CHAPITRE VI De VArmée navale^ des colonies et du commerce
L'armée navale n'a pas les inconvénients de l'armée de terre; le commerce est son objet; telle est la politique européenne, qu'un Etat ne peut plus prospérer aujourd'hui, qu'à proportion que sa marine sera formidable. Les colonies sont devenues le nerf des métropoles, jusqu'à ce qu'elles les aient corrompues, qu'elles aient secoué leur injuste domination; alors l'esprit du commerce qui comprime aujourd'hui toute l'activité de l'Europe étant perdu, l'esprit de conquête prendra sa place; l'Europe deviendra barbare, ses gouvernements tyranniques, et les autres continents refleuriront peut-être.
Le commerce a suivi toutes les révolutions dans le monde. L'Afrique après la ruine de Carthage perdit sa liberté, ses mœurs, avec son négoce; TAsie perdit sa splendeur quand Rome et les ports d'Italie devinrent sa métropole. Ces parties 3u monde ont langui depuis, parce qu'elles ont négligé leurs comptoirs et leurs vaisseaux.
Il y eut même une époque où le commerce fut mort presque par toute la terre, ce fut depuis la décadence de TEmpire jusqu'à la découverte du nouveau monde. Il n'y avait plus de métropole ; ce fut la cause du despotisme qui couvrit la terre entière. ,
L'Europe, par la nature de son climat, doit conserver plus longtemps sa constitution et son négoce; je dis sa constitution, car l'Europe n'est qu'un peuple; le même commerce a produit les mêmes périls, les mêmes intérêts; si jamais elle vient à perdre ses colonies, elle sera la plus malheu- ' reuse des contrées, parce qu'elle aura conservé son avarice. S'il se trouve alors en Europe un peuple libre et dont la morale ne soit point le commerce, il aura bientôt subjugué tous les autres.
La fortune générale est donc liée aux rapports des différents peuples avec les colonies, et aux rapports de ces différentes puissances entre elles; la marine embrasse tous ces rapports, elle rend l'Europe redoutable au nouveau monde et redoutable à elle-même.
Plus le génie de la constitution est contraire au luxe, plus il est dangereux de commercer; mais si les denrées superflues sont chargées d'impôts, le luxe vient au secours de l'agriculture, le commerce n'est plus relatif qu'au droit des gens et devient économique.
L'Etat aura cet avantage qu'il enrichira ses colonies, sa marine, son commerce, son trésor,et n'appauvrira que les vices avec mesure.