‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 13 sur 150 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

AKGUMENT

Comment r Archevêque Ebbo devint le Calchas de Vai^née : suite du péché du saint Archevêque Turpin.

Je veux bâtir une belle chimère; Cela m'amuse et remplit mon loisir.

Pour un moment, je suis Roi de la terre; Tremble, méchant, ton bonheur va finir.

Humbles vertus, approchez de mon trône; Le front levé, marchez auprès de moi; Faible orû^elin, partage ma couronne...

Mais, à <5ifi^^ot, mon erreur m'abandonne; L'orpheHii pleure : ah! je ne suis pas Roi!

Si je l'étâîs, tout changerait de face:

Du riche altier qui foule l'indigent, Ma main pesante affaisserait l'audace, Terrasserait le coupable insolent, Élèverait le timide innocent, Et pèserait, dans sa balance è%"a\^,

Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.

Pour annoncer la majesté royale,

Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.

Que Marins annonce sa présence

Par la terreur et la clef des tombeaux;

Je marcherais sans haches, sans défense,

Suivi de cœurs, et non pas de bourreaux.

Si mes voisins me déclaraient la guerre, J'irais leur dire : « Écoutez, bonnes gens; « N'avez- vous point des femmes, des enfans?

« Au lieu d'aller ensanglanter la terre, « Allez vous rendre à leurs embrassemens ; « Quittez ce fer et ces armes terribles, « Et comme nous, allez vivre paisibles ».

Mon peuple heureux, mais heureux dans ses ports, Sang profaner, aux rives étrangères, Sa cendre due aux cendres de ses pères.

S'enrichirait de ses propres trésors, Et fleurirait à l'ombre respectable Des vieilles lois de nos sages aïeux, Arbres sacrés, recours des malheureux, Sans que jamais mon sceptre audacieux Osât flétrir leur mousse vénérable.

Je laisserais le Tuir et le Huron Se faire un 'Dieu chacun à leur façon, Bien pénétré du sublime système Que Dieu n'est rien que la sagesse même, Et que l'honneur, la vertu, la raison, Bien avant nous, dans Emile et Caton, Valaient leur prix, sans le sceau du baptême.

Si Charlemagne eût comme moi pensé, Il aurait eu maints déplaisirs de reste.

Devers le Rhin il s'était avancé.

Toujours armé pour la cause céleste.

Enflé déjà de ses exploits nouveaux.

Il s'apprêtait à traverser les flots; Mais de revers une invincible nue Le menaçait : la source en est connue.

OIIGANT

L'Éfôque Ehbo^ qui lisait couramment, Était alors un prodige étonnant.

Dieu, par son baume, avait fait des miracles, Et par sa bouche annonçait ses oracles.

Plein (le mépris pour les terrestres biens.

Il vint s'asseoir sur le siège de Reims; Il quitta tout pour Jésus et Marie, Sa pauvreté, ses haillons, sa patrie, Mais conserva, dans un dévot éclat, - L*air simple et sot de son premier état.

Pendant la nuit, il ronflait dans sa tente, Seul par hasard ; un grand bruit l'éveilla :

II voit, au sein d'une nue éclatante, Un i4n^e assis, qui d'abord l'appela.

Ebho troublé, d'une voix chancelante Lui répondit : « Gloire soit au Seigneur^ « Qui vient trouver son humble serviteur, »

Le Messager du Maître du tonnerre, D'un saut léger ayant mis pied à terre.

Vers le châlit s'est avancé soudain, Une écritoire et la plumo à la main.

Ses doigts bénis lèvent la couverture.

Le Saint Prélat, immobile de peur.

Le laisse faire, obéit sans murmure, Disant, soit fait comme veut le Seigneur.

L'Ange, troussant les fesses étonnées, En chiffres noirs y mit nos destinées.

Et dit ensuite au Prélat plein d'effroi :

« Demain matin allez trouver le Roi, « Dieu vous l'ordonne, et vous lui ferez lire « Ce que le Ciel, par ma main, vient d'écrire » ; Puis il partit. D'un regard de profil Le Prélat saint lorgnait l'Ange gentil, Et quelquefois disait, d'un air moroze :

« Ah! j'ai bien cru qu'il voulait autre chose! »

Le lendemain, Fbbo tout radieux, Fut chez le Roi d'un air mystérieux»

« Lisez, Seigneur ». Le Sire Në\iè>\^W^

Baisse le nez sur la nouvelle table,

Et lit ces mots : « Malheur au peuple franc^

« Tant que Tuppin péchera loin du camp. »

Charles^ sdiisi d'une mortelle crainte, Tombe le nez sur la tablette sainte.

Ebbo s'éloigne, et fait voir en tout lieu, Parmi le camp, qu'il est Tami de Dieu; Selon l'usage antique et respectable, On fit venir mille Sorciers dans l'osl, Et des Docteurs qui ne Tétaient pas trop.

Ces bonnes gens évoquèrent le Diable; Mais vainement; et vous savez, je crois, Pourquoi le Diable était sourd à leur voix.

Chariot avait, pour chef de sa bombance.

Un vieux Vandale, appelé Jean Marcel, Sage bonhomme, et lourdaud plein de sel.

Inquisiteur des sottises de France, Ne gazant rien, bravant même les Grands; Il amusait le Prince à leurs dépens.

Riant de tout, déconcertant l'adresse Des courtisans, et glosant leur bassesse ; De sa cuisine et du sceptre occupé.

Bernant le Roi, quand on l'avait trompé.

N'espérant rien, ne demandant pour grâce, Que de trancher ses mots avec audace.

Dans le néant de son chétif emploi, Il bravait tout, et la Cour, et le Roi; Il écartait les insectes du trône.

Charles lui dut souvent un bon avis.

Et ce manant, nous dit Mathieu Paris, Etait peut-être, en ces âges maudits.

Digne lui seul du poids de la couronne.

Son avis fut, en voyant nos Docteurs, Nos Négromans, tartuffes imposteurs.

Qu'il les fallait écorcher vif ou pendre; Et les bernant, il les força de prendre La fuite au loin, pour prix de leurs labeurs.

Maint Chevalier vint bris^uer l'avantage

OHGANT 20

De s'enquérir du Sfiint Palladion\ Marcel disait : Où pècho le félon?

Antoine Orgiint, fils du saint personnage, Se mit en quôte, et courut maint rivage, Accompagné de son Ange gardien.

Cet Esprit pur, sans doute Esprit de bien, Le protégea dans ses longues prouesses, Et le soutint dans ses jeunes faiblesses, En lui prêchant les devoirs du Chrétien, Et lui montrant les palmes éternelles Que Dieu réserve à ses amis fidèles.

Le mauvais grain et les ronces charnelles Germèrent mieux dans le cœur du vaurien!

Antoine Organt avait vu la prairie Vingt fois déserte et vingt fois refleurie.

Vingt ans enfin s'étaient passés depuis Que VArchevt'que^ animé d'un saint zèle, Vint élever son âme au Paradis Entre les bras de la Nonnette Engelle.

Le sang Turpin dans ses veines bouillait.

Les yeux brillansde sa mère il avait; Mais c'était tout : car sa figure haute N'annonçait point le fils d'une dévote.

Jà le contour de son jeune menton Était bruni par un léger coton ; Avec vigueur il maniait la lance.

Pour gouverneur il n'eut que des soldats; Chasses, tournois et joutes, dès l'enfance, Avaient durci ses membres délicats.

Au demeurant, c'était des hérétiques Le plus affreux, se moquant des reliques, Bernant les Saints, quelquefois le Seigneur, Qui cependant l'aimait de tout son cœur.

D'ailleurs, il eut un Ecuyer profane, Grand indévot, grand Épicurien, Ne connaissant de Dieu que la tocane; Qui lui prouva que le mal était bien.

Le corrompit, et n'eu &l qtfv\\i N^wtv^^;^^

Malgré la grâce, et son Ange gardien.

Ayant donc pris congé de Charlemagne^ En l'embrassant, il se mit en campagne, Pour toute suite ayant cet écuyer, L'Ange gardien, et George T Aumônier.

Organt trottait sur un cheval d'Espagne, Impétueux, ardent à batailler.

Messive George, avec un air altier, Et Fécuyer, qu'on nommait Jean Champagne, Sur des roussins à Tenvi cheminaient, Qui, fiers du poids, les oreilles dressaient, Et la poussière autour d'eux amassaient.

Organt battit plaines, forêts, collines; Le nom Turpin s'entendit en tous lieux.

Le nom Turpin retentit jusqu'aux cieux.

Il chemina vers les cités voisines.

Après cela, que faire ne sachant.

Il s'en revint devers cette rivière Dont j'ai parlé, quelque soupçon ayant Qu'il aurait pu s'y noyer en passant.

Mais s'il péchait, il vivait cependant :

Un mille ou deux il suivît le courant, Cherchant parmi les aulnes, la bruyère.

Et A'oncle point. Il sonna de son cor, Pour appeler cette Nymphe perfide, Qui, plus cruelle et plus aimable encor.

Parut bientôt sur la plaine liquide, Avec un air craintif, mais séduisant. Et ses beaux yeux de son voile couvrant.

« Cruels, eh quoi! dit-elle en soupirant, «( N'êtes-vous point contens d'un seul outrage? u Vos cœurs sont-ils à la pitié si sourds, « Qu'ils aient juré de m'affliger toujours?

« Si vous avez ce barbare courage, « Cherchez ailleurs quelque ennemi sauvage, <( Digne de vous, et qui puisse opposer « A vos fureurs, à vos farouches armes, « D'autres combats que de timides larmes,

nUGANT 31

« Que des soupirs qui ne peuvent percer,

« Ni votre cœur, ni ce dur bouclier.

u Ce tendre sein, que vous pouvez frapper,

u Renferme un cœur moins cruel que sensible ;

« Ce faible bras n'est rien moins que terrible.

« Armé du fer, Tavez-vous vu jamais

« Porter la mort et l'effroi sur vos rives?

u Percer le cœur de vos dames plaintives,

« Et renverser vos superbes palais?

« Non, Pourquoi donc, pourquoi, monstres sauvages,

« Désolez-vous nos innocens rivages?

« Mais à quoi bon ces frivoles clameurs?

« Pourquoi me plaindre, et que servent ces pleurs?

« Tigres, vos cœurs, fermés à la tendresse,

« Dédaignent trop mon sexe et ma faiblesse! »

Un tel discours était accompagné D'un air si tendre et si passionné, Que les rochers àTentour s'amollirent, Et que les eaux leur course suspendirent.

Mais ces soupirs, ces larmes, ces sanglots Avaient pour but la perte du Héros.

Ciel! se peut-il qu'une ligure aimable Puisse voiler un cœur abominable 1

Organt repart : « Ma Princesse, avez tort De me prêter telle décourloisie ; Belle jamais ne vis en ennemie.

Mieux aimerais la plus cruelle mort.

Je ne viens point vous déclarer la guerre.

Et Dieu le sait quels genres de combats, Si le vouliez, vous livreraient ces bras.

N'a pas long-temps, près de cette rivière, S'est égaré V Archevêque Turpin, Pardonnez-moi ma démarche indiscrète; Je ne sais rien de son nouveau destin; De tous côtés je me suis mis en quête Pour le trouver, et me feriez plaisir.

Sur ce malheur, si pouviez m'éclaircir ».

Elle sourit, et de cet ait ^\m^V3^^^

Cet air touchant, cet air inexprimable, Mêlé de joie et môle de langueur, Qui désignait amour, désirs, frayeur; Il s'échappait encore quelques larmes, Qui du sourire embellissaient les charmes.

Lorsque l'aurore annonce un beau matin, Après le deuil d'un passager orage, Et que Zéphyr, de son souffle badin Semble chasser la foudre du rivage, A rOrient tel on voit le soleil Voiler son front d'un nuage vermeil.

La nuit s'envole, et la clarté naissante Rend la Nature encore plus piquante.

En folâtrant, Zéphyre sur les fleurs.

Du Ciel calmé vient balancer les pleurs.

Vous entendez la fauvette au bocage, Qui tremble encore, et pourtant qui ramage, Et vous voyez aux tortueux buissons Pendre la pluie en perles, en festons.

« Guerrier, l'honneur de la Chevalerie, « Dit notre Nymphe au jeune Paladin; « OuiJ je l'ai vu V Archevêque Turpin; i( Mais je ne sais s'il n'a- perdu la vie t « Seul il était sur la rive resté; « Un Enchanteur, qui fondait de la nue, « Parmi les airs l'a soudain emporté, « Et sur le champ je l'ai perdu de vue.

« Mais je vous puis enseigner le moyen « De le trouver, et vous ferai connaître « Sa destinée, ainsi qu'elle puisse être, <( Si me suivez en ce lieu souterrain. »

Le fleuve était immobile et paisible; Nos Paladins s'élancent dans les eaux :

Bref il s'élève un ouragan terrible, Qui jusqu'au ciel a fait voler les flots.

Le temps se couvre, un efl*royable orage Se forme, brille, éclate dans les airs, Et de ses feux sillonne le rivage.

• ORGANT

Tous les Démons sortirent des enfers, De cris affreux les plages ils remplirent, Et les échos à l'entour répondirent.

Nos spadassms, qui ne s'attendaient pas A ce malheur et cette perfidie, Assurément devaient perdre la vie, Ne virent onc de si près le trépas.

Aucunes fois sous Tonde ils disparurent, Aucunes fois abîmés ils se crurent.

Heureusement le brave Chevalier Avait son Ange, et sur-tout son coursier. George mâcha quelque prière impie; Car il était expert dans la magie.

Sur son baudet, Champa ne dextrement Criant alerte, allons boiro, courage'.

Saisit la queue à l'Espagnol d'Organt, Serra sa bête, et gagna le rivage, Près de périr, et toujours en chantant.

A l'autre bord quand tous trois ils se virent, De très-bon cœur complimens ils se firent.

C'en était bien la peine de pardieu.

George pourtant avait l'âme marrie.

J'ai bu de l'eau, disait-il, moi; corbleu, Moi qui croyais n'en boire de ma vie !

George pensait mourir empoisonné, Aiîtoim Organt jurait comme un damné; En piteux cas c'était là son usage.

Pour l'Ecuyer, il était bien plus sage ; Car il riait. « Quand le mal est passé, « Riez, dit-il; Theureux ingrat qui pleure, « Si le Destin l'eût occis tout-à-l'heure, « De par Saint' Jean, serait bien avancé ».

L'Aumônier dur, sous sa masse profane, Vit au rivage expirer son cher âne, Cet âne preux, cet illustre grisou.

De ses travaux vigoureux compagnon.

Heureusement-dans la plaine émaillée Paraît un âne, et s'affourcli^xvl dçi'à'^\v^^

George riait de celui qui n'est plus.

La vertu morte est bientôt oubliée^

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