‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 23 sur 150 · CHANT X · texte numérisé non relu

CHANT X

Songe de Gharlemagne, saillie d'extravagance ; désespoir* de Cai line ; discours de Dieu à /'Ange gardien d'Antoine Organt.

De tous les dons que le Destin avare

A faits à l'homme, à mon sens, le plus rare

Et moins brillant, est la Discrcilon.

Cette inconnue arriva sur la terre.

Apparemment du séjour du tonnerre;

Elle amenait l'Amitié, l'Union,

L'art de régner, l'art d'aimer, l'art de vivre;

Amour laissa sa mère pour la suivre.

Et la quitta depuis pour M ;

Elle n'avait, pour orgueilleux emblème.

Et faux garant d'un Roi déifié, Ni sceptre d'or, ni char, ni diadème.

Comme Socrate, elle venait à pié.

Or, à la Cour, avint cette merveille.

Discrétion vit dans ce beau pays Peuple prêtée et peuple de fourmis.

D'un Roi berné coupables favoris, Main dans sa poche, et bouche à son oreille,

ORGANT 99

Adulateurs semblables à Tabeille,

Ayant son miel, ayant son aiguillon,

Son avarice, et non pas sa raison;

Son temps, sa fin, son utilité, non.

Elle vit là TAdolescence grise,

L'Intrigue fausse, habillée en Franchise,

L'Esprit lui-même adorant la Sottise;

Ce grand pipeur, appelé le Renom,

Dans le tissu d'un rets imperceptible

Prenant TOrgueil, malgré l'homme sensible;

Le Crime heureux, à l'abri d'un nom grand,

Et l'Amitié qui rit amèrement.

Discrétion s'aperçoit que l'on passe

Par une porte assez large, mais basse;

Si que les gens avaient souvent l'affront,

Quand ils entraient, de se casser le front :

Elle remarque un Courtisan comme elle,

Franc sans ivresse, et noble sans fierté :

II avait Tair d'aimer la vérité ;

S'il la voilait, c'était sans lâcheté.

« On est encore à mon culte fidèle

« Dans ce pays si faux », se disait-elle.

Elle l'aborde, et tirant son bonnet.

Sur un fromt jaune, elle lut : Intérêt,

Discrétion quitte cette contrée, A l'avarice, au parjure livrée, Et va chercher dans ce vil univers Un cœur ou deux à son amour ouverts.

Elle chemine; elle voit à la ville Le citadin dénigrer son voisin, Dans le moutier, séjour morne et tranquille, La Nonnain pie aboyer la Nonnain; Dans son désert un Hermite hypocondre, Contre le monde en plaintes se morfondre.

Discrétion, à ces tristes portraits.

Fondit en pleurs, et partit pour jamais.

J'en veux venir de ce trait de mot^W.

Au camp de Charle, où VlndvsctëWow

100 ŒUVRES COMPLETKS DE S\JNT-JUST

Vient d'allumer une scène falah».

Mathieu prétend que l'adresse infernale En fut la cause; on peut croire que non.

Charle, éveillé par un songe funeste, Un beau matin Taurore devançait.

Et dans le camp, rêveur, se promenait.

Il va trouver son Aumônier Plnret.

« Réveillez-vous, Père, dit-il : malpeslc, « Certain souci me trouble ce matin. »

Ce Directeur complaisant et bénin.

Par une tendre et charitable adresse, De l'Empereur chatouillait la faiblesse.

Le Révérend de saint homme Placel A l'Empereur avait fleuri la voie Pour arriver à l'éternelle joie.

Avec candeur Charlemagne péchait, Ses crimes saints le Pactole lavait.

Pauvres humains, que de pareils Apôtres Vivent ainsi des sottises des autres!

Il faisait nuit quand Clmrlemagne entra.

Le Révérend en sursaut s'éveilla.

Une fillette, en sa couche bénite.

Se tapissait; aimable Néophite, Elle cherchait, dans les bras du Pasteur, L'illusion des bras du doux Sauveur.

Le liévérend^ comme quand on s'éveille.

Tremblant de peur, soupire, étend les bras.

« Quoi! si matin Votre Majesté veille! »

Dit-il au Roi. Annrlle, au fond des draps.

Furtivement nichait ses doux appas.

Sur ses genoux sa gorge palpitante Donnait au lit un tendre mouvement.

Fait pour le cœur d'un moins grossier amant.

Châties disait : << Un songe me tourmente; « Un Négroman autrefois m'a prédit, « Que quand ma femme aurait mis à ma place <( Quelque galant, j'en rêverais la nuit, « Et j'ai rêvé : ce souvenir me glace.

ORGANT 101.

<t Je la voyais! Non, j'ai fermé les yeux,

u Pour ne rien voir de ce crime odieux.

« Las! j'entendais sa bouche, autrefois tendre,

u Mille baisers et recevoir et rendre.

<( Je Tentendais; et me croyant déçu,

u Elle pâmait, disant : il est cocu.

<( Mon Révérend, une action si noire

« Sera toujours présenlie à ma mémoire. »

Et cependant Annette se disait

En tremblotant ; Mon wari^ s'il rêcail!

Le Révérend, craignant que la lumière Ne les surprit dans de tels entreliens, Lui répartit qu'on rêvait le contraire Le plus souvent; que les Magiciens N'étaient jamais que des mauvais Chrétiens, Des imposteurs abusés par les Diables, Et qui vendaient de criminelles fables; Que Cunégonde était sage au surplus.

Qu'on la voyait tous les jours à la messe.

Et qu'elle avait chez elle des agnus.

Ergo, dit-il, le souci qui vous presse Est une erreur, un péché. Dans ce cas.

Répondit Charle, il faut le croire... Hélas!

Charle s'éloigne, et le Père, fort aise, Rassure Annette, et l'embrasse, et la baise.

Partant, A?iw^//e attendait le matin.

Démangeaison d'évaporer le songe!

La nuit, trop lente à son gré, se prolonge; Elle le dit à certain Paladin Sous le secret; il jure sa tendresse; Et sur la foi de semblable promesse, Un sien ami le sut au même instant; Un autre, bref, fit le même serment; Un autre après. La nouvelle discrète, De bouche en bouche allait se grossissant.

La Renommée enfin prit sa trompette.

Et la sonna tout au travers du camç.

Le Révérend fut quereWet AnueUe\

i02| OEUVRES COMPLÈTES DE SAIM-JUST

Annette fut laver le Paladin,

Et celui-ci, son ami, qui soudain

Va gourmander son bavard interprète.

Celui-ci va se plaindre à son voisin;

Si qu'à la fin, de querelle en (luerelle,

Cette fureur devint universelle.

Chacun prend feu, l'on voit couler le sang,

Et ce n'est plus ([u'un vaste embrasement.

L'acier fatal en tous lieux étincelle.

Tous nos Messieurs voulaient avoir raison;

Ils se disaient : vous me la baillez belle;

Et furieux, dans leur opinion,

Établissaient, au bout de leur épée.

Le sentiment de leur tête éventée.

Ceux qui n'étaient du funeste secret.

Prenaient parti pour un tel qu'on rossait.

L'un essayait sa benoite éloquence,

Et la réponse était un coup de lance.

Vous prétendrez qu'à vous seul, disait l'un,

Le Ciel aura donné le sens commun?

Et vous voulez, pai- Saint- Jean, disait l'autre.

Berner mon sens, et que je sois du vôtre?

Oh! de pardieu, le fer décidera

Lequel des deux le mieux raisonnera;

Puis on jurait. Le glaive heurte le glaive;

L'un, se roulant, demande qu'on Tachève;

Par-tout des cris, par-tout des hurlemens.

Des coups de sabre et de beaux argumens.

Notre Empereur^ enfermé dans sa tente.

Dans le tokai noyait son épouvante;

Par- tout les chefs allaient criant : Messieurs!.

Et finissaient par se battre avec eux.

Le jeune Page, amant de Caroline^ Tombe mourant, atteint de part en part.

Du coup vaillant d'un rude braquemart.

La courageuse et sensible héroïne A son secours volait de rang en rang.

Elle le trouve; il était exç\T^i\\..

ORGANT i03

A ses sanglots, sa paupière se rouvre,

Et le trépas d*un nuage la couvre.

Elle l'appelle, il n'entend plus sa voix;

Elle baignait de ses naïves larmes

Ce corps chéri, ce corps si plein de charmes.

« Quoi! tu n'es plus? disait-elle parfois;

« Quoi! je vivrai sans toi, mon tendre Page!

(( Mais le trépas a glacé ce visage;

« C'en est donc fait! » A ces funestes mots.

Désespérée, au travers la campagne,

Bientôt du Rhin le rivage elle gagne,

Pour y noyer sa douleur dans les flots.

Tous les rochers de cette triste plage

Se renvoyaient : douleur! ô mon Page!

Un vieux Pasteur des vallons d'alentour Avait mené ses troupeaux sur la rive; Aux cris touchans de la Reine plaintive, II accourut, inspiré par l'Amour :

Il la surprend, éperdue, interdite.

Dans le moment qu'elle se précipite.

« Que faites-vous? » lui dit-il en courant.

— Je veux mourir, et suivre mon amant. »

Ce bon vieillard, en pleurant avec elle, Crut adoucir sa détresse mortelle.

« Tu n'as jamais aimé, lui disait-elle, « Levant les yeux et poussant un soupir; ((. Car ta pitié m'aurait laissé mourir.

« Mon Page est mort, et tu veux que je vive!

<c Ne faut-il pas que mon âme le suive?

« Un amant cher peut-il être oublié?

« Un cœur peut-il vivre sans sa moitié?

« Comment veux-tu, mon père, qu'il soutienne « De son bonheur le triste souvenir ?

« Comment veux-tu qu'il regarde sans peine « L'espoir trompé d'un si tendre avenir, « L'affreux tableau d'un bonheur qui m'échaççe,, « Mon amant mort, et le couç (\\\\\^ l\^^\^\ i< Ce sein percé, ce sein jadi^ cXi^txxv^wX..,

104 OEIJVUES COMPLhïES DE SAIM-JUST

« Froid, sans amour, et baigné de son sang?

« ciell reprends et ma gloire et mon trône;

« Sans le bonheur, qu'est-ce qu'une couronne? »

« Lorsqu'au Destin il a plu de sévir,

Dit le vieillard, qui la voit égarée,

« Il faut céder, ma fille. » — « Il faut mourir! »

Répond la Heine. A ces mots, effarée,

Elle se lève, et veut chercher la mort.

Le bon Pasteur l'arrête avec effort.

« Je vous suivrai, disait-il, dans le fleuve,

« Et vous serez cause que mes enfans,

<( Que mes enfans et ma mourante veuve

« Rempliront l'air de leurs cris languissans.

iy Avec horreur ils liront sur le sahle,

« De mon trépas le secret déplorable.

« Songez encor, si ce faible intérêt « Ne peut fléchir un coupable projet, « Que votre mort, outrageant la Nature, « Laisse un amant privé de sépulture.

« Venez lui rendre encore cet honneur; « Mourez après, mais mourez de douleur! »

Les yeux au Ciel, la touchante héroïne Devers le camp avec lui s'achemine.

L'aveugle rage avait fait place enfin Au repentir, aux regrets, au chagrin.

L'un pleure un fils, un autre pleure un père; Pour un ami, l'autre se désespère.

On n'entendait que des cris do douleurs; On ne voyait que du sang et des pleurs.

Vers son amant Caroline s'élance, Raise son sein, sa bouche, ses beaux yeux, Et des sanglots sont ses derniers adieux.

Quatre soldats mettent en croix leur lance, Et vers le Rhin emmènent le Guerrier Sous les rameaux d'un pâle peuplier.

Le bon vieillard, par aventure essaye Un baume heureux qu'il répand dans la plaie; Rientôt après il entend un soviçvy \

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Il voit ses yeux et sa bouche s'ouvrir.

Qui pourrait peindre et Tivresse imprévue, El les transports de la Reine éperdue?

Morne, son cœur est passé dans ses yeux, Et ses regards s'attachent vers les cieux.

Laissons le. Rhin et ses bords odieux, Dressons mon vol dans le séjour des Dieux.

L'Agneau de paix, qui défend qu'on se venge, D'Antoine Organt appelle le 60/1 Ange Près de son trône, et se signe, et lui dit :

« Mon cher Gardien, vous savez que Dieu lit u Au fond des cœurs, et sait ce qui s'y passe ; « Or, j'ai surpris dans le vôtre un dessein « Contre le fils de mon prélat Turpin, (( Vase de paix, je vous demande en grâce « D'oublier tout, et de lui pardonner ; « C'est un enfant que je voudrais sauver; « Et puis sachez que le sort de la France *< Est dans ses mains, et que c'est à lui seul « Qu'il est permis de tourner cette chance.

« Ainsi, volez près de votre filleul, <( Formez son cœur, adoucissez sa bile, « Apprivoisez son humeur indocile.

« Je veux encor l'éprouver quelque temps, u Et l'amener, par des chemins glissans, u Aux saintes mœurs de Soldat d'Évangile.

« Oubliez tout, et pardonnez tout; car « Nous le voulons, et buvez ce nectar. »

VAnrje voulut répondre. Dieu le père Dit : Uriel, préparez mon tonnerre!

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