‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 11 sur 150 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

ARGUMENT

Comment Sornit devint âne; comment sa mie Adelinde fut violée par un Hermite; comment rAmour délivra Sornit; comment la Folie devint Reine du monde.

Il prit un jour envie à CharUmagne De baptiser les Saions mécréans:

Âdonc il s'arme, et se met en campagne, Suivi des Pairs et des Paladins francs.

Monsieur le Magne eût mieux fait, à mon sens, De le damner que de sauver les gens, De s'enivrer au milieu de ses Lares, De caresser les* Belles de son temps.

Que parcourir maints rivages barbares, Et pour le Ciel consumer son printemps.

Dix ans entiers, sur les rives du Xante, On vit aux mains les Mortels et les Dieux.

Passe, du moins, c'était pour deux beaux yeux, Et cette cause était intéressante :

Mais je plains bien les Héros que je chante.

Comme des fous, errans, sans feu ni lieu, Depuis quinze ans, les sires vénérables Et guerroyaient, et s'en allaient aux diables, En combattant pour la cause de Dieu.

Tout allait bien, et le bon Roi de France De triompher caressait Tespérance, Quand lui, l'armée, et tout le peuple franc, Devinrent fous, et vous saurez comment.

Le blond Sornit, Sire de Picardie, Ayant en croupe Adelinde sa mie, Errait au sein d'une épaisse forêt.

Où le pouvoir d'une triste magie.

Des voyageurs plaisamment se jouait.

Le passager un siècle cheminait De çà, de là, par maintes avenues^ A droite, à gauche, el sans Vtqwn^^ ^'va^sj^^v^

Car la forêt, par un enchantement, Suivait les gens, s'avançait à mesure, De quel côté qu'on tentât aventure.

Sornit le preux s'ennuyait cependant ; Dans ces déserts sa valeur abusée, Depuis longtemps ne s'était exercée; Sornit brûlait de signaler encor Et son grand cœur et sa haute vaillance.

Pour Adelinde^ et l'Amour, et^la France.

De temps en temps il sonnait de son cor; Tout répondait par un profond silence.

Mais un beau soir il voit venir enfin Un Chevalier enveloppé d'airain, Le pot en tète, et là lance à la main, Et sous lequel un pallefroi superbe.

D'un pied léger effleure à peine Therbe.

Il accourait à pas précipités; SomU s'avance, et lui crie ; Arrêtez, Chevalier preux, si n'êtes pour la France.

Je suis pour moi, dit l'autre avec fierté.

Et sur le champ remets à ma puissance Ce Palefroi, cette jeune Beauté, Si n'aimes mieux mourir pour leur défense.

Vain Chevalier, les perdrai s'il le faut, Dit le Picard, mais périrai plutôt; Et tout à coup ses yeux bleus s'arrondissent, Et l'un sur l'autre ils fondent tous les deux : Sous les éclairs leurs casques retentissent, La forêt tremble et les chevaux hennissent.

Plein de fureur, l'un et l'autre guerrier. En cent détours, et de taille et de pointe, Multipliait le volatil acier.

Par-tout la force à l'adresse était jointe.

Tantôt le fer, étendu mollement.

Du fer rival suivait le mouvement; Puis tout à coup leur fougue redoublée.

D'un bras soudain alongé, raccourci, Cherche passage au sein de l'ennemi.

OUGANT

Et fait frémir la forôt ébranlée.

Alinde en pleurs, un bras au ciel tendait, Et son amant de Tautre entrelaçait; Ses crisperçans et le bruit de Tépée, De la nuit sombre augmentent la terreur; Elle criait, d'épouvante frappée :

Ah! déloyal, percez plutôt mon cœur!

A la faveur de son coursier agile.

Notre inconnu s'élance brusquement, Prend dans ses bras Adelinde immobile, Pique des deux, et fuit comme le vent.

Glacé de honte, enflammé de courage, Plein de regret, plein d'amour, plein de rage, Sornit s'emporte, et vole sur ses pas.

Linde criait, et lui tendait les bras :

Bientôt après devant eux se présente, Environné d'une onde transparente, Un grand châtel, couvert de diabloteaux Tenant en mains des torches, des fanaux.

Dont le zéphyr, dans les replis des flots, Allait briser Timage étincelante.

Sornit hâtait son cheval au galop.

Au son du cor le pont-levis s'abaisse.

L'inconnu passe, et Sornit aussi-tôt.

Soudain le pont se lève avec vite.sse ; Tout disparaît, les fanaux sont éteints.

Devers le ciel Sonii! tendait les mains; Par-tout il roule une ardente prunelle, A haute voix Adelinde il appelle.

Rien ne répond : seul, l'écho de ces lieux Renvoyait Linde à son cœur amoureux.

A la douleur succède la furie.

La lance au poing, il saute de cheval :

J'aurai ma Dame, ou fy perdrai la vie, La porte était d'un acier infernal; Sa lance en feu contre elle se partage :

Plus furieux de se voir désarmé.

En cris confus il exhale sîl t^^^.,

Quand tout à coup il se trouve enfermé.

Le cœur humain est né pour la faiblesse, Et Théroïsme est un joug qui Toppresse.

Le Chevalier commença parjurer, Par braver tout, et finit par pleurer.

Dans le château quand Linde fut entrée, Le ravisseur, la tenant par la main, La conduisit, interdite, éplorée, En certain lieu lugubre et souterrain; Puis il s'en fut. 11 parait à sa place Un gros Hermite enflammé par la grâce, A la lueur d'un lustre de cristal.

Ses yeiix brillaient d'un éclat infernal; Le Moine en rut, dans sa rage cinique, Sur ses appas porte une main lubrique; D'un bras nerveux à terre il vous l'étend, Et Linde en pleurs criait : Mon Révérend !

Ce fut en vain; d'une moustache rude Il va pressant sa bouche qui Télude, Et sa main dure, en ces fougueux transports, De ce beau sein meurtrissait les trésors.

Linde mourait de plaisir et de rage, Le maudissait en tortillant du eu, Et quelquefois oubliait sa vertu.

Oh î qu'il est doux, dans le feu du bel âge, Pour un tendron, à son penchant livré, De recevoir sur ses lèvres brûlantes Mille baisers d'un amant adoré, De le presser en des mains caressantes. De se livrer et se laisser charmer î Mais qu'il est triste, hélas! de se confondre Avec quelqu'un qu'on ne saurait aimer.

De se sentir à regret enflammer, Et malgré soi brûler et lui répondre!

Li7îde pleuroit dans les bras du vilain.

Après qu'il eut sa luxure assouvie.

Il l'emmena sur une tour d'airain.

Qui commandait à toute la prairie.

ORGANT

Tel autrefois Saint^ean le songe-creux.

Dans son (iéserl, rêvant TApocalypse, Etait porté sur la voûte des cieux, Gomme Lansberg pour prédire une éclipse :

Il voyait là des animaux pleins d'yeux, Des chandeliers, des vents, des sauterelles, Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles : Linde ne vit ces objets merveilleux, Et seulement le déloyal Hermite Vous la posa brusquement de son long Sur un chariot traîné par un Démon Qui dans les airs soudain se précipite.

(L Adieu la belle; adieu, dit l'homme à froc, « Dans un désert prenez en patience « Cette aventure, et je jure Saint-Roch « Que de vos jours ne reverrez la France :

« Vous apprendrez le but de TEnchanteur ».

Mais suivons /.m(/e; elle appelle mon cœur.

Après avoir, dans sa course rapide.

Un jour entier fendu l'espace vide; Après avoir franchi de vastes mers, Dec monts, des lacs, des cités, des déserts, Son char léger s'abattît de lui-même Sur un rocher où Neptune orageux Venait briser ses flots impétueux.

Dans le transport de sa douleur extrême, De cris perdus elle frappa les cieux, Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.

<( Quelle est, hélas! quelle est ma destinée! « S'écria-t-elle, après quelques instans, « Dans l'univers errante, abandonnée, « Triste jouet de noirs enchantemens, « Loin d'un amant à vivre condamnée !

« C'est donc ici que le ciel rigoureux « Fixe à jamais mon destin amoureux.

« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages?

(( J'entends la mer se briser sur ces plages; « Tout est brûlé des fe\rx ^TAçi\i"à ^\i\w\:t,.*

<^ Ainsi mon cœur est brûlé par l'amour !

« mon amant, quel effroyable espace

« En ce moment te sépare de moi !

« Que dis-je? hélas! mon cœur e&t près de toi;

« Le lien peut-être a volé sur ma trace »!

Alinde alors poussa de longs sanglots, Fondit en pleurs, et tomba sur le dos.

Dans ce moment d'amour et d'infortune.

Tendre Sornit, que n'étais-tu présent !

Ces yeux errans sous leur paupière brune, Ces bras d'ivoire étendus mollement, Ce sein de lait que le soupir agite, Et sur lequel deux fraises surnageaient, Et cette bouche et vermeille et petite Où le corail et les perles brillaient, Au Dieu d'amour tes baisers demandaient.

Quelques instans, Adelindej plaintive.

De son amour entretint les regrets; Et soit le bruit des vagues sur la rive, Soit môme encor cette stupide paix Qui naît du choc de nos troubles secrets ; Elle dormit. Le Maître du tonnerre Fit le sommeil exprès pour la misère.

Dans une touc , notre amant enfermé.

Voyant Alinde à ses baisers ravie :

« Amour, dit-il, Amour qui m'as charmé ; « Ah ! suis ma Dame, et protège sa vie ; « Rappelle-lui ses plaisirs, ses sermons ; « Protège-la contre les maléfices, « Contre elle-même et les enchantemens, « Et quelquefois peins-lui tous les supplices « Qu'elle me coûte en ces lieux effrayans.

« Quand elle dort, que ta voix lui rappelle •« Dans ces cachots que je veille pour elle ».

Comme il parlait, le tendre Chevalier Sentit son dos en voûte se plier; En un poil dur sa peau douce est changée, Ses mains d'ivoire et ses pieds rembrunis

ORGANT

Ed ud sabot sont soudain racornis, Pousse une queue, et sa tête allongée D'oreilles d'âne est bientôt embranchée.

Tendre Soiniit^ du moins, dans ton malheur, L'enchantement ne changea point ton cœur!

Il veut parler, ses soupirs énergiques Font du châtel résonner les portiques.

Le Dieu d'amour, qui l'avait entendu, Pleure le trait que son arc a perdu.

« Eh quoi ! dit-il, moi, le Roi de la terre, « J'aurai rendu cent Héros mes captifs, « Et j'aurai fait qu'un ange de lumière « Aura quitté le séjour du tonnerre, « Pour forniquer avec deux tétons juifs ; « Et mon courroux n'aura pas la puissance « De se venger d'une telle insolence !

« Ah ! pour jamais périsse mon carquois, « Si le Ténare est rebelle à ma voix, « Si les Démons, les vents, et le tonnerre, « Au môme instant ne servent ma colère ».

Amour alors, alTourché sur un vent, Pique des deux, et vole au firmament. Il était rheure où, des grottes de l'onde, Phébus se lève aux barrières du monde.

Les Chérubins, dans leurs alcôves d'or, Sur Tédredon là-haut dormaient encor.

Amour arrive, et le vaste Empirée De tout côté frémit à son entrée ; Et sa présence a plongé tous les cieux Dans un repos tendre et voluptueux.

Dieu sommeillait sans sceptre et sans couronne, Sur le dernier des degrés de son trône, Le cou posé sur un broc de nectar; Et cependant les rênes de la Terre Erraient sans guide et flottaient au hasar.

Amour les prit, et monté sur un char Qui contenait l'attirail du tonnerre, La foudre en main, il s\\Vom\^\Çi^'^vî'?..

10 œUVRES COMPLETES DE SAINT-JUST

Menace, rit, évoque les enfers.

Le jour s'enfuit, Téclair part, le ciel gronde,

Mille Démons, mille spectres hideux.

De leurs nazeaux, de leurs culs, de leurs yeux,

Soufflent dans l'ombre une lueur immonde.

Le gros Hermite, au donjon de sa tour.

En cercles vains agite sa baguette ; Enchantemens. grimoires, amulette, Tout est rebelle, et tout cède à l'Amour.

L'Hermitte enfin sort par une fenêtre, Assis en Tair sur un grand farfadet ; Sa dextre main une corne tenait, L'autre la queue, et le monstre planait.

L'on vit soudain la forêt disparaître, Et le château du profane Enchanteur Dans rhorizon s'éclipser en vapeur.

Il ne resta qu'un âne dans la plaine : Cet âne-là l'on devine sans peine.

Amour sourit avec un air malin.

De ce triomphe, ouvrage de sa main.

Aux flancs de l'âne il ajuste ses ailes, D'un bond léger lui saute sur le dos, Et de sa voix caressant les échos, Sornit s'élève aux plaines éternelles.

Sauf le dessein, peut-être audacieux,.

De dérober la foudre dans les cieux.

L'on applaudit à l'heureuse aventure.

Qui de l'Hermite a puni la luxure.

Mais cet amour, enfant capricieux, Le plus petit et le plus grand des Dieux, Pour l'intérêt d'une faible vengeance.

En arrachant aux fers un Paladin, En prépara d'autres au genre humain, Surcroît aux maux qui menacent la France.

Amour partit, et laissa dans les airs.

Et le tonnerre, et les fatales rênes.

Au gré du vent flottantes incertaines ; Mais les coursiers qui, frappés des éclairs,

ORGANT ii

Ne sentent plus de main qui les réprime, Des deux profonds escaladent la dme ; Leur frein rougit d'une écume de feu, Leur crin se dresse, ils s'agitent, hennissent, Et par les airs, d'un pied fougueux bondissent : Le char s'ébranle, et la foudre s'émeut ; Son roulement remplit au loin le vide, Frappe le ciel, emporte les coursiers.

Qui, furieux, impétueux, légers.

Enflamment l'air dans leur course rapide.

Des Chevaliers qui regagnaient le camp.

Virent de loin ce spectacle frappant.

Chacun avait sa douce amie en croupe Loyalement, et l'amoureuse troupe Allait errant et par monts et par vaux.

Anes la nuit, et le jour des Héros.

Trois ils étaient, le Sire de Narbonne, Guy de Bretagne^ Etienne de Péronne ; Tous fort courtois et loyaux Paladins, Cherchant par-tout les hautes aventures.

Couverts d'honneur, de fange et de blessures ; Car nos aïeux, comme nous, étaient vains.

Braves, légers, et de la renommée.

D'un nez avide avalant la fumée :

Jusques au bout les Gaulois seront ains.

Le Chevalier Etienne de Péronne^ Avecque lui belle Dame menait.

Qu'à fétoyer les gens il obligeait.

Comme charmante et benoîte personne'.

Qui des humains les autels méritaient.

Cettuite dame, on l'appelait Folie -^ Son œil était égaré, mais fripon.

Telle devrait se montrer la Raison ; Elle plairait par la supercherie.

Et ferait plus, par un coin de teton, Qu'avec Socrate, et Jésus, et Platon.

Folie est sotte ; oui, mais elle est jolie ; Elle suivait en croupe le ftë\o^,

12 OEUVRES COMPLÈTES DE SALNT-JnST

En secouant un essaim de grelots,

Dont la criarde et bruyante musique

Eût détraqué de stoïques cerveaux.

Sa robe était toute hiérogliphique ;

On y voyait, en forme de plain-cbant,

Les œuvres, noms, et grotesques figures

Des plus grands fous du passé, du présent ;

Et, qui plus est, ceux des races futures.

Ici César ^ cet honnête brigand ;

Là ce bandit, dont la rage infernale

Ensanglanta l'univers gémissant.

Et qui serait à mes yeux bien plus grand,

S'il n'eût jamais vaincu que Bucpphale ;

Là ces fléaux que le Nord|inhumain

Contre l'Europe a vomis de son sein ;

Là Louis IX^ ce fou bien plus bizarre,

Qui saintement sacrilège et barbare.

Sut déguiser, sous la cause du Ciel,

L'ambition de son cœur plein de fiel.

Et dans un temps chrétiennement stupide,

Fit honorer une main homicide,

En colorant, par des signes de croix,

Le noir penchant de son cœur discourtois.

Là Charles-Quint^ au fond d'une cellule ;

Dupe du Ciel, l'imbécille cafar.

Devait troquer le sceptre de César,

Et le laurier contre un froc ridicule.

Plus grand, plus faible, en champ clos redouté,

Ici François par un page dompté ;

Là Henri //, ivre de volupté.

Baisant Diane au déclin de sa vie,

El caressant ses tétons de harpie.

Vous étiez-là, pauvres fous bien déçus,

Vieux Licophrons du Concile de Trente,

Cardinaux ronds, Moines, Prélats joufflus ;

Le Saint-Esprit riait de votre attente.

Et de vous voir, sottement absolus.

Donner le Ciel et réformer Jésus.

OKGANT 13

Là le profil de Sixte le Cinquième.

On distinguait, autour des falbalas,

Maints beaux esprits du siècle dix-huitième ;

Piis était par hasard vers le bas ;

Mais on ne peut le reconnaître à Taise,

Car cet endroit de la robe qui pèse,

A balayé dans quelque chemin gras.

Dame Folie^ en ce bel équipage, Depuis long-temps faisait route et voyage Avec le Sire : elle avait parcouru Pays lointains, et son culte étendu Dans Tunivers, sur-tout dans ma patrie, Qui depuis onc ne s'en est départie.

Quand elle vit le char et les coursiers, Elle quitta nos penauds Chevaliers, Et pour manteau leur laissant son génie, Avec le char s'envola comme Élie.

Elle s'envole, et, nouveau Phaéton, De l'univers détraque le limon.

Tous les pays où son goût la dirige, Perdent le sens ; le sceptre des humains»

Ce sceptre d'or, travesti dans ses mains, Sème par-tout un esprit de vertige.

Elle parcourt les rivages gaulois, Bords fortunés et soumis à ses lois.

Là de tout temps elle fut adorée, Comme Phébus à Delphes autrefois, Et le soleil, de la voûte éthérée N'éclaire point, dans ce fol univers, A son amour des rivages plus chers.

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