‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 27 sur 150 · CHANT XIV · texte numérisé non relu

CHANT XIV

AUOUMEXT

Comment Satanas assembla son Conseil, ce qui s'y passa ; grand voyage de V Armée Gauloise dans la Lune.

Le Roi Satan, un dessein dans la lôte, Par un Sergent, au son de la Irompelle, Fit assembler les Pairs de VAchéroyi A son châiel. C'était un gros donjon, Environné des eaux du Phlégéion.

Les Dieux cornus, des rives du Cocyte, A ce signal accoururent soudain, Ayant pour sceptre un tison à la main.

Chacun d'entre eux siège sur un gradin, Selon son rang, et la troupe maudite, Dans sa lugubre et triste vanité.

Jouait la pompe et la divinité.

L'orgueil encor les suivait dans ce gouffre, Leur front brûlé se dressait vers les cieux; lis gigotaient sur des trônes de soufre, Les eus rôtis, et les cœurs orgueilleux.

Mais qui peindra mainte forme inconnue Que ces pervers étalent à la vue?

Ici s'avance un reptile de feu, De ses anneaux on voit briller le jeu.

Ici des bœufs qui marchent sur des roues.

Qui sur les rangs fièrement a paru, Cu au visage, et le visage au eu; Là des bambins qui font d'horribles moue?.

Quarante Esprits^ non pas esprits malins; Mais ne sais quoi, ne Démons, ne Lutins, Tenant en main une trompe fêlée, Cornes au chef, et ceints d'un beau chardon.

Marchaient grimpés, vers la triste assemblée. Sur un grand monstre, appelé la Raison. Cet animal a la tête pointée,

« Pour savourer un spectacle si doux,

« Si digne enfin de Néron et de nous.

« Rome, il est vrai, théâtre de ma gloire,

« De mon Empire a secoué le joug;

« Mais des effets de mon juste courroux

« Rome jamais ne perdra la mémoire.

« La criminelle et l'ingrale cju'elle est,

« Mon bras la fit Souveraine du Monde.

« Les vastes mers lui soumettaient leur onde,

« Et rUnivers en tremblant Tadorait.

« Voilà le prix que d'un amour si tendre,

« L'indigne prix que je devais attendre.

« Elle aime mieux ramper sous un caffar,

« Que triompher sous la loi d*un César.

« Ah! si le sort m'eût prédit cette injure,

« Depuis long-temps, au lieu de ses palais,

« Le soc vengeur tracerait dos gucrets.

« Que dis-je? Non, de cette terre impure

« J'aurais flétri la dbupable nature,

« Et sur ses murs et ses fiers bastions,

« L'àne du Tibre eût mangé des chardons.

« De tels affronts me demandent vengeance;

« Que si je n'ai le plaisir de régner,

« J'aurai du moins celui d'exterminer.

« Je veux d'abord anéantir la France,

« Et ce Chariot qui tranche des Cilsars,

« Lequel m'a fait une sensible offense,

« En subjuguant mes amis les f.omfmrds,

« Turpin l'Evêque a, contre mon augure,

« Commencé l'œuvre. Ah ! de rien plus ne jure.

« Fortune arrive, en dépit de nos soins,

« Par le chemin qu'on l'attendait le moins.

« Quoi qu'il en soit, profitons de la chance.

« Dieu, par l'Olympe, en a fait le serment;

'< Il a juré d'abandonner la France,

« Tant que Turpin n'aura fait pénitence,

« Et ne sera de retour dans le camp.

« Donc mon labeur doit ètrvi c\v\'v\. evw^èchie

ORGANT 143

« De le trouver, et de faire qu'il pèche.

« Il péchera ; tous chercheront en vain.

« Mais écoutez, j*ai quelque autre dessein. »

Laissons le Diable, et les bords du Cocyte, L'événement vous apprendra la suite.

Or un beau jour que les troupes dînaient, Et que Bacchus et Mars se fêloyaient, De Diabloleaux une invisible nue Noya le camp. Leur foule s'insinue Dans les Soldats avec les brocs de vin; Chacjue Guerrier avala son Lutin.

Voilà-t-il pas que les Gaulois Gendarmes, Le Diable au corps, ont renversé les pots?

Les uns, fougueux, se couvrent de leurs armes, Courent par-tout, se jettent dans les flots.

/Mwn criait: Qu'on prépare ma flolte.

Et Dutillf't, qui croit voir un péanl.

D'un bras nerveux pousse à Tair unebotle.

Le vieux Ihimon^ sur ses grègues flottant.

Court lenlemenl, et poursuit une Belle; Il tend les bVas, il larmoyé, il l'appelle.

Le Comte Arnovt grimpe sur les rochers.

Jette des cris, et frappe les Bergers.

AVm entonne un concert angélique, Ubalde y mêle une chanson bachique.

Livette crie : Un Madrigal oyez, Lequel j'ai fait à Theur d'un jeune Page.

Claude /{oissi, se dressant sur ses pieds, Croyait saisir et gober un nuage.

Talnton criait : Ma mère élait P....

Gri/fonius^ un gros livre à la main.

Chante : « Messieurs, je suis le protocole « De la vertu ; venez à mon école. »

Les uns dansaient, les autres se battaient; Les uns juraient, les autres raisonnaient.

Gridan blasphème, Irame est en prière ; Et tout le camp est couvert de poussière.

a mes amis ! grand Dieu, (\uft Ç^\V^'$.-^<^\\^'^.

« Disait Nemours\ eh bien, ôles-vous fous?^)

En le voyant, chacun se prit à rire,

Et dit : « Vous-même êles-vous fou, beau sire,? »

A chaque instant, plus on allait buvant,

Et plus la troupe allait se grossissant.

L'Evoque Ebbo^ qui buvait plus qu'un autre, De Diabloteaux un essaim avala ; De juremens lardant sa patenotre, Devers Nemours le hasard le traîna.

A chaque pas, le gros Prélat sN'croule, Sa mitre on voit dans la poudre qui roule.

Le vieux Nemours de honte recula.

Quoi, lui dit-il, quoi, Prélat, quoi, vous-même I L'Evoque Ebho, par un B... riposta.

Troussa sa robe, et son eu lui montra.

profondeur ! ô sagesse suprême!...

Nemours alors comprit tout le problème, Apercevant un certain ôcriteau Mis par le Ciel au derrière A^Ehbo, « Eh quoi! dit-il, d'une voix animée, « Alerte ! un Prêtre, et tous nos bénitiers ; « L'Esprit malin possôcle notre armée! »

On cherche en vain. Tondus, Clercs, Aumôniers^ Tous avaient bu. Le Général dit : Vite, Que Ton m'apporte au moins de Teau bénite. '

A ce grand mot, sinistre à nos percers^ Tous par la main, en forme de guirlande, Incontinent s'envolent par les airs.

Nemours confus voit Tinfernale bande Devers le Ciel s'enfuir en le bernant.

Et dans l'éther disparaître à Tinstant.

Un tel récit est assez surprenant ; Mais on ne peut le révoquer en doute.

Mathieu Paris, Auteur fort important.

Mérite bien que croyance on ajoute A ce qu'il dit, sur-tout si gravement.

Le Salarias, en esprit cault et sage, Pour profiter d'un si rare avaata^e.

OUGANT 145

Leur envoya Monsieur Beelphégor,

Qui part, arrive, et s'avance, et dit d'or :

u Le Roi Satan, mon Seigneur et le vôtre, « Amis Lutins, m'a dépêché vers vous.

u Sa Majesté daigne vous faire à tous « Son compliment ; nous vous faisons le nôtre « En patriote, et (jui savons priser u Une belle œuvre, et la récompenser.

(t Mais ce n*est tout de ravir à la France (( Pour aujourd'hui le secours de ses Preux.

a De les revoir ôtez-lui Tespérance, « En les jetant sur quelque coin des cieux ; <( Puis, mes amis, le projet est peu sage c( De -vous gaudir et de danser ici.

« Si d'eau bénite il venait un nuage, (c A notre tour nous danserions aussi.

u Suivez mon vol. » Parlant de cette sorte, Beelphégor vers la Lune s'emporte.

Le jour baissait, et cet astre en son plein Semblait là-haut le eu d'un Bernardin.

De ce côté les Diabloteaux volèrent ; En peu de temps h bord ils arrivèrent.

La région de ce globe argenté Qui nous sourit pendant l'obscurité, Est le pays de l'éternelle ivresse.

Et près de qui ce monde infortuné, Qui ne fut fait que pour être damné, N'est rien, hélas ! qu'horreur et que tristesse. Là les Muguets de la céleste Cour Se sont bàli des maisons de plaisance.

Dignes de Saints et de Moines de France, Par la luxure et la magnificence.

Pour mériter place dans ce séjour, Il faut avoir été dans le bas monde Grand pénitent, grand fourbe, grand dévot, Et les Bernards sont grands Seigneurs là-haut. Là le nectar coule dans la campagne.

Vous n'êtes rien près de ce i'mw \v\^.,

146 ^X (JEUVUES COMPI.KTKS [)K SAINT-JlîST

Flacons humains que vante la Champagne.

Ces Saints maip:ris par de fausses vertus.

Dont Teffigie horrible et lamentable N'avait jamais souri près d'une table, Gros désormais, robustes, et charnus.

De grenadière et côleste encolure.

Plus de rubis montrent sur leur figure Qu'ils n'ont jamais nazillé d^ort^mus.

Les Preux de France en ces lieux abordèrent Près d'un gothique et superbe chàlel, Appartenant à ce Saint peu charnel, Dont les Démons la vertu travaillèrent, Et qui, durant son voyjige mortel, N'eut pour amis qu'un cochon et le Ciel.

Au même instant (jue le sol ils touchèrent, Nos Paladins leurs esprits recouvrrrenl ; Car nos Lutins s'étaient lors envolés.

Comme ils baillaient, Monsieur de Saint- Antoine^ Environné de Chérubins ailés, Vint au devant de nos Gaulois troublés.

Ce n'était plus ce pitoyable Moine Qui soixante ans dans les déserts passa, Et sa vertu de chardons engraissa.

L'Évoque Ebbo poliment s'avança Devers le Saint, et l'err/o/ lui baisa.

Puis il lui fit de leur triste aventure Une touchante etrisible peinture.

Antoine dit : » Tous ces esprits pervers « Sont une engeance au mal bien intrépide.

« Qui ne sait point les maux qu'en Thébaïde^ « De ces Lutins autrefois j'ai soufferts !

« Ils s'en venaient le soir faire tapage « Et s'égaudir en mon triste hermilage.

« II en était de petits et de grands ; « J'en remarquais de mâles, de femelles, « Qui pour mon dam étaient souvent trop belles* « Il en venait de petits pétulans,

Ingénieux en leurs badineries.,

ORG.VNT 147

« Et très-féconds en damnabies saillies.

u Les uns montraient un petit eu vaurien, « Et s'en venaient aiguillonner le mien.

(( Une pimpante et légère poupée, « D'un pied léger sautait sur mon genou, « Montrait le sien, se pendait à mon cou, (( El provoquait ma luxure trompée.

« Le croiriez-vous ? un jour un gros Démon < S'en vint conter fleurette à mon cochon, « Même il voulut lui faire violence ; « Mais \e saint porc leva les mains aux cieux, « Puis se signa, l'autre piqua des deux.

« Ces traits divers sont connus dans la France. « Un jour entier ne me suffirait pas, <( Si je voulais raconter les^combats u Qu'à ma vertu ces Diablote^ux livrèrent, « Et tous les tours dont ils m'importunèrent. « De leur malice instruit par mon malheur, « Je compatis au vôtre de bon cœur.

(( Reposez-vous ; entrez dans ma demeure, u Et nous boirons ensemble tout à l'heure.

« Si vous étiez venus me visiter « Dans les déserts du monde sublunaire, « Je n'aurais pu si bien vous fôtoyer ; « Car je n'avais pour tout bien sur la terre u Que mon cochon ; mais il fut ami mien, « Et le meilleur. Cet animal de bien « A mérité du Ciel, après sa vie, « De savourer l'immortelle ambroisie.

« A mon chàtel vous le verrez tantôt ; (< C'est un cochon qui n'est point du tout sot. »

Tout Chevalier, Prélat, Diacre, Moine, Suivit Ebbo chez Monsieur Saint- Antoine, Pour les Soldats, ils .se trouvaient contons Du jus divin qui coulait dans les champs, Et préféraient à toute autre cuisine Les ananas de la forêt voisine.

Jà du nectar les flots èlmceV;i^^,

iiS Œl VUES COMPLKTES DE SAINT-Jl'ST

Des conviés aiguillonnaient les sens :

On admirait la mine intéressante

Du saint cochon, qui, plein d'honnêteté,

A droite, à gauche adresse la santé.

Et de bons mots les Esprits saints enchante.

Ses muscles durs les vapeurs ébranlaient.

Ses petits yeux de gaîté pétillaient ;

11 effleurait de sa verve caustique

Les nouveautés de la cour angélique.

Il était là de dolentes Nonnnms, Qu'enluminaient ses bons mots gaiment saints ; Car mons Anloinej homme plein de génie, Avait conçu qu'un festin languirait, Si les tétons n'étaient de la partie.

Où le plaisir peut-il être en efl'et ?

Disait le Saint, amateur de femelles.

Le vin a beau chatouiller les cervelles, Tout languirait, si le sexe enchanteur N'était point là pour chatouiller le cœur.

Là se trouvaient Sainte- Aime, Suinte-Hélcney Et la gentille et tendre Madelchu*, Soit le hasard, l'amour, ou ne sais quoi, Ebho rEvêcjue était à côté d'elle ; Il lui contait comment, chez rinfidèle, Son cœur dévot avait prêché la Foi.

Un tel propos touchait fort peu la Belle.

Le bon Prélat, par inspiration, Laissa l'Église, et prit un autre ton; La Belle alors prêta bien mieux l'oreille.

/i'A6o tenait d'une main sa bouteille, L'autre rôdait à l'entour du genou :

Mathieu Paris ne sait pas trop bien où.

Pendant cela, les Chevaliers de France Faisaient honneur à la sainte bombance; Dans le bas monde onc ils n'avaient talé Des mets servis par l'immortalité.

Ils avalaient dans les coupes de vie La sainteté, le plaisir, la folie.

ORGANT 149

Mais j'oubliais de vous dire (\i\Organt Depuis trois jours était parti du camp, Pour découvrir son oncle impénitent.

Le Paladin se trouva, sur la brune, Près d'une eau claire oii se mirait la Lune; Il suit sa course, allant au petit trot.

Et le hasard, qui fait tout dans le monde, Le conduisit, par la pente de Tonde, Vers un châlel dessiné par un Goth.

Quelques baissons de vieilles aubépines.

Avec tristesse égayaient ses ruines; Là, d'une tour les combles mutilés, Humiliés sous une ronce altière; Ici le Temps a tapissé de lierre.

D'un mur pendant les débris isolés; Là paraissaient de gothiques statues De vieux Héros, de Beautés disparues.

Le Chevalier suspend son palefroi, Et pénétré de langueur et d'effroi.

Il réfléchit sur l'altiêre bassesse ' Et le néant de l'humaine faiblesse.

Ce pont-Ievis, sur son axe rouillé,

Rappelle au cœur les pas qui l'ont foulé.

Dans les langueurs d'une amoureuse absence,

Quelque Beauté, du haut de cette tour,

Chercha des yeux l'objet de son amour.

Cette terrasse a vu rompre la lance!

Il gît peut-être en ces débris moussus

Quelques Beautés qui ne souriront plus.

Cette déserte et tranquille tourelle,

Vit soupirer un Amant et sa Belle;

Elle entendit leurs baisers, leurs soupirs.

Las! où sont-ils ces momens, ces plaisirs?

C'est donc ainsi que la Parque ennemie

Rend au néant les songes de la vie?

Ce vieux palais fut peut-être habité

Par la Licence et l'Inhumanité,

Par un tyran qui dévasta la Ut\^^

150 ŒUVRES COMPLKTES DE SAINT-JL'ST

« Par un ingrat qui trahit l'amitié.

« Un orphelin lâchement dépouillé « Vint sur ce seuil déplorer sa misère, « Et sur ces tours appela le tonnerre. »

Comme il parlait, dans ces vastes déhris Il entendit de lamentables cris; Il vit après une dame éperdue Entre les bras d'un perfide Enchanteur, Sur un cheval s'élever dans la nue.

Otgant poursuit ce lâche ravisseur; Il le défie, et jure en sa colère Qu'il le suivra jus(ju'au bout de la terre, Pour immoler un perfide larron, Dont la bassesse et la décourtoisie Osent ravir un aimable tendron.

« Nice, dit-il, ainsi me fut ravie.

« Tu périras, coupable Néji:romanl, « Et ton trépas expiera mon tourment. »

Or vous saurez que mon Antoine Organl^ En cris perdus exhalant sa colère.

Ne voyait rien c|u'une belle chimère.

Que la terreur de ce bord effrayant Avait soufflée en son cerveau brûlant.

Laissons Organt et sa valeur trompée, Ma Muse ailleurs devrait être occupée.

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