de la consolation. Sçachez aussi, je vous supplie, et croyez-le bien, que j'ay une vive et extraordinaire volonté de servir vostre esprit de toute l'estendue de mes forces.

Je ne vous sçaurois pas expliquer ny la qualité ny la grandeur de ceste affection que j'ay à vostre service spirituel; mais je vous diray bien que je pense qu'elle est de Dieu, et que pour cela je la nourriray cberemenl, et que tous les jours je la vois croistre et s'augmenter notablement. S'il m'estoit bien-seant, je vous eu dirois davantage et avec vérité; mais il faut que je m'arreste là. Maintenant, ma chère dame, vous voyez assez clairement la mesure avec laquelle vous me pouvez employer, el combien vous pouvez avoir de confiance en moy. Faites valoir mon affection, usez de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de vostre esprit : me voilà lout voslre; et ne pensozplus sous quelle

(I) N'cidul.

qualité, ny en quel degré je le suis. Dieu m'a donné à vous : tenez-moy pour vostre en luy, et m'appelez ce qu'il vous playra;

il ne m'importe.

Encore faut-il que je vous die , pour couper chemin à toutes les respL'ques qui se pourroient former en vostre cœur, que je n'ay jamais entendu qu'il y eust nulle lyaison entre nous qui portast aucune obligation, sinon celle de la charité et vray amitié chrestienne, de laquelle lelyen est appelle par S. Paul le lyen de perfection. Et vrayement il l'est aussi ; car il est indissoluble, et ne reçoit jamais aucun relaschement. Tous les autres lyens sont temporels, raesme celuy de l'obeyssance , qui se rompt par la mort et beaucoup d'autres occurrences; mais celuy de la charité croist avec le tems, et prend nouvelles forces par la durée. Il est exempt du tranchant de la mort de laquelle la faulx tranche tout, sinon la charité. La dilection est aussi forte que la mort, et plus dure que l'enfer, dit Salomon. Voilà, ma bonne sœur (et permettez-moy que je vous appelle de ce nom, qui est celuy par lequel les apostres et premiers chrestiens exprimoient l'intime amour qu'ils s'entre-portoient), voilà nostre lyen, voilà nos chaisnes, lesquelles plus elles nous serreront et presseront, plus elles nous donneront de l'ayse et de la liberté. Leur force n'est que suavité, leur violence n'est que douceur, rien de si plyable que cela, rien de si ferme que cela. Tenez-moy donc pour bien estroictement lyé avec vous, et ne vous souciez pas d'en sçavoir davantage, sinon que ce lyen n'est contraire à aucun autre lyen, soit de vœu, soit de maryage. Demeurez donc entièrement en repos de ce costé-là. Obeyssez à vostre premier conducteur finalement et librement, et servez-vous de moy charitablement et franchement.

Je respons à un autre article de vostre lettre. Vous avez-eu crainte de tomber en quelque duplicité, quand vous avez dit que vous m'aviez communiqué vostre esprit, et que vous m'avez demandé quelque advis. Je suis consolé que vous avez en horreur la finesse et duplicité ; car il n'y a guère de vice qui soit plus contraire à l'embonpoint et grâce de l'esprit. Mais si est-ce que ce n'eust pas esté duplicité, puisque, si en cela vous aviez fait quelque faute, à cause du scrupule que vous aviez en me communiquant vostre cœur, et me demandant des instructions, vous l'auriez suffisamment effacée par après, pour n'estre plus obligée de le dire à personne : neantmoins je loue vostre candeur, et me resjouy que vous l'ayez dit, comme aussi tout le reste.

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