‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 29 sur 150 · CHANT XVI · texte numérisé non relu

CHANT XVI

ARGUMENT

Comment Antoine Organt, en poursuivant l'Enchanteur^ fit rencontre d'un Meunier; de V histoire d'Arimbaud ; du passage d'une rivière; comment le Batelier fut cocu; comment /'Ange gardien d'Antoine Organt emmena icelui en Sicile.

Homme est un mot qui ne caractérise Qu'un animal, ainsi qu'ours et lion; Son naturel est erreur et sottise, Malignité, superbe,, ambiUow.j

i62 OEUVRES COMPLETES DE SAINT-JUST

Il naît et meurt ; et mort, on le méprise.

De son destin orgueilleux, on le vol Fouler la terre en pays de conquête, Que la raison a soumis à sa loi; 11 n'est au plus que la première bêle De ce séjour dont il se dit le Roi.

Maître du monde, esclave de lui-même, Il creuse tout, et ne sait ce qu'il est; Son cœur, pétri d'orgueil et d'intérêt, Craint ce qu'il hait, méprise ce qu'il aime.

Impudemment il appelle vertu Le crime sourd d'un sophisme vêtu.

Son amour- propre inventa Tapparence; L'intérêt vil lui donna la prudence.

Et sa raison n'est qu'un noir composé D'orgueil adroit, d'orgueil intéressé.

L'or animé dans ses veines palpite; L'or est son cœur ; c'est le Dieu qui l'agite ; Sa voix le traîne au travers des dangers, Pour s'engraisser sur des bords étrangers.

L'or inventa les Arts, l'Astronomie, Et l'Avarice est mère du Génie.

Si-tôt que l'aube a la terre blanchie.

Et que les coqs assez mal à propos, De leurs clairons ébranlent mes rideaux.

J'entends déjà qu'on galope, qu'on crie; Le bruit naissant des chars et des chevaux Vient ébranler ma cervelle engourdie.

Et m'arracher d'un aimable fepos.

Où s'en va l'un crotté jusqu'à mi-jambe?

Il court, fend l'air, frotte ses mains, enjambe; L'autre de noir endossant son orgueil, Le fer au eu, d'un Grand baise le seuil. Ce Baron court à la Force en calèche ; Arrive après Madame de Pimbêche^ Au eu bombant, au cuir tanné de fard; De noirs chiffons sur sa nuque serpentent, Dix-huit procès dans sa tête fermentent;

on(;ANT 103

Son œil est creux, enluminé, hagard ; Par les souris sa robe est dentelée ; Par les procès sa cervelle est fêlée ; Et par le temps sa chaussure éculée.

Code mouvant, ambulant Châlnlet, A chaque pas, elle évoque Targel,

Vient à la suite un Abbé vif, alerte.

Au flanc poudreux, à l'air expéditif, Et poursuivant, la bouche grande ouverte, Ganonicat devant lui fugitif.

Un petit homme, en très-grand équipage, Accourt après avec force tapage :

On croirait voir, au vive des Badauts, Au bruit des chars, des essieux, des chevaux. Dame Folie avec tous ses grelots.

Pauvres humains, que vous sert de poursuivre, Pour un moment que vous avez à vivre, Cette vapeur de gloire et d'intérêts Qu'on croit tenir, et qu'on ne lient jamais?

Pareil aux feux qui, dans la nuit obscure.

Mènent les gens npyer au fond d*un puits, En captivant leurs regards éblouis, L'orgueil humain, de son haleine impure, De la raison détournant le flambeau.

Par les erreurs d'une aimaUle imposture, Promène l'homme, et l'amène au tombeau.

Antoine Organt, de la même manière, En galopant, poursuivit sa chimère .

Jusques au jour, où, loin du vieux château.

Il ne vit plus ni la Dame ravie.

Ni le Sorcier. Le tendre Jouvenceau Plaint son malheur, et Tàme bien marrie, Charge le Ciel et le foudre vengeur.

D'anéantir le perfide Enchanteur.

Dans sa douleur et sa mélancolie, Il se rappelle et Nicette et Turpin, Les longs malheurs de sa triste patrie.

Et son grand cœur accuse k Û^^Vyol,

Arrive fors un Meunier sur son âne, Moins grand, plus gai que le Dieu d'Ekbatane; De sa voix rauque, et de son fouet noueux, Il éveillait les échos de ces lieux.

Organt disait tristement dans son âme :

« Ce pauvre hère est plus heureux que moi.

« N'as-tu pas vu ce matin^ne Dame « Parmi les airs. — Nenni, Monsieur, ma foi; « De par mon Dieu, je ne les prends qu'à terre, « Dit le Meunier^ qui ne l'entendait guère, « Et quand je peux; mais si vous étiez fors « Un de ces Preux qui redressent les torts, <( Vous mènerais là-bas chez un vieux sire, « Qui bat sa femme, et fait encore pire; « Car il voulait. Monsieur, ces jours passés, « Que ses vassaux se coupassent le nez. »

Antoine Organt, en brandissant sa lance, Lui demanda le nom de ce maraud.

Le Meunier dit : « Il s'appelle Arimbaud:

C'est le plus laid des Chevaliers de France, Et le plus fier. Il se prétend le fils De vieux Héros qu'il appelle Amadis, Ce sang fameux, usé par tant de veines.

Est en fumée arrivé dans les siennes.

Il part un jour, et, grâces au Seigneur, Dans le dessein d'essayer sa valeur.

Il me souvient qu'il avait une lance Comme la vôtre, et non votre apparence.

Il emprunta la jument du moulin, Et Mathurin, le voyant qui s'emporte Dans le vallon, se plaignait de la sorte :

Adieu ma bêle, avant demain matin, D'un coup de sabre on va vous le pourfendre Et ma jument en foire on ira vendre.

Sire Arimbaud se mit à chevaucher, Au préalable ayant fait attacher Sur son armet ses litres de noblesse, Pour que chacun révérât son Altesse.

ORGANT 1C5

Il avançait de la sorte affublé,

Et de lui-môme étant émerveillé.

Il batailla, de sa noble chronique

Semant par-tout quelque feuillet gothique,

Dont le vainqueur usait apparemment,

A son plaisir, fort incivilement.

Deax mois après, tremblant et fier il trote

En ce pays, et sa visière haute

Laisse entrevoir à nos yeux étonnés

Sa face blême, et qui n'a plus de nez.

Il aperçut le clocher du village.

11 te sied bien, lui dit-il plein de rage,

Il te sied bien de porter dans les cieux.

Comme Arimbaud, ton front audacieux.

Quels furent donc les héros tes aïeux?

Où sont, brigand, tes titres de noblesse?

Voici les miens. Lis, chétif, et confesse

Que ton renom s'éclipse près de moi.

En vain tu veux déguiser ton effroi,

Et cette armure, et ces Guerriers sans titres.

Que j'aperçois postés de toutes parts

Sur ce portail et derrière ces vitres.

Sont contre moi d'inutiles remparts.

Le Gentilhomme, à ces mots, poind sa lance.

Et sur l'église, impétueux, s'élance.

Notre jument, les quatre fers en l'air,

Contre le mur rebondit terrassée,

Et Monseigneur, aussi prompt que l'éclair,

Vit repousser sa fureur abusée.

Sa vieille lance et son casque rouillé,

En gringotant, sur la poudre roulèrent.

Deux Pèlerins au château l'emportèrent,

Froissé, tout fier, et de sang barbouillé.

Il ordonna que Ton battît Madame;

Et le pourquoi? c'est qu'elle était sa femme.

Un Villageois la battit en effet.

Mais non pourtant comme Arimbaud voulait :

Bientôt après, il laçç^Wçi^SW'ô.^'^W'^,,

i66 OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT-JUST

Pleure, s'excuse, etTembrasse, et la rate.

Depuis ce temps, pendant le long du jour, Il vous la baise et rosse tour à tour.

Mais de Monsieur il faut que je vous die Une nouvelle et plaisante saillie.

Sire Arimbai^d avec peine voyait Combien un nez la moustache parait; En conséquence, il voulut, par arrêt, Que ses vassaux de nez se départissent, Et sur le champ son etxemple suivissent.

u Grande rumeur soudain parmi le» gens.

Si Monseigneur^ se disaient-ils dolens, Avait perdu ce qu'entendez, compère, Il faudrait donc que nous allassions sana?

Il l'entend là d'une belle manière!

Je ne sais pas, morbleu, ce que ferez; Mais, par ma foi, l'on n'aura pas mon nez.

Le mien non plus. Que Monseigneur dem?inde Ce qu'il voudra ; mais bien de sa légende Il peut les nez hardiment effacer.

Le Ciel voulut nous en favoriser, Et ce n'est pas, ma foi, pour qu'on les rende. Un autre : A quoi Monseigneur pense-t-il?

Veut-il des nez qu'on serve sur sa table?

Il peut venir dîmer dans notre étable, Mais ne perdrai l'honneur de mon profil.

u C'était pitié pour les gentes laitières, Les pastoureaux et fraîches métayères.

L'une disait : Oserai-je danser?

Et celle-là : Qui voudra me baiser?

(c Lors Mathurin, c'est le nom de mon maître; Il n'est pas sot, ne son valet peut-être.

Mathurin donc et s'approche, et dit : Quoi, Craignez-vous donc qu'un nez vous fasse faute? En Monseigneur ce n'est ce que je voi; Cela lui donne une mine plus haute.

Regardez-vous comme si peu d'honneur De ressembler en somme à Monseigneur^.

ORiiANT 107

<i Assurément c'est une courtoisie

« Dont sa bonté seule nous gratifie;

« Puis pensez donc quel honneur ce serait,

« Si, par hasard, pour lui Ton vous prenait.

« Un tel discours flt rompre la sentence.

« Sire Arimbavd, bête comme un oison,

« N'avait pas fait cette réflexion.

u II se reproche une telle démence,

« Dont ses vassaux se seraient pavannos,

« Et pense bien, avec ferme assurance,

« Nous faire peine en nous laissant le nez. »

Un tel récit agaça le courage

D'Antoine Organi\ il jura les beaux yeux

Qu'il adorait, de purger co rivage

D'un scélérat qui vantail ses aïeux.

Ils avançaient <levors une rivière;

Le Meunier dit : II nous faut passer Teau;

Puis sa voix dure appelle le bateau.

Une gentille et fraîche Batelière

Arrive tôt, lève l'ancre en chantant.

Et Taviron fend le moite élément.

Le vent soufflait, et la jupe imprudente

Servait de voile à la barque inconstante.

Perrette n'a le temps d'apercevoir

Que le Zéphyr joue avec son mouchoir;

Elle dépèche, et ses mains empressées

Font écumer les vagues repoussées.

Tout chez Perreile était en mouvement.

Jupe, cheveux, où Zéphyre folâtre;

Mais le telon, ferme et blanc comme alijàtre,

Reste immobile, et grossit seulement

Par cette épreuve, où Pevrette essoufflée

Met sa vigueur ailleurs mieux employée;

A l'autre bord, son époux indiscret.

Nos passagers d'un œil rond observait.

Et cependant Perre//^ arrive à terre.

« Çà, respirons, la gente Batelière,

Dit le Meunier^ homme rempli de soins :^ ,

« Vous êtes lasse, on le serait à moins. »

Quoi qu'il en soit, tout à Theure on s'embarque,

Et le Meunier hit avancer la barque.

Rouge d'efforts et d'un air d'abandon,

Assis à bord, le robuste tendron.

Le nez en l'air, la jupe retroussée.

Dardant un œil naïvement fripon,

Sans le savoir, charme la traversée.

Organt lui dit : « Sommes-nous l'épousée

'< De ce vieux loup? Oui, Monsieur, Dieu merci.

« J'ai bien du mal à le contenter, lui!

« C'est un démon si -tôt que l'on me baise;

« Las ! je vous jure, il est bien nommé Biaise.

« Cent fois le jour, je lui dis : Biaise^ eh bien,

« Que veux-tu donc que je fasse, moi? — Rien.

(( Je gagerais que ce soir il va dire

« Qu'avecque vous. Monsieur, il m'a vu rire.

« Et puis, tenez, prenez donc des maris I »

Tout en parlant, par manière d'acquis,

Antoine Organt passait une main douce

Sur ses appas. Perrette le repousse,

Mais tendrement, et lorgnant en dessous

Ce qu'avait l'air d'en penser son époux. ^

Le sot jura, ce fut une autre affaire;

S'il en eût ri, l'autre n'eût rien su faire.

Organt, pressé par un double plaisir.

Trousse Peii^ette, et l'écoute à loisir.

Ce n'est le tout; un Passager arrive.

Frappe des mains, et glose sur la rive.

Le Batelier, et de B... et de mors

Fait retentir les échos de ces bords.

Le bon Meunier à la pente de l'onde

Abandonna la barque vagabonde.

Perrette crie, et presse dans ses bras

Le Paladin qui pince ses appas.

Notre Meunier, en sa manière dure,

Du Batelier honnissait la figure.

« Passe la nuit, disait-il; mais de jour

ORGANT 160

u Être cocu, Dieu me garde du tour! »

Leur voix sonore, au ton màle aguerrie,

Avec éclat soutenait la partie;

En roulemens tantôt se prolongeait,

A flots pressés puis se précipitait,

Et de ces mots, dont Vert- Vert hérétique

Vint effrayer nos Sœurs de Nivernais,

A son retour des rivages Nantais,

Faisait sonner la rudesse énergique.

VAngr gardien alors parut en l'air Sur un char blanc, attelé d'un éclair.

Il descendit, et le filleul Antoine, A son aspect, parut sot comme un Moine. « Mon cher Gardien, dit-il baissant les yeux, « Point ne croyais vous trouver en ces lieux. » L'Ange repart : u L'armée est dans la lune; « Eràtre-Uirem s'avance vers le Rhin; « Onjant s'amuse, et caresse une brune!

u C'est donc ainsi que vous cherchez Turpin ! « Tout le pays est resté sans défense ; « Les ennemis vont inonder la France; w Laissez Perrette, et sautez sur mon char. » Antoine Organt avec son Ange part.

Du haut du ciel, il voit Perrette à terre, El s'écriait : malheureuse guerre!

VAnge, en volant, ce discours lui tenait :

« Mon filleul cher, je plains votre patrie u De tout mon cœur, et j'ai l'àme marrie (( De voir Chariot insensé comme il est.

« Par des tyrans la France est gouvernée ; « L'Etat faiblit, et les lois sans vigueur - « Respectent Tor du coupable en faveur.

« Dans ses écarts la Reine forcenée (< Foule, mon fils, d'un pied indifférent, u Et la Nature, et tout le peuple franc.

« Son avarice, et cruelle et prodigue, « Pour amasser, par-tout cabale, intrigue, « Dissipe ensuite, et, sans s'eavb^^^^'s»^^^ ,

i:0 ŒUVKES COiMPLÈïES DE SAINT-JUST

u Crache le sang qu'elle vient de sucer.

<( Cruel vautour, dont la faim irritée, « Du peuple entier fait un vrai Promélhée î « Le malheureux pousse sous ses débris u De vains soupirs étouffés par ses ris, u Et les sueurs et les pleurs des Provinces u Moussent dans Tor à la table des Princes.

u La Loi recule, et le Crime insultant « Broyé en triomphe un pavé gémissant.

« D'un bras débile et flétri de misère, u Le Laboureur déchire en vain la terre; « Le soir il rentre, et l'affreux désespoir « Est descendu dans son triste manoir :

« Il voit venir sa femme désolée.

<( Notre cabane est, dit-elle, pillée.

« Et qui l'a fait? dit l'époux plein d'effroi; « Et qui Ta fait? qui l'a voulu? — Le Roi!

« Le Roi, mon fils; sa funeste indolence « Ignore, hélas ! les malheurs de la' France. <( De noirs tyrans écrasent ses sujets u Et sa faiblesse épouse leurs forfaits.

« La Cour n'est plus qu'un dédale de crimes, « Des traces d'or y tiennent lieu de fil; u L'honneur s'y vend au coup le plus subtil, « Et tour à tour triomphans et victimes, «' Dupes des rêls par eux-mêmes tendus, (< Flattés hier, aujourd'hui confondus, u Tous ces tyrans, assis sur une boule, « Sont un torrent qui bouillonne et s'écoule. «< Telle est la France, et voilà les malheurs « Qu'ont entraînés Turpin et vos lenteurs.

« De Satanas la fureur alarmée, *< A dans la lune emporté notre armée; « Erâlre Birem et le fier Viiikln « Contre les Francs traînent le peuple Alain, (( Vous allez voir nos rives débordées, « En peu de temps d'ennemis inondées; « Nos châteaux pris, le pays ravagé.

OKGANT i:i

« La France en deuil, et Paris assiégé.

« Le bon Denis, en telles entrefaites,

« Mène le Magne au travers des planètes.

« Votre patrie enfin n'a plus que vous

« Pour repousser tant d'ennemis jaloux.

« De vos labeurs TOUS trouverez le terme ;

« Ils ont servi à déployer le germe

« De vos vertus. » « Mon Ange, dit Organty

« Voici la plaine où fat perdu JSicette ;

« Oh! laissez-moi la revoir un moment! »

Le bon Gardien fit un signe de tête,

En déplorant tant de légèreté;

Mais il n*osa parler d'autorité.

w Vous reverrez, dit-il, votre maîtresse;

« Mais ce sera lorsque votre valeur

« Méritera du Ciel cette faveur,

« Quand vons aurez vaincu cette faiblesse,

« Et que ce bras, du sang des ennemis

« Aura baigné Tenceinte de Paris. »

Organt repart: « ma chère Nicette!

« Mais ce vilain aura battu Perret te!... »

Comme il parlait, il voit, du haut des airs, Que le char blanc plane au-dessus des mers.

UAnge lui dit : « Je vous mène en Sicile; « A l'orient vous découvrez cette île,- « Comme un vaisseau qui fuit dans le lointain, (t Enveloppé des vapeurs du matin.

u Vulcain vous forge une armure honorable, « Et d'une trempe aux coups impénétrable.

<' Vous trouverez au bout de ce vallon, H Sous des rochers, l'antre du Forgeron.

« Adieu, mon fils, craignez Dieu, soyez pie, « Vous reverrez bientôt votre patrie. »

L'Atige^ à ces mots, les rênes suspendit; Antoine Organt à terre descendit, Et le Gardien, dans sa course rapide, D'un trait de feu peignit l'azur du vide.

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