‹ Œuvres complètes de Saint-François de Sales (volume 3)Chapitre 69 sur 185 · CDXLIV · texte numérisé non relu

CDXLIV

s. François de Sales, à Madame de Chantai.

Humilité de nostre Sainct ; il nepouvoit souffrir qu'on eust pour luy

la moindre estime.

I« joar de sainct Simon et sainct Jade, 28 octobre 1608.

Je nesçaurois maintenant, ma chère fille, respondre àvostre lettre du 7 de ce mois, que je receus hyer au soir bien tard; car il faut que je die messe , et que j'aille visiter une église aune lieue d'icy. Je diray ce que je pourray.

Ma fille, je ne suis que vanité, et neantmoins je ne m'estime pas tant que vous m'estimez. Je voudrois bien que vous me cogneussiez bien; vous ne lîdsseriez pas d'avoir une absolue confiance en moy, mais vous ne m'estimeriez guère. Vous diriez : Voilà un jonc sur lequel Dieu veut que je m'appuye : je suis bien asseurée, puisque Dieu le veut; mais le jonc ne vaut pourtant rien.

Hyer, après avoir leu vostre lettre, je me promenay deux tours, avec les yeux pleins d'eau, de voir ce que je suis et ce qu'on m'estime. Je vois donc ce que vous m'estimez, et m'est advis que ceste estime vous contente beaucoup : cela, ma fille, c'est une idole. Or bien, ne vous faschez point pour cela; car Dieu n'est point offensé des péchez de l'entendement, bien qu'il s'en faille garder s'il est possible. Vos affections fortes s'adouciront tous les jours par les fréquentes actions de l'indifférence. Revoyez une lettre que je vous escrivis au commencement (I), de la liberté de l'esprit. Adieu, ma fille tres-chere; je suis celuy que Dieu rend tousjours vostre.

CDXLV.

S. François de Sales, à Madame de Chantai.

Du repos de nos cœurs dans la volonté de Dieu.

La veille da glorieux sainct Nicolas , 5 décembre 1608.

Ma tres-chere fille, depuis mon retour de la visite, j'ay eu quelque ressentiment de fiebvre catarrheuse. Nostre médecin n'a point voulu m'ordonner d'autre remède que le repos, je luy ay

(1) Voyez la lettre du 14 octobre 1604; à ces mots : Pow le septiesme poinct,... (page 220;.

LE FONDATEUR d'oRDRE. 349

obey. Vous sçavez, ma fille, que c'est aussi le remède que j'ordonne volontiers, que la tranquillité, et que je deffens tousjours Tempressement, C'est pourquoy, en ce repos corporel, j'ay pensé au repos spirituel que nos cœurs doivent avoir en la volonté de Dieu, où qu'elle nous porte; mais il ne m'est pas possible d'estendre les considérations qui se doivent faire pour cela, qu'avec un peu de loysir bien franc et net.

Vivons, ma chère fille , vivons, tandis qu'il plaist à Dieu, en ceste vallée de misères, avec une entière sousmission à sa saincte volonté souveraine. Ah ! que nous sommes redevables à sa bonté, qui nous a fait désirer avec tant de resolution de vivre et mourir en sa dilection! Sans doubte, ma fille, nous le desirons, nous y sommes résolus : espérons encore que ce grand Sauveur, qui nous donne le vouloir, nous donnera aussi la grâce de le parfaire (Philip. 2).

Je considerois l'autre jour ce que quelques auteurs disent des alcyons (1), petits oyselets qui pondent sur la rade de la mer. C'est qu'ils font des nids tout ronds, et si bien pressés , que l'eau de la mer ne peut nullement les pénétrer; et seulement au-dessus il y a un petit trou par lequel ils peuvent respirer et aspirer. Là-dedans ils logent leurs petits, affin que, la merles surprenant, ils puissent nager en asseurance, et flotter sur les vagues sans se remplir ny submerger; et l'air qui se prend par le petit trou sert de contre-poids, et balance tellement ces petits pelotons et ces petites barquettes , que jamais elles ne renversent.

0 ma fille! que je souhaitte que nos cœurs soyent comme cela bien pressez, bien calfeutrez de toutes parts, affin que, si les tourmentes et tempestes du monde les saysissent, elles ne les pénètrent pourtant point, et qu'il n'y ayt aucune ouverture que du costédu ciel, pour aspirer et respirera nostre Sauveur! Et ce nid, pour qui seroit-il fait, ma chère fille? Pour les petits poussins de celuy qui l'a fait pour l'amour de Dieu , pour les aflections divines et célestes.

Mais pendant que les alcyons bastissent leurs nids, et que leurs petits sont encore tendres pour supporter l'efibrt des se- •cousses des vagues, helas! Dieu en a le soing, et leur est pi-

(1) L'alcyoQ est une espèce d'oiseau de mer de la grosseur d'une caille : il a le plumage bleu , vert et rouge , le corps de couleur rousse et enfumée , le bec tranchant , les jambes et les pieds cendrés. Il fait son nid sur la mer, vers le rsolstice d'hiver, dans les jours où la mer est calme, et que l'on appelle jours al- 4iyoniens t à cause de cet oiseau. On l'appelle aussi martinet, oiseau de Saint- Martin, inartinet pécheur et drapier.

toyable, empeschanl la mer de les enlever et saysir. 0 Dieu! ma fille, et donc cesle souveraine bonlé asseurera ie nid de nos cœurs pour son saincl amour, contre tous les assauts du monde, où il nous garantira d'eslre assaillis. Ah ! que j'ayme ces oyseaux qui sont environnez d'eaux, et ne vivent que de Tair; qui se cachent en mer, et ne voyent que le ciel! Ils nagent comme poissons, el chantent comme oyseaux; et ce qui plus me plaist, c'est que l'ancre est jetée du costé d'en haut, et Don du costé d'en bas, pour les affermir contre les vagues. 0 ma sœur, ma fllle 1 le doux Jésus veiiille nous rendre tels, qu'environnez d« monde et de la chair, nous vivions de l'esprit; que, parmy les vanitez de la terre, nous visions tousjours au ciel; que, vivant avec les hommes, nous le loiiions avec les anges; et que l'afTermissementdenos espérances aoittousjours en haut et au paradis! 0 ma tille! il a fallu que mon cœur ayl jeté ceste pensée sur ce papier, jettantaux pieds du crucifix ses souhaicts, affin qu'en tout et partout le saincl amour divin soit noslre grand amour. Helas ! mais quand sera-ce qu'il nous consumera? et quand consumera-t-il nostre vie, pour nous faire mourirà nous-mesmes, et nous faire revivre à nostre Sauveur? A luy seul soit à jamais honneur, gloire et bénédiction . Mon Dieu ! ma chère fille , qu'estce que je vous escris? je veux dire, â quel propos cela? 0 ma fllle I puisque nostre invariable propos, et finale et invariable resolution tend incessamment â l'amour de Dieu, jamais les parolles de l'amour de Dieu ne sont hors de propos pour nous, A Dieu, ma fille; ouy, je dy ma vraye fille en celuy duquel le sainct amour me rend obligé, ains tout consacré d'estre, vivre, mourir, et revivre à jamais vostre, et tout vostre. Vive Jésus! que Jésus vive et Noslre-Dame ! Àmen.

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