DXXIII
S, François de Sales, à Madame de Chantai.
Le Sainct luy fait part de quelques consolations qn*!! avolt eues.
Le second jour de Caresme (i) 4615.
Je vous escrivis allant à Sales, ma tres-chere Mère ; et maintenant je vous escris à mon retour. J'y ay eu trois consolations, et vous serez bien ayse de les sçavoir ; car ce qui me console vous console aussi comme moy-mesme.
Premièrement , ma chère petite sœur que je trouve tousjours plus aymable, et désireuse de devenir brave et dévote.
Secondement, qu'hyer, jour des Cendres, je fus ma matinée tout seul à la galerie et en la chappelle, où j'eus une douce mémoire de nos aymables et désirables entretiens lors de vostre confession générale : mais il ne se peut dire quelles bonnes pensées et affections Dieu me donna sur ce subjet.
Troisiesmement, il avoit fort neigé, et la cour estoit couverte d'un grand pied de neige. Jean vint au milieu , et balaya certaine petite place emmy la neige , et jeta là de la graine à manger pour les pigeons , qui vinrent tous ensemble en ce refectoire-là prendre la réfection avec une paix et respect admirable; et je m'amusayà les regarder. Vous ne sçauriez croire la grande édification que ces petits animaux me donnèrent; car ils ne dirent jamais un seul petit mot, et ceux qui eurent plus tost fait leur réfection s'envolerent là auprès pour attendre les autres.
Et quand ils eurent vuidé la moitié de la place, une quantité d'oysillons qui les regardoient vinrent là autour d'eux; et tous les pigeons qui mangeoient encore se retirèrent en un coing, pour laisser la plus grande part de la place aux petits oy seaux, qui vinrent aussi se mettre à table et manger, sans que les pigeons s'en troublassent.
J'admirois la charité; car les pauvres pigeons avoient si grande peur de fascher ces petits oyseaux , auxquels ils donnoient l'aumosne , qu'ils se tenoient tous rassemblez en un bout de la table. J'admiray la discrétion de ces mendians, qui ne vin-
(1) 26 février.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 435
rent à Taumosne que quand ils virent que les pigeons estoienl sur la fin du repas , et qu'il y avoit encore des restes à suffisance.
En somme , je ne sceus m'empescher de venir aux larmes, de voir la charitable simplicité des colombes, et la confiance des petits oyseaux en leur charité. Je ne sçay si un prédicateur m'eust touché si vivement. Geste imaige de vertu me fit grand bien tout le jour.
Mais voilà qu'on vient me presser, ma tres-chere Mère : mon cœur vous entretient de ses pensées, et mes pensées s'entretiennent le plus souvent de vostre cœur, qui est, certes, un mesme cœur avec le mien.
Vostre orayson de simple remise en Dieu est extrêmement saincte et salutaire. Il n'en faut jamais doubter : elle a tant esté examinée, et tousjours on a treuvé que Nostre Seigneur vous vouloit en ceste manière de prière. Il ne faut donc plus autre chose que d'y continuer doucement.
Dieu me favorise de beaucoup de consolations et sainctes affections , par des clartez et sentimens qu'il respand en la supérieure partie de mon ame : la partie inférieure n'y a point de part. Il en soit beny éternellement. Dieu, qui est l'ame de nostre cœur, ma tres-chere Mère, vous veuille à jamais remplir de son sainct amour. Amen.
Je fay ce que je puis pour le livre (1). Croyez que ce m'est un martyre bien grand de ne pouvoir gaigner le tems requis ; neantmoins j'advance fort, et croy que je tiendray parolle à ma treschere Mère. Vous estes, ma tres-chere Mère, toute précieuse à mon cœur. Dieu vous rende de plus en plus toute sienne. Je salue nos chères sœurs.