‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 24 sur 150 · CHANT XI · texte numérisé non relu

CHANT XI

Comment un Régiment Saxon passa le Rhin, 7Vivagea la contrée^ et viola un moulier ; de ce qu'il arriva à Charlemagne en les pour* suivant.

Au nom du père, et fils, et Saint-Esprit,

Ainsi soit-il. Tout Chrétien qui sait vivre,

Commence ainsi tout ce qu'il fait et dit.

Moi donc qui suis de dévotion ivre.

Et tout confit, ainsi qu'une Nonnain,

Par me signer je commence ce livre,

Pour écarter de moi TEsprit malin :

Car vous savez, mes frères, que le Diable

Sans cesse rôde à Tentour de Tétable.

Il est des gens qui riront de ma foi;

Mauvais plaisans, ils ne savent que rire.

Et moi, je sais suivre la sainte loi.

Prier pour eux, et souffrir sans rien dire.

Ils riront bien, quand ils seront damnés,

Quand ils cuiront au fond de la chaudière;

Et moi, brillant au séjour de lumière.

Au Paradis, dans ces lieux fortunés,

Où Tàme pure, au sein d'un Dieu qui l'aime,

Goûte à jamais la volupté suprême.

Je rirai bien, à mon tour, de les voir.

Grincer les dents sur le rivage noir;

Ils vomiront la rage et le blasphème.

Et c'est alors qu'ils se mordront les doigts

D'avoir honni mes bons signes de croix.

Douze cents Preux de l'armée ennemie, Moitié piétons, moitié cavalerie, A mille traits environ de leur camp.

En certain gué, sans bruit et sans encombre, A la faveur de Morphée et de Tombre, Avaient passé le Rhin subitement.

OUGANT 107

Sur les hameaux les brigands se ruèrent, Et la terreur en tous lieux ils portèrent, Courant, pillant, brûlant, exterminant Fermes, châteaux, églises et couvent, Faisant cocus le Bourgeois et le Moine, Décapitant tous nos grands Saints de bois, Et Saint-Denis pour la seconde fois; A leurs chevaux faisant manger l'avoine Sur ces autels où le pain devient Dieu, Semant enfin le désordre en tout lieu.

Cette fois-ci, Jéhovah pacifique Ne tonna point comme dans l'arche antique; On ne vit point la terre s'ébranler, Et les brigands de frayeur reculer.

Au fond d'un bois, solitude tranquille Dont les échos, organes des vertus, Ne répétaient que le nom de Jésus; Non loin du fleuve était un saint asile.

Où loin du siècle, en ces lieux ignoré, Un jeune essaim de colombes plaintives, D'un Dieu dévot trop gentilles captives.

Passait un temps au culte consacré, Ne péchant point, et toujours gémissantes. Toujours en pleurs, et toujours plus charmantes. Que sert à Dieu que ses cierges bénis Soient allumés par des bras si gentils?

Que ne prend-il des matrones antiques Pour naziller ses concerts angéliques ; Ou si lui-même, épris de la beauté, Sent chanceler son essence immortelle.

Aux soins touchans du culte d'une Belle, Punira-t-il la faible humanité, Pour un penchant dont lui-même est flatté?

Si je me trompe, et si ce Dieu terrible, A tant d'appas peut bien être insensible, Pourquoi ravir au bonheur des mortels Ce qu'il dédaigne aux pieds de ses autels?

Là des vertus on respirait le baum^v

108 ŒUVRES COMPLKTKS DE SAINT-JL'ST

Ce n'était point cette odeur do vieil homme,

Qui. nous entête au milieu des cités,

En s'approchant des mondaines Beautés.

Dès le berceau, dans ces lieux amenées,

Elles mouraient comme elles étaient nées,

Sans avoir rien ni senti, ni connu

De ces objets, dont le coupable empire,

Des jeunes cœurs assiège lu vertu.

Pour ces brebis, le bois sombre et chenu

Était le terme où la Nature expire,

Et ce système, innocemment conçu,

Par un pédant n'était point combattu.

De notre espèce, on n'y connaissait guère Que Père André ^ saint homme peu charnel, Plein de la grâce, et tout spirituel, Qui confessait et faisait la prière; Mais la iNonnain ignorait le secret, Qui Père André de ma sœur distinguait; 11 n'était là que quelques douairières, Au maintien haut, important, et discret, \)\x grand Alherl graves dépositaires.

Et dont la tête emplissait le bonnet.

Ce n'était pas que les chaudes Nonneltos De temps en temps ne sentissent au cœur Autre intérêt que pou,r le doux Sauveur, Qui les rendait et sombres et distraites.

Pour Père André quelque chose on sentait, Que pour ma sœur nullement on n'avait ; Mais on croyait la chose effet d'un baume Qui s'exhalait des vertus du saint homme; Et puis sa barbe et l'air de majesté Le faisaient croire une divinité.

L'opinion se trouvant étayée Par le rapport qu'avait son saint minois Avec celui d'un vieux Pape de bois, Dont l'effigie, antique, rechignée, Du maître-autel honorable ornement.

Prêtait sa tête aux souris du couvent,

ORGANT 109

Et sa grand'barbe aux filets J'Arachnée.

Elles chantaient les louanges de Dieu,

Quand tout à coup un bruit épouvantable

Fit retentir les voûtes du saint lieu.

Sœur Coribande^ illustre et vénérable,

Monte à la tour, et voit un régiment

Environner les portes du couvent.

Elle descend, et sa bouche édentée,

Par la frayeur encor plus empâtée,

Fait son rapport, que point Ton n'entendit,

Mais qu'au fracas beaucoup mieux on comprit.

On se lamente, on se met en prière;

On pleure, on court, on crie, on délibère.

Les jeunes Sœurs, simples comme leur foi.

Voyaient pleurer, et demandaient pourquoi?

Miséricorde! ô ciel! bonté divine,

Secourez-nous dans notre affliction !

Pour comble encof, dans la ville voisine,

André^ ce jour, était en mission.

Enfin voici ce que FAbbesse antique

Tira du fond de sa tète gothique :

« Mes chères Sœurs, il est très-évident

« Que ces bandits vont forcer le couvent.

« Pour les félons nous n'aurions plus de charmes,

« Nous verserions de ridicules larmes,

« Et ne pouvant leur donner de plaisir,

« Ils le prendraient à nous faire souffrir.

« Quand j étais jeune, il me souvient encore

« Qu'en pareil cas, l'A-bbesse Éléonore^

« Dans cette tour les vieilles enferma;

« Enfans perdus, les jeunes on laissa.

« Le tour, je crois, n'était pas des plus gauches.

« Laissons encor les plus jeunes Nonnains,

« Et dans la tour assurons nos destins.

« Quand les félons seront las de débauches,

« Ils s'en iront, du reste peu jaloux,

« Et les brebis auront vaincu leslou!^%. >>

Sœur Abacuc, scrupuleuse el s^ii^ \^ç\i^^

no ŒUVRES COMPLETES DE SAINT-JIIST

A tel moyen ne voulut recourir, Et protesta qu'elle aimait mieux souffrir, Que se sauver d'une façon si lâche.

L'on peut juger de la chose à plaisir.

VAbbesse eut soin d'avertir les Nonnettes Que de grands Saints allaient les visiter, De se gaudir, et de se tenir prêtes, Et qu'un mystère allait tôt éclater; Après, l'on fut dans la tour se gîter.

II était temps. On enfonce les portes ; Les vieilles sœurs se mettent à prier, Et des bandits les fougueuses cohortes, Comme un torrent, inondent le moutier.

Nos jeunes Sœurs à genoux les attendent, Et du plus loin, des bras mignons leur tendent. En leur voyant l'air terrible et fâché, Les doux agneaux croyaient avoir péché.

Comme des loups sur elles ils fondirent, Et les Nonnaing pour des Anges les prirent.

Susanne tombe aux serresde BiUoi ; Il vous l'étend, et d'une main lubrique Trousse en jurant sa dévote tunique.

Quand elle vit poindre je ne sais quoi, Snsatine crut que c'était pour le prendre Et le baiser. Sur le fier instrument Elle appliqua sa bouche saint«Mnent :

Cela rendit Monsieur IJiUoi fort tendre, Qui désormais s'y prit plus poliment.

Les flots pressés de sa briiyante haleine, De ses poumons s'exhalaient avec peine ; Il l'éiouffait, voulant la caresser ; }\ la mordait, en voulant la baiser ; Sa langue affreuse, et tendre avec furie.

De la Nonnain cherchait la langue pie, Et notre Sœur, qui pour Dieu le prenait, A ses efforts saintement se prêtait, Allant au Diable, et brûlant Marie.

Quand la brebis, après ce doux baiser.

ORGANT m

Sentit Toiseau quelque part se glisser^

Aller, venir, et l'Ange lutélaire

De son sein blanc les deux roses sucer,

Elle comprit que c'était le mystère ;

Elle sentait une divine ardeur

De plus en plus s'échauffer dans son cœur.

Amour riait, assis sur le pinacle.

Mais ce fut bien encore autre miracle, Quand tout à coup son regard s'anima, Son sein bondit, et son teint s'alluma ; Quand un rayon émané de la grâce, La pénétra, confondit ses esprits, Et l'emporta toiit droit en Paradis.

Elle criait ; puissance efficace !

Chaque félon, braqué sur sa Nonnain, Menait aussi le mystère grand train :

On les voyait, d'un rein fort et robuste.

Observer tous une cadence juste.

Aller, venir, à la file appointés. En vrais taureaux, par leur fougue emportés ; Dans leur bouillante et féroce insolence.

Jurant, frappant, au plus vite, au plus fort, Et déchirant, dans leur impatience, Le manoir saint, rebelle à leur transport.

Viens, Michel-Ange, et peins-nous Salamane Les yeux en feu, tous les muscles saillans, Le nez ouvert, et les poumons bruyans, Plus furieux que le baudet de Jeanne, A chaque coup du goupillon divin.

Faisant bondir la converse Avguslin, Quand tout fut fait, et que notre profane Eut dégainé son brutal instrument, La Sœur le prit entre ses mains avides, Comme un agnus à l'aube en s'éveillant.

Et le pressait de ses lèvres humides.

Ceci s'entend de chaque autre Nonnain, Qui, revenant de l'aventure étrange, Nommait le sien, mou SauNft\i\,\xvQw\i<5k'^ V\^'^^^

112 OEUVRES COMPLÈTES DE SAÏNT-JLST

Mon doux Jésus, céleste Chérubin 1

El le flattait d'une dévote main,

En s'écriant, toute sanctifiée :

Oh ! qu'il est doux de faire son salut !

Il ne fut pas jusqu'à sœur Abacuc,

De soixante ans tristement affublée,

Qui ne trouvât des vainqueurs insolens,

Qui, d'une main brutale et forcenée.

Lui fourrageaient une cuisse tauée,

Et chiffonnaient ses appas du vieux temps.

Il fallait voir le paillard Abanelle

Faire pâmer cette simpiternelle.

Qui, pour hâter la grâce et son effet,

î)e temps en temps la mesure rompait,

En agitant sa charnière rebelle.

Le vieux Sénat, dans la tour morfondu.

Disait ; Mon Dieu, si nous l'avions donc su !

Enfin lassés de leur débauche impure, Tous les bandits rebâtirent au champ.

Fort satisfaits de leur sale aventure, Et les Nonnains des Saintes se croyant.

Mon cher Lecteur se rappelle sans doute Qu'en un couvent de ces lieux fort voisin, Antoine Organt, pour la céleste voûte.

Etait parti sur la croupe d'un Saint.

Au môme lieu ces Messieurs arrivèrent.

Incontinent la grand'porte ils brisèrent.

Burent le vin des Moines consternés, A tous les Saints cassèrent bras et nés, Prirent l'argent, les Moines caressèrent.

Non pas pourtant de ladite façon.

Mais à grands coups de dague et de bâton :

Après cela, sur leur dos ils montèrent.

Et dans la plaine à trotter les forcèrent.

Après avoir embrasé la maison.

Le Dieu du jour, las d'éclairer le monde, Etoit rentré dans les grottes de l'onde, El dételait l'impétueux Phlégon.

ORGiVNT il:

Au coin d'un bois les pillards descendirent, Et de leur long sur Therbe s'étendirent.

Leurs sens, flétris de débauche et de vin, Sous les paTots bientôt s'appesantirent.

Impunément le sacrilège essain Croyait ronfler jusques au lendemain.

Dans ces cantons, une puissante Fée Avait construit son palais enchanté ; Et quand la lune, en son char argenté^ Sur les sommets du brillant Apogée, Se promenait pleine de majesté.

L'épouvantable et terrible Abrogée^ Quittant alors son magique palais, Avec son char et ses jeunes compagnes, Jusques au jour parcourait les forêts.

Et de ses cris efl'rayait les campagnes.

Tout avait fui. Dans ces tristes vallons, On ne voyait ni pâtres, ni maisons.

Depuis cent ans, nul mortel téméraire N'avait foulé ce rivage enchanté ; Nos indévôts avaient osé le faire.

Las ! ils ronflaient épars sur la fougère.

Et leurs chevaux, broutant à leurs côtés.

Se démenaient, frappaient du pied la terre, Caracollaient, hérissaient leur crinière, Par un grand bruit alors épouvantés.

La Fée arrive. vengeance ! ô furie!

Vous dont Taudace a flétri ce séjour.

Lâches, vos yeux ne verront plus le jour, Et sur ces bords vous laisserez la vie.

Ces mots auraient éveillé les plus sourds.

Nos spadassins, de sommeil quoique lourds.

Lèvent soudain leur tête appesantie.

Comme ils étaient habiles cavaliers, Les plus voisins, sautant sur les coursiers, Piquent des deux, et percent la prairie, De retourner sans témoigner d'envie.

L'un gagne à pied, et covvtl ^w Wvs» Nç;vbvû.\

114 ŒUVRES COMPLÈTES DE SAh\T-JUST

L'autre s'y traîne engourdi par le vin.

V Enchanteresse, agitant sa baguette, On entendit tout à coup dans les champs Des cris affreux, d'horribles hurlemens :

Les pénaillons fuyaient le mords aux dents.

Mais, malgré lui, chacun soudain s'arrêle, Un froid mortel a glacé tous ses sens.

Les fiers coursiers, qui couraient à la file, Contre la mort luttent quelques instants ; Mais à la fin chacun reste immobile.

Un pied levé, l'œil vif, les crins mouvans, Et Ton croirait qu'ils sont encor vivans.

Pour nos roussins, savez-vous ce qu'ils firent ? Par ce mot-là ces bons Moines j'entends, Qui de monture à quelques-uns servirent.

Comme ils dormaient, vers le Rhin ils s'enfuirent ; Certain Pasteur un gué leur indiqua, A l'autre bord chacun d'eux arriva.

Non toutefois sans périlleuse esclandre.

Frère Lucas et le Prieur Cassandre Burent de l'eau pour la première fois; Les flots pressés gémirent sous leur poids; A leur aspect, les Naïades timides Se tapissaient dans leurs grottes humides.

Leur troupe arrive au camp du Roi Chariot, Qui, dans les bras d'une Belle ratée, A ce récit se réveille en sursaut.

« Les ennemis ravagent la contrée, « Bon nombre d'eux a traversé le Rhin, « Dans les saints lieux ils ont dressé la table, « Ont pris l'argent, ont bu tout notre vin, « Et le couvent est maintenant au diable, « Mais vous pouvez cogner ces antechrists ; « Non loin du fleuve ils se sont endormis, « Las du chemin ainsi que de débauche. »

« A moi, Picards, dit Chariot, mes amis î « Vite l'on s'arme, on s'équipe, on chevauche.

Et vers l'aurore on joint les ennemis.

ORGANT H 5

Chariot pensa qu'ils avaient pris la fuile, En les voyant dans la plaine au galop.

« Courons, dit-il, Picards; alerte! vite! »

11 parla d'or, ce fut son dernier mot ; Hommes, chevaux à Tinstant s'arrêtèrent.

Et sur le champ en marbre se changèrent.

Mais les Picards conservèrent après L'air d'un Picard et celui d'un Français ; Et l'art puissant de Zeuxis et d'Apelle, N'aurait pas mis sur le front d'un Soldat Qui suit son Prince, et qui vole au combat, De la vertu l'empreinte plus fidèle.

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