‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 26 sur 150 · CHANT XIII · texte numérisé non relu

CHANT XIII

ARGUMENT

Morale équivoque; ressentiment de Balourdise; comment M, Saî: Denis fit un miracle; voyage aérien du bon Roi Gharlemagne.

Il n'est rien tel qu'un amour outragé; Mais c'est surtout dans une âme femelle, Et le transport d'un lion enragé Est moins affreux que celui d'une Belle.

Ainsi l'amour, l'amour le plus touchant.

De ces faux biens, dont la faiblesse humaine A parsemé le grand chemin du dam; L'amour encore aboutit à la peine.

Ce n'est le tout; si l'on goutte un moment Le vrai bonheur d'être aimé tendrement, La Parque est là, dont la main homicide, Pour le plaisir tourne un fuseau rapide.

Ah I le bonheur n'est qu'une illusion.

Fruit complaisant de la corruption !

Mais je sens bien que Terreur en est douce :

On brûle, on aime, et l'on croit être aimé ; L'on gémira, mais le cœur est charmé.

Contre l'amour la sagesse s'émousse, La raison crie, et le cœur la repousse.

Oh ! quelque jour, quand je serai damné ; Car ici-bas toute illusion passe, Je relirai ces rimes que je trace Dans le transport d'un amour fortuné;

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Je gémirai, quand je lirai ce livre, D'avoir connu la raison sans la suivre.

Mais si je dois pleurer ma faute un jour, Et s'il est dit que des bras d'une fille J'irai pleurer au manoir où Ton grille, Dépêchons-nous de m'enivrer d'amour.

Ce faible Amant qui brûla pour Lesbie, Qui la baisait sous les ombrages verts, En ce moment brûle dans les enfers.

11 est donc dit qu'au sortir de la vie, Pareil destin attend tous les pervers.

Ah ! pleurez-moi, vous qui lirez ces vers!

Je tomberai peut-être dans les flammes.

Près de Lais^ ou Glycère^ ou Campasmes] Là je verrai bras délicats et ronds, Dans les fourneaux meurtris par les Démons, Gorge d'albâtre, autrefois caressée.

Yeux pleins d'amour, abattus de tourmens; Bouche jadis par un amant pressée, Remplissant l'air de douloureux accens.

Plus de baisers, plus de ris, plus d'amans, Et pour toujours. Ah! gouffre de misère, Je puis au moins te braver sur la terre!

Je m'écartais ici de mon objet; Car maint Lecteur aime qu'on moralise; Mais il ne faut oublier son sujet.

J'ai parlé d'or. 11 faut que je vous dise Où s'égara l'amour de Balourdise^ Quand elle vit l'Aumônier, son amant.

L'abandonner si déloyalement.

Elle avait cru qu'un penchant ordinaire Ramènerait le Moine à ses genoux.

Un mois s'écoule, et l'on se désespère ; Les vains regrets se changent en courroux.

Elle jura le Saint-Père et l'Eglise De se venger d'un cœur qui la méprise.

De Charlemagne et de son peuple entier, Tous ses Amans, ainsi que VK\xixv^tL\fe^\

130 OEUVRES COMPLÈTES DE SALNT-JCST

Car celle Dame, implacable el terrible.

Savait par cœur les Pères et la Bible.

Heureusement pour le Magno et les Francs,

La sotte avait la bonté de se croire

Essentielle à nos lis chancelans;

Elle pensait entraîner la victoire

Chez les Saxons. Mais tout à coup leur camp,

Comme par Tari d'un noir enchantement.

Fut inondé d'erreurs et d'àneries,

De points d'honneur et de balourderies.

Chez les Gaulois on ne s'aperçut pas Que Balourdise avait fui nos climats; Car il restait mille Prélats en France Qui remplissaient sa passagère absence.

S'il plaît à Dieu, nous parviendrons pourtant A débrouiller ce grand événement.

Vous apprendrez le nœud de cette affaire; Vous connaîtrez le profane destin De V Archevêque. En attendant la fin, Nous verrons bien des prouesses de guerre; Les champs rougis boiront plus d'une fois Le sang perdu des Grenadiers Gaulois.

J'aurais voulu, cl'une course assurée.

Conteur succinct, sans détour parcourir Une carrière à vos yeux éclairée.

Sans vous laisser deviner l'avenir; Mais, malgré moi. pas à pas je dois suivre Mathieu Pdris^ dont je traduis le livre.

Mathieu disait, que certain abandon, Comme Vénus, embellit la raison.

La France avait un Monarque de pierre ; Car, mes amis, êtes mémoratifs Qu'en poursuivant les Saxons fugitifs, L'enchantement d'une Négromancière, A l'Empereur, bref, rompit en visière.

Avec sa troupe il se vit condensé.

Chariot jamais ne parut si sensé; Non que le blâme, il avait l'àme belle;

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Mais la folie embrouilla sa cervelle;

11 oublia, par mégardc, je croi,

Qu'il était homme, et ne fut plus que Roi.

Ce n'était rien. Eh! (ju'esl-ce donc qu'un trône?

Ce n'est qu'un bloc où chacun peut s'asseoir;

Mieux aimerais le sopha d'un boudoir.

Un trône au eu ne messied à personne.

Un Roi tout court est un Saint sur l'autel,

Un Saint de bois, qu'on appelle immortel.

Le benoît Prince était bon par lui-même,

Et ne devint méchant (jue par autrui;

11 aurait dû ceindre son diadème

D'un double nœud, et n'eut eu tant d'ennui,

Si Cunéyonde et Séjean il eût cui.

De Saint' Denis ^ Suzerain de la Erance,

Au haut du Ciel, en sa niche tapis,

Cette aventure échaulîe les esprits.

Z>eni5 jura qu'il en aurait vengeance,

Foi de Chrétien, pour plus ferme assurance.

Voilà qu'il part, et tordant son cou saint,

11 tordit tant, que son chef tombe à terre.

Monsieur Denis le perdit en chemin;

Mais cette fois ne s'en aperçut guère,

Carie bon Saint s'en servait rarement.

Comment vit-il à poursuivre sa route?

11 est bien loin de la céleste voûte.

Dans ces bas lieux. 11 y vit comme il put.

Dame Loiirdise à son aide courut.

Il s'approcha du feu Roi Charlemagne] Et dans son sein, par un art surprenant, S'insinua sous la forme d'un vent. Quand la vapeur du filtre de Champagne Vient échauffer le convive engourdi.

Le cœur s'allume à la mousse d'Aï; Ses flots dorés enluminent la joue, Et dans les Jbrocs, le désir qui se joue, Rend la vigueur à nos sens assoupis ; De même alors le bon Monsieur Denis,

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S'insinuant au corps du roi <lo France, Par sa vapeur lui rendit l'existence.

Notre Empereur, du pied jusqu'au collet, Servait de moule à la divine essence Qui ranima tout ce qu'elle touchait, Hormis le chef : et la raison, jt^ pense, En concevez; Saint-Denis n'en avait.

Il lui rendit, par un trait de magie, Et la parole, et la vue, et l'ouïe.

Ce Prince, avant, n'avait que sa folie; Il en eut deux. Ce que Denis voulait.

Son esprit lourd le contrebalançait, Et de ce choc de folio intestine, L'une terrestre, et celle-là divine, Il résultait que, parmi ces combats, Charte voulait ce (ju'il ne voulait pas.

Le benoît Sire, il était diaphane :

On voyait tout, lui seul ne voyait rien; Faisant le mal, et croyant faire bien.

Fier et rampant, puis dévot, puis profane ; Il présenta la raison et l'erreur Sous tous les points. Denis, Tesprit céleste, Voyant (ju^enfin on bernait l'Empereur, Vous remmena, pour y perdre son reste, Apprendre à vivre et régner par là-haut.

Mais ce bon Roi n'en devint (jue plus sot.

* Tel un Abbé, précepteur tlignorance, Promène en poste un pupillt3 hébété Par l'Italie, et TEspagne, et la France ; Fous sans folie, instruits par dignité, Et curieux avec indifférence.

Ils ont tout vu. Sont-ils plus gens de bien?

Je suis content, je sais mes patenôtres ; Dans leur pays je laisse cois les autres, C'est bien assez des sottises du mion.

Le vieux Deiiis, pour la céleste plage Partit en poste, assis sur un nuage.

I] traversa tous ces ^\ob^'5> ^'îicc^^^v.

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Frôles vapeurs au chaos amassées, Et dans les airs d'elles-mêmes lancées.

Rien n'existait avant ce changement.

Les élémens, engeance mutinée, Se disputaient Tempire du néant ; Si que la vie, à la mort condamnée, Dans le tombeau gissait obscurément.

L'air unefois, dans ce bouillonnement.

Ayant rompu la voûte de l'abîme, Du vide noir escalada la cîme, Bouleversa l'empire du chaos, Jusques au ciel en fit voler les flots, Des élémens redoubla la furie, Confondit tout, et la mort et la vie.

Et ne cessa cet horrible ouragan, Qu'après avoir, dans sa course rapide, Epars au loin ses forces dans le vide ; Lors il cessa de régner en tyran.

Trois élémens, le feu, l'onde et la terre, Restaient encore à se faire la guerre ; Bientôt le feu, plus vif et plus léger, En tourbillons vint à se dégager.

Je te salue, ô merveillle élhérée.

Brillant soleil ! ce fut toi le premier.

Qui, triomphant de la masse incréée.

Vins imprimer la lumière épurée, Au sein des airs où Ton te voit briller.

Mille soleils tour à tour s'échappèrent, Et dans le ciel au hasard se placèrent.

Jaillis du sein des élémens calmés.

Ces corps, selon leur poids et leur essence.

Se sont fixés à diverse distance.

Plus ou moins haut dans l'espace entraînés, D'une manière ou plus lente ou plus vive, Par une essence ou plus ou moins active.

Les vastes cieux en furent éclairés.

' Tous, en effet, d'une homogène esseiiç.^., Ils font effort, l'un par Vaulre alWtë?»,

136 ŒUVRES COMIM.KTES DK SAINT-JUST

Est suspendu sur autant de colonnes Qu'il doit couler de siècles différons.

Chacun d'entre eux, assis sur une roue, Dans le silence observe le néant :

A côté d'eux la Fortune se joue, Et les distrait de ce but effrayant Où le palais s'écroule à chaque instant.

Père, vautour, et tombeau de lui-même, Le Temps, un pied dans réternelle nuit, A chaque instant meurt et se reproduit.

Sa longue faux, triste et cruel emblème.

Par un des bouts offre un fer émoussé, Languissamment tourné vers le passé, Et l'autre bout frappe, renverse, et foule De l'avenir le trône qui s'écroule.

Les Passions, dans leurs bras séduisans.

Cherchent en vain à retenir le Temps; Impétueux, il vole avec audace Parmi les fleurs mourantes sous sa trace.

Les champs voisins sont par-tout hérissés De vieux tombeaux et de sceptres brisés.

Sous un portique était l'urne fragile Où chaque siècle et ses événemens Étaient par ordre, et rangés en leur temps.

Vous étiez là, troupe vaine et futile De Souverains, de Prélats, de Docteurs, Dans le néant où sont restés vos cœurs.

Là la Beauté, pour ses charmes damnée.

Qui, dans sa fleur, devait être fanée; Là des Héros, tranquilles assassins, (^.ombles de jours et rangés chez les Saints. Quand Charlemagne, au travers de ce vase.

Vit le premier' de sa postérité.

Nourri de pleurs dans la captivité, Il demeura dans une sombre extase.

« Ah je plains bien, s'écria ce bon Roi,

i. Louis le Débonnaire.

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[Car il n'était ttjran que par les autres)^ « Je plains les Francs qui naîtront après moi. « Les voià donc, ces enfans des Apôtres, « Ces hommes saints, ces Ministres de paix!

« Grand Dieu, je vois leur sacrilège audace, « Avec fureur s'armer contre ma race, « Et me punir de mes propres bienfaits ! »

Le bon roi Charte, à ces tristes peintures, Et des forfaits, et des peines futures, Devint plus fou qu'il ne Tétait avant; Et pour changer ce destin effrayant, D'un pesant coup de sa fatale épée, Fit en éclats voler l'urne trompée.

Tout se mèldi. Charte y malencontreux, Vit ses enfans encor plus malheureux.

De l'avenir l'histoire confondue Mit dans le monde une horrible cohue ; Dessous le dais on vit des Matelots; Un Prince Pâtre, un Pâtre Secrétaire, Un Soldat Pape, et cette pauvre affaire Est la raison de mille quiproquos, Que l'on a vus depuis lors sur la terre.

Le Saint Louis, Pèlerin conquérant, Était Curé d'une paroisse avant; Philippe 111, un Bourgeois Gentilhomme; Son fils le Bel, Nonce, et digne de Rome.

Ses successeurs, n'importe guère quoi.

Valois guerrier, ou Ministre, et non Roi; Le bon roi Jean, Soldat d'infanterie; Charte huitième un beau Berger galant; Louis onzième^ Avocat ou Sergent; François premier. Roi, mais plus défiant, Moins preux, plus sage, et vainqueur à Pavie, Ce Charte neuf, dont le cœur enragé, A bu le sang de son peuple égorgé, Était avant Inquisiteur d'Espagne; Médicis, rien; Henri troisy Lieutenant; Mayenne, Abbé; Guise^ non mfeç.o\i\.fe^\..

Henri régnait moins malheureusement; Son fils n'était qu'un Baron de campagne; Le /{ichelieu, moins altéré de sang, Était meilleur, sans en être moins grand; Coïïde, Soldat, réparait sa naissance, Et la raison mûrissait sa prudence; Louis le Grand était Peintre en pastel, Moins de brillant, un éclat plus réel.

Quelque Censeur reprendra ma palette, Pour achever cette image imparfaite.

Le temps présent est une tendre fleur, Fleur délicate, et qu'une main sensée Ne doit cueillir qu'après qu'elle est passée. Et cependant notre brave Empereur, Voyant les maux dont sa main sera cause, En gémissant, repasse dans son cœur, Et l'avenir et sa métamorphose.

Denis, voyant qu'il était insensé, Le conduisit dans une ile voisine, Lieux où tout rit, mais d'un rire forcé.

Des plaisirs faux la cohorte enfantine, D'un filtre doux cherchait à l'enivrer.

Les Jeux, l'amour, les festins, la bombance Charmaient parfois notre Empereur de France.

S'il était seul, on le vouait /tlenrer.

Dans ces instants, il maudissait sa vie.

Et sa raison renaissant par saillie, Avec sang froid il descendait alors Au fond d'un cœur brûlé par les remords; 11 maudissait les Séjeans et la Heine, Il essayait de rompre enfin sa chaîne.

Mais les plaisirs revenaient sur ses pas, La volupté le berçait dans sos bras.

Et le bon Sire oubliait l'entreprise.

Ivre de vin, d'amour, et de sottise.

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