CHANT XVII
Comment Antoine Orgaint s'achemina vers la caverne de Vulcain; tristes réflexions quil fait dans un souterrain ; vjyage du Lecteur dans Vite enchantée rf'Adelinde; retour du Lecteur au mont Etna, el d*un récit étonnant de Vulcain à Antoine Organt.
VAnge partit, et son triste filleul
Sur le rivage était demeuré seul.
Il s'avançait; dans la nue embrasée,
Du mont Etna les flammes voltigeaient,
Et d'un bruit sourd ces bords retentissaient.
Un tel spectacle élève sa pensée ; ^
Il croit déjà triompher dans Paris,
Et de carnage inonder s6s glacis.
Sous des rochers, dont la cîme azurée
Semble servir de base au firmament,
De la caverne il découvre rentrée.
Le cœur ému d'un saint frémissement,
li contemplait ces roches chancelantes.
Du mont Etna les entrailles brûlantes;
Débris pompeux où siège la Terreur ;
Sur un abîme on la voit égarée,
En mesurant sa noire profondeur
De farfadets, de spectres entourée.
Près d'elle on voit les Songes voltigeans.
Toutes les nuits la Terreur les disperse,
Pour efi'rayer le sommeil des tyrans,
Par des bûchers, par des couteaux sanglans,
Et ranimer le vautour qui les perce.
Dans le sommeil, elle rend aux ingrats
Le sentiment d'une amitié trahie,
Et le tableau du bienfait qui s'oublie.
Antoine Organt avançait à grands pas Sous une voûte à la nuit condamnée.
« Ah! disait-il, quelle est ma destinée!
« C'est donc ainsi que je passe des jours
ORC.ANT 173
« Dus au bonheur, à Nicette, aux Amours?
« Mes yeux peut-être, en ce séjour immonde,
u Ne verront plus la lumière du monde.
« Adieu Nicelle^ adieu projet brillant
« De vivre heureux, ou du moins triomphant.
« Nul ennemi qui rompe ici la lance!
« Holà! morbleu, vive Aice et la France \ »
Comme il parlait, il entendit soudain
Dans la caverne un tonnerre lointain.
Mais un moment je quitte la Sicile^
AHnde encor m'appelle dans son isle.
Pour s^égayer, il faut changer de ton;
J'aime Chaulieu lorsijue j'ai lu Platon.
J'avais promis de conter par la suite
Comment ce bord, par le Ciel oublié,
Devint bientôt le plus aimable site.
Sornit en àne ayant été mué
Par un Frocard qui viola sa Belle,
Ce Négromant^ appelé Serricon,
Dans ce désert fît emmener irelle^
En employant l'adresse du Démon. '
L'enfant aîlé fut dérober la foudre, Et du Frocard mit le chàlel en poudre.
Le Négromrmt^ chassé de son logis,
Vint retrouver yl/twrfe en ce pays.
Il la trouva qui dormait sur le sable.
Elle dormait, et sa bouche adorable
Sur son corail appelait le baiser.
Son cœur qui bat, invite à le presser.
Des pleurs pareils à des perles tremblantes.
Embellissaient ses paupières mourantes.
D'autres roulaient sur ses tétons flétris.
De sa beauté plus vivement épris,
Le Négromant invoque le Ténare,
Pour enchanter ce rivage barbare,
Et préparer, à son réveil déçu.
D'un lieu riant l'appareil inconnu.
Le pied poudreux, il fait Ve Vowt <i^ \*v^^^
17 'f ŒUVRES COMPLÈTES DE SAINT-JUST
Tenant en main un livre de Sibylle.
Ce fut alors que Sornit arriva ; Maître Frocard ne l'altendait point là.
Le Héros prend la ba^ue de sa mie, Cogne VHermite, et brave sa furie; Ses bras nerveux le portent sur un roc, Et Tonde avide engloutit l'homme à froc.
Toujours heureux, et jamais las de l'être, Chéri d'un cœur dont il était le maître, Mourant d'amour sur un sein plein d'appas^ Dans le torrent d'une ivresse profonde, . Sornit dès lors oublia les combats, Et ne vit plus désormais dan» le monde Que deux tétons qu'il ne partageait pas.
Dans les transports de l^n âme ravie, Il s'écriait : « Mon éternelle mie^ « Mon univers et ma divinité, « Toi seule au monde es la félicité ; « Mon cœur, ma vie expire sur ces rives.
« Ah! profitons des heures fugitives; « Mon tendre cœur regrette les momens u Qu'il a perdus dans les combats sanglans. « Je poursuivais la gloire et la fortune :
« Fortune! Linde, ah! n'en es- tu pas une?
« Est-il un bien comparable à ton cœur?
« Qu'est-ce qu'un trône où n'est pas le bonheur? » Un doux baiser, une étreinte brûlante, De ce langage entrecoupait le cours.
Le Paladin ainsi coulait ses jours.
Le jour trop long, et l'aurore trop lente.
De leurs plaisirs aiguillonnaient l'attente; Dès l'aube pâle ils s'en vont quelquefois, L'arc à la main, épouvanter les bois.
L'enfant malin se met de la partie, Dans le taillis sa flèche les épie.
Les faons légers échappent aux chasseurs ; L'amour adroit ne manque pas les cœurs.
Une autre toiSj assis sur le rivage,
ORGAXT i7r.
Indilférens, ils suivent les vaisseaux
Qu'un vent du nord balance sur les eaux.
L*onde, du temps vaste et mobile image,
Fait naître en eux ([uelques réflexions.
Linde disait : « Faut-il que nous mourions?
« Ah! quelle main, cher amant, la première,
« De l'un de nous fermera la paupière!
« Sera-ce toi qu'un funeste destin
« Arrachera le premier à mon sein?
« Mais si tes mains doivent creuser ma tombe
« (Sous ce tableau ma faiblesse succombe),
« Quand tu mourras, qui viendra sur ces bords
« Avec mon ombre ensevelir ton corps »?
L'espoir riant d'une longue vieillesse Venait bientôt rassurer leur tendresse.
L'aspect de l'onde et le prix des beaux ans Les ramenaient à leurs embrassomens.
Alinde un jour aperçut du rivage Certain navire isolé sur les mers, Qui paraissait les débris d'un naufrage.
Un vent fougueux, répandu dans les airs.
Soulevait l'onde, et la nef agitée Cherche un abri vers cette isle écartée.
Linde aussi-tôt vole vers son amant; Bientôt après une incertaine attente.
Trois Chevaliers s'avancent lentement, Accompagnés d'une Beauté touchante, De qui le sein soutenait un enfant.
Sornil s'avance, et retrouve Enguérand, mon cornpin'e., o mon compmjnon d'armes !
Cesl vous! dit-il en lui serrant la main.
Les Chevaliers niôlont de tendres larmes.
Guise^ du monde admire le destin ; Monsieur de lilois et sa sœur attendrie, En cheminant, pleurent de bonhomie.
Linde se mêle à leur épanchcment.
Mais revolons devers Antoine Organt ; Je l'ai laiijsé, si j'ai bonne mëttvoViîft,
Qui s'avançait sous une voûte noire.
Il entendait mugir le souterrain, Et vit bientôt le palais de Vulcain, Par des fourneaux la caverne éclairée, Lui laisse voir, autour du Dieu cocu, Des géans noirs, dont la face grillée N'avait qu'un œil, et paraissait un eu.
Leurs bras nerveux sur l'enclume brûlante, Avec chaleur une massue ardente Précipitaient, et tout le mont Etna Retentissait de ce beau concert-là. Le Dieu cornu, déridant sa figure, Au Chevalier présenta son armure ; Il y chercha quelqu'emblème flatteur De ses hauts faits et preuves de valeur; Mais n'y trouva que le portrait de Nice.
Des Dieux c'était un prudent artifice Pour le toucher et le faire rougir ; Mais le Héros, enivré de plaisir, Avec transport fixe cette peinture, Baise son sein et sa bouche, et lui jure De triompher désormais à ses yeux; Cela revint*au même pour les Dieux.
Antoine Organt savait son catéchisme.
« Vulcain, dit-il, vous. Dieu du Paganisme, <( Par quel hasard vous retrouvé-je ici?
<( Tout rUnivers vous croit anéanti. »
<( Vulcain repart : « Jadis un Dieu fait homme « Chassa nos Dieux du Panthéon de Rome; « Je ne sais point ce que sont devenus « Jupin, Minerve, et toutes les Vertus.
« Il se livra des batailles terribles; « Le ciel profond, comme autant de mimas, « En éprouva des secousses horribles, « Et fut heureux de ne s'écrouler pas.
« On vit long-temps balancer la fortune; « De son trident le furieux Neptune « Frappa trois fois le fatal Gabriel
ORGANT il
«- En cet endroit qui nous chassait du Ciel.
« Jésus donnait des bénédictions
« A ses soldats, et leur criait : « Voyons,
« Chassons d'ici cette race hérétique
« Qui, dans Juda, nous a tant fait la nique ;
« Chassez ces gueux à ma Bible rétifs,
« Sus, mes amis, mes compagnons, mes Juifs,
« Mes Elus chers, mes Lépreux, mes Apôtres,
« Qui ne saviez même vos patenôtres,
« Quand de ma main je remplis vos filets,
« Auprès du lac nommé Gênésairts ;
« Car c'e^ exprès que ma bonté paterne
« Vous a choisis pour boire mon nectar,
« Pour savourer de mes Moines le lard,
« Et pour frotter ce Jupin qui me berne.
« Judith, branlant le sabre (VHolop/ieme,
« Attaque il/ars, et son bras féminin,
(< D'un vaillant coup l'atteignit vers le rein.
c< Mars se retourne; à cet affront sensible,
« Il vous tira son braquemart horrible,
« Le fit briller aux regards de Judith^
« Qui, le voyant, jura le nom du Christ;
« Et toutefois cette Belle éperdue
« En eut le cœur moins blessé que la vue.
« Mars ne rendait que son coup seulement ;
<( Judith criait : Impudique brigand,
« Que n'ai-je pu t'en donner quatre cent!
« Mars lui répond : Eh bien, moi, je calcule
« Que je les ai reçus; je vous les rend.
« Il les rendit en effet sur-le-champ,
« Et de franc jeu, sans faire pause nulle.
« Un coup de foudre ébranla TUnivers, « Trois Dieux en un parurent dans les airs; « Nos bataillons, terrassés par la foudre, « Roulent meurtris avec le ciel en poudre.
« Notre rival, jaloux de régner seul, « Dans les Enfers envoya son filleul ; « Il y plaça des monstres effro^'^^bl^^^
« Qu'il baptisa du vilain nom de Diables ; « Il les chargea de griller tout chacun « Qui soutiendrait que trois ne font pas un, « Et prétendrait, dans sa folie extrême, « Que Ton ne peut, si malin que Ton soit, <( Ouvrir la bouche et s'avaler soi-même; w Prodige heureux que la raison conçoit.
« La terre fut à Pin&tant empâtée ' « Des Dieux payens que TErèbe vomit, « Et, comme au temps du pauvre Epiméthée, u Des maux humains la boite se rouvrit ; « L'Enfer béant vomit les Euménides^ « La terre but leurs poisons homicides, « Et, malheureux sous un sceptre de fer, « Le genre humain regretta Jupiter, « Le Fanatisme, à l'œil ardent et louche, « L'Enfer dans l'âme et le Ciel dans la bouche, « La Cruauté, son Ministre sanglant, « Et plus souvent son coupable adversaire; « Le Désespoir, son criminel enflant, « Bientôt après inondèrent la terre.
« On mit Pluius à la porte des cieux ; « L'homme avili renta ses nouveaux Dieux; « Pluton se fit eunuque, afin de vivre ; « Mourant de faim, Apollon fit un livre ; « Pallas s'en fut, V Honneur voulut la suivre : « Pour l'Intérêt, il prit un capuchon.
« Ce Dieu d'Enfer changea son premier nom « En ceux de Luc, de Grégoire et d* Antoine] « V Hypocrisie^ en changeant de maison, u Mena Priape, et voulut qu^il fût Moine.
« Ma Cythérée emmena Cupidon.
« De Tysiphone et ses sœurs turbulentes, « Nécessité fit un trio nonnain, « Et des Lais, de nos Parques trop lentes.
« Le nouveau Dieu vit que le genre humain « Ne serait pas meilleur qu'à l'ordinaire, (( Et me laissa l'antique ministère
OUGANT 179
« De Forgeron du céleste tonnerre.
Vulcain alors jette un profond soupir.
« II s'en faut bien que l'emploi soit le même,
Ajouta-t-il, <( je n*ai plus de loisir ;
« Le nouveau Dieu tonne pour son plaisir.
« Mes compagnons et ceux de Polipliême
« A ses ébats ne peuvent plus sufûr.
« Je partageais autrefois Tambroisie,
« Et savourais voluptueusement
« Le doux nectar dans la coupe de vie.
« Arélhuse est mon nectar à présent.
« J'allais le soir sous les plaines liquides,
« M'ébattre au sein de fraîches Néréides.
« Mais aujourd'hui, l'Océan malheureux
« N'est plus peuplé que de monstres affreux.
« Dans ces forêts je suivais les /Jriades-^
« Sur ces coteaux j'allais voir les Menades]
« J'allais trouver mon épouse à Paphos. »
Le Dieu boiteux devint rouge à ces mots,
Et de son cœur réveillant Tamertume,
Il appela ses compagnons grillés.
Qui l'écoutaient sur leur masse appuyés,
Et déchargea son dépit sur l'enclume.
« C*est grand' pitié qu'on ait ainsi chassé,
Disait Organt, « ces Dieux du temps passé!
« Valaient-ils pas ce que valent les nôtres?
« Ce Dieu fameux, qui, le tyrse à la main,
(( Endoctrina si bien le genre humain,
« Valait-il pas nos rechignes Apôtres?
« Oh ! si jamais j'en avais le pouvoir,
« J'aurais bientôt l'antiquité vengée,
« Et balayé le divin Apogée,
« D'Anges, de Saints à froc ou blanc ou noir. »
Un tel propos était peu catholique,
Et ne l'était mêmes aucunement;
Mais vous saurez, et ceci vous l'indique.
Que mon Gaulois n'était (ju'un mécréant :
Aussi le drôle, et ma foi le déd^x^.
^ Grille à jamais au fin fond du Tartare.
Le voilà bien à présent avancé, D'avoir las Saints du Paradis chassé; D'avoir sali sa conscience impie De maints forfaits horribles à Touïe; D'avoir agi sur-tout en libertin, Faisant cocu son bon hôle Vulcain.
Une gentille et fraîche pastourelle, Elle avait nom de baptême Isabelle, Depuis long-temps du Cyclope amoureux.
Par ses rigueurs aiguillonnait les feux; Au fond d'un antre impitoyable et sombre, Elle vivait plaintive comme une ombre ; Une sensible et pesante langueur, De ses yeux noirs avait glacé l'ardeur ; Ses beaux cheveux, bouclés par la Nature, D'un front d'ivoire agaçaient la blancheur, Et de Vénus couronnaient la ceinture.
Lorsque Vulcain, épris de sa beauté.
Précipitant ses jambes inégales Devers les bords du Lignon enchanté, Vint la frotter de ses moustaches sales, Saisis, frappés, éblouis, confondus, Ses yeux d'abord la prirent pour Vénus.
L'Esprit malin à la porte de l'antre Conduit Organt] elle pleurait, il entre.
CHANT XVIfl
ARGUMENT
Comment les Alains, réunis aux Saxons^ marchèrent vers Paris; du Chevalier Etienne de Péronne ; cartel de défi envoyé aux Parisiens par les Infidèles; des malheurs de Nicette, et son aventure dans une Hôtellerie^ et du hasard merveilleux qui lui fit retrouver Antoine Organt.
Après avoir quitté la Germanie, Et retiré Je siège d'Berminie,
ORGANT 181
Tous les Alains, réunis aux Saxons,
Passent le Rhin, en trois corps se partagent ;
Impétueux, brûlent, pillent, saccagent,
De leurs torrens inondent nos sillons,
El vers Paris traînent leurs bataillons.
La France était sans Soldats et sans Princes;
Ses défenseurs étaient d'autres tyrans.
Dont Tavarice infestait les provinces.
Paris était un antre de brigands.
Où la folie, avec la politesse.
De crimes noirs égayait la rudesse ;
Où l'intérêt, lâchement déguisé.
Levait un front de tendresse gazé :
Des murs épais, bâtis par la Mollesse,
Couvraient la ville, et cachaient sa faiblesse.
Sa garnison était quelques Soldats Chargés d'un fer trop pesant pour leurs bras, Et dont le Chef, digne soutien d'un trône.
Où la grandeur semblait un beau pourpoint Qui parerait un âne vu de loin, Etait ce mons Etienne de Péronne Que la Folie avait pris pour Housard.
Mais ce Héros veut un article à part.
Vers ce temps-là, la cilé de Péronne Eut un seigneur débonnaire et courtois, A qui le bien de ses bénignes lois.
De l'univers eût mérité le trône.
Si les tyrans ne faisaient les grands Rois.
Des courts instans que le Ciel nous octroie Bien il sentit tout le prix et valeur.
Il en usa comme d'une faveur Qu'un jour enlève, ainsi qu'il nous l'envoie. On lui donna le nom de Julien; A ce grand Prince on eût donné le sien.
Il s'écriait, cet autre bon Saturne :
Je veux de joleui's quon arrose mon urne î Et se gardait, pour un instant trop court, De les presser sous un sceptre ^vVwvc^.
Le malheur cesse alors qu'il le découvre ; Avec son cœur une main pleine s'ouvre.
Son vieux châtel semblait un cabaret, Sur un tonneau la justice il rendait, Et l'équité, toujours épanouie, Souffrait bien moins de cette bonhomie, Que du sang-froid d'un Juge grimacier Qui fait des lois un sordide métier.
Ce Prince enfin, des Princes le modèle, En Epicure habillait Marc-Atirèle.
Assez souvent, dans ses lares badins, Il s'égayait des préjugés voisins.
Mais sans gronder toutefois; le bon sire Point ne grondait et ne savait que rire.
Un jour que, plein de bachiques vapeurs, Sa main prodigue épandait ses faveurs, De s? honte l'ivresse impétueuse Lui fit trouver une saillie heureuse.
De ses mulets il fit des Conseillers, Et de ses chats autant de Financiers.
Il ne fut point jusqu'à son singe Etienne Qui ne lâtàl de cette heureuse veine ; Au singe donc il fit expédier Brevet d'honneur par Maître Jean Chartier, El lui ceignit l'ordre chevaleresque.
L'autre, endossant sa noblesse burlesque, Le casque haut, de fer empaq'ueté.
Se pavana par toute la cité.
H alîourcha sur une blanche mule Sa dignité gravement ridicule.
Tous les passans s'écriaient ; Voyez donc Des Chevaliers le plus sot qui fût onc !
D'autres vantaient ses talens, son génie Pour plaire au Roi qui bernait leur folie.
H ne manquait à notre Paladin Que la parole; un ami de Merlin La lui donna. Le vénérable sire i\e cessa plus de vanter sa vertu,
ORGANÏ 183
Et les aïeux dont il était issu.
Un sien parent fut Préfet dans l'Empire, L'autre Consul, et Tautre Sénateur.
Le singe avait ces choses ouï dire Apparemment à quelque grand Seigneur.
Mais le Héros, d'après maintes peintures De Paladins, de géans pourfendus, Voulut aussi courir les aventures, Et déployer ses loyales vertus.
11 partit donc un beau jour de Péronne, En tapinois, sans rien dire à personne, Se fit rosser, et je ne sais comment, De la Folie enfin devint l'amant.
Icelle étant en France souveraine, Se ressouvint de son féal Etienne^ ht lui vendit son poste d'alguûsil A prix d'honneur, et jurant d'être vil.
Devant Paris les ennemis campèrent ; De ses palais les Plaisirs s'envolèrent; Les citoyens, divisés dans la paix.
Ou par l'orgueil, ou par leurs intérêts.
En ce moment réunis par la crainte, Gardent les murs et bordent leur enceinte.
Deux Chevaliers, l'un Saxon^ l'autre Alain (Ils avaient nom Agramore et Talbin) Font avancer un Héfaut vers les portes, Pour annoncer aux gauloises cohortes Que deux Guerriers, au quinzième soleil, Devant les murs attendront leur pareil.
En un moment, la Renommée agile A répandu ce cartel dans la ville.
Maints Chevaliers qui devaient leur haubert, Briguent l'honneur de punir cette audace :
On voit paraître et le comte Robert^ liequel avait engagé sa cuirasse, Et Jean Dudon, qui promet de payer .Sur Tennemi l'incrédule usurier.
Rindon paraît, dont l'avarke» foWft *
Appelle un casque un ornement frivole; Paul Hudegoriy lequel donna son bien . Pour un baiser, et lequel fut tout sien; Le souple Odar^ ingrat avec tendresse, Parlant toujours vertus, humanité, Lâche avec art, faux avec politesse, Monstre fardé de sensibilité; Guelfe, parjure, et cynique effronté; Altamant, fourbe avec tranquillité.
Au demeurant, par un rare assemblage, Tous ces faquins étaient pleins de courage.
Nemours parut; lui seul peut-être alors Avait un cœur sans tache et sans remords ; Son front, blanchi sous l'aigrette poudreuse, Annonce encore une âme vigoureuse, Où les vertus, qu'assiège en vain le temps, Ont réparé la faiblesse des ans.
« vous, dit-il d'une voix aguerrie, « Qu'assemble ici l'amour de la patrie, « En telle main que tombe cet honneur, « Votre vertu me répond du vainqueur; « Et si la gloire, autrefois plus facile, « Amène ici ma vieillesse débile, « Amis, c'est moins pour vous la disputer, « Que pour offrir en ce moment funeste « Le dernier coup que mon bras peut porter, « Et tout mon sang, ou le peu qui m'en reste. « Nous sommes tous et braves, et Français; u Entre nous tous que le Destin prononce, « Et que vos bras attendent sa réponse >>.
Les Chevaliers paraissent satisfaits.
On met les noms dans une urne fatale, Et Ton convient que la gloire sera Aux premiers noms que le Ciel enverra.
Crainte, espérance était par-tout égale.
Pépin sortit : il eut pour compagnon Le redoutable et bouillant Ferragon.
Pépin y frappé d'une noble épouvante,
ORGANT 185
Ayant (juitté la gloire et les combats,
Devers Pans avait pressé ses pas.
Pour cet assaut, tout fier il se présente,
Et le Héros, vain dans sa lâcheté,
Ne croyait point à la fatalité.
Il espérait que le Destin mobile
Honorerait sans danger sa vertu.
Il porte au ciel un regard abattu.
En s'écriant, dans le grand goût d'Achille,
Puisse cp bras honorer mon paySy
Et dans ces murs rapporter un trophée
Baigné du sang des lâches ennem.is!
Par la terreur sa harangue étouffée,
N'éveilla point l'ombre du grand Ajax^
Et du Héros, père à'Astianax.
D'un air allier le poltron se retire,
Marche en triomphe, et tout bas il soupire.
Nous reverrons Paris dans quelques jours; Je vous devais (juelques contes d'amours.
Cherchons Nicette, amante fugitive.
Quel bord désert entend sa voix plaintive?
En peu de mots le fil je reprendrai De son histoire; elle sera succincte.
Depuis ce temps elle a toujours pleuré.
Les cieux jaloux ont repoussé sa plainte; Elle gémit dans l'ombre des forêts.
De ce séjour le vide et le silence Quelques instants lui rendaient l'espérance, Et plus souvent encore ses regrets.
Anachorète, et sensible et profane, Elle n'avait que les bois et son âne Pour confidens de ses tendres soucis.
Udne aurait pu consoler ses ennuis; Mais ma Nicctte, entière à sa douleur, De Jeanne d'Arc n'avait point la candeur.
Je ne sais point si Vâne avait su prendre Pour sa beauté quelque sentiment tendre.
Dans la forêt, languissant il se ^^^^.^
Et ses soupirs font trembler le désert.
Parfois la nuit, étendu près de Nice, D'un pied noueux il lui presse la cuisse; Sur lui Nicette abandonnait un bras, Le caressait, ra4)pelait son cher âne ; Peut-être bien ils ne s'entendaient pas.
Nice quittait à Taube la cabane.
Prenait le froc, montait sur le baudet, Et s'avançait au bord de la forêt.
Chemin faisant, sa voix plaintive et tendre, Le nom à'Organt aux bois faisait entendre.
L'ombre fuyait, et le soleil naissant, De perles d'or émaillait l'orient.
Or, bonnes gens, vous éprouvez peut-être.
Tout comme moi, qu'amour, en ce moment, De nos désirs éveille le salpêtre, Et nous excite à Tamoureux penchant.
Une fillette en sa couche seulette, JEn s'éveillant, soupire, étend un bras, Va promenant l'autre sur ses appas; A droite, à gauche une jambe elle jette; Son cœur qui bat, agite son beau sein; Elle soupire, et sa vue inquiète Cherche Guillot qui s'est levé malin.
Par sa douleur Nicette réveillée.
Au coin du bois était assise alors, En Moine noir^ comme on sait, habillée.
Vient à passer une Nonnette fors A l'œil frippon, à la guimpe arrondie.
Au pied alerte, à la mine fleurie, Qui, du plus loin que le Moine elle vit, Ou bien crut voir, le Diable au cœur sentit; Sa joue, et fraîche, et vermeille, et tremblante, Se velouta d'un tendre vermillon.
Moins ronde était, et moins appétissante La pomme qu'eue un beau matin, dit-on.
Vint présenter à son époux glouton.
Adom mangea la pomme, et se fit fête
ORGANT 187
De nous damner. Je Texcuse pourtant.
Qui de nous tous n'en aurait fait autant, Et voire plus? car gentille et bien faite Etait la Dame. Ayant la pomme en main, Elle en montrait deux autres sur son sein.
Deux au minois, comme notre Nonnette^ Deux autre part enfin pour notre dam.
Eve était belle, et faible était Adam.
Dans sa douleur Nicette ensevelie, Tenait les yeux vers la terre arrêtés.
La jeune Sœur arrive à pas comptés.
D'un air timide, et sa voie adoucie, De quelque endroit demande le chemin.
Nice pleurait; la Nonnetle attendrie, Voyant de plus son minois tendre et fin.
Entre en propos, et lui serre la main, En lui disant : Par Jésus et Marie^ Mon frère cher, quel est votre chagrin?
D'un malheureux la présence intéresse; S'il est aimable, il porte à la tendresse.
L'amour souvent s'allume dans les'pleurs; Car la faiblesse est la vertu des cœurs.
La jeune Sœur, pieuse et charitable, Au frère en Dieu se montrait secourable.
Un tendre cœur aime à se confier; ISice dit tout, sans se faire prier.
La jeune Agnès, en l'écoutant, soupire.
Moitié dépit, regrettant son erreur.
« Eh bien, dit-elle; eh bien, ma chère Sœur, « Vous voyez trop que ce monde trompeur « Ne donne rien de ce que l'on désire.
« Voilà le jour où viennent s'éclipser « Les songes vains qu'il nous fait caresser.
« Quittez le monde, et dans un monastère « Venez sentir, à l'ombre des autels, <( La vanité de ces rêves mortels.
« Ne brûlez plus pour un bonheur coupable ; « Vous connaîtrez, en brûlaulipo\3LT\Jê^us.j
<t Des vains plaisirs le néant méprisable, « Et tout le prix des célestes vertus.
« Nice lui dit, d'un air inconsolable : « Mais mon amant ^ ne le verrai-je plus »?
Et tout à coup grand fracas dans la plaine; La poudre vole, et voici des coursiers Des palefrois, des jeunes Chevaliers, Dames en croupe, allant à perdre haleine.
Chantant, riant, faisant contes d'amour.
L'aube douteuse avait fait place au jour.
La jeune Nonne et le Moine Nicette Voulurent fuir : on court, on les arrête.
« Epoux en Dieu, Ton vous en donnera, Dit un plaisant de la troupe loyale.
« Avant le jour que faisiez-vous donc là, « Monsieur le Moine à vertu matinale?
« De tout mon cœur je vous fais compliment, « Point n'êtes sot, ne prenez de l'église (( Le plus vilain. Et vous, la belle enfant, « Il est bien doux, malgré que l'on en dise, a De se sauver. Comptez; nous sommes sept, « Vous fêtoierons tous les sept, s'il vous plait; c( Et vous, Monsieur le saint homme d'Hermite, u Vous fêtoierez nos Dames d'eau bénite ».
Bref, on descend; ce qui fut dit fut fait :
On tire au sort. La Trémouille commence.
Pendant cela, les Dames, par pudeur, Prirent la fuite, ayant ferme espérance Que l'homme noir serait bon écumeur.
Mais cependant Monsieur de la Trémouille Monte à l'assaut, les deux moles descend; Il entre au fort, et vole, et pille, et fouille. Les Chevaliers, comme gens de patrouille, Ne jouaient pas un rôle fort plaisant; Mais chacun d'eux eut son tour cependant.
La pauvre Agnès^ pâmée et confondue, N'ouvrait qu'à peine une mourante vue; SoD sein, mouillé de larmes de plaisir.
OUliANT ISi»
De temps en temps jetait quel«|ue soupir; Ses bras en croix, étendus sur le sable.
Rendaient ce signe encor plus adorabb'. Un doux souris découvrait quatre dents, . Qui partageaient ses deux lèvres de rose.
Mais que fait ISice en ces tristes instans?
JSice pleurait 'car que faire autre chose?
Et se cachait à l'abri d'un vieux pin.
Dans la forêt nos Dames s'arrêtèrent.
Cherchant des yeux le jeune Cliérubin :
Au petit pas elles se rapprochèrent, Montrant le nez, enrageant, de bon cœur.
Que le vilain méconnût son bonheur.
Nos Chevaliers, après leur aventure.
Baisent /l^wè.s, reprennent leur armure.
Piquent des deux, croyant leurs Dames voir Sens sus dessous avec Tanimal noir.
L'on pense bien quelle fut leur surprise.
Aurait-on cru (ju'un Moine eût lâché prise?
On l'aperçut, on courut, on le prit, Et sur son âne en triomphe on le mit.
Il se présente un cabaret, on entre.
Près du foyer, un Moine à large ventre Buvait lui seul; Nkelle, en le voyant.
Reconnaît Geortje, et baisse, en rougissant.
Son capuchon. On raconte l'histoire, On rit. on chante, on fait venir des brocs.
Et le vin blanc s'évapore en bons mots.
Notre Aurhônier rit dans sa barbe noire, Se promettant, avant la lin du jour, Qu'il bernerait les plaisans à son tour.
Il fit si bien, par un trait de grimoire, Que ces Messieurs se mettent en courroux Sortent en plaine, et s'entr'occisent tous.
George étonné considérait Nlrriir.
Mais, par Saint-Jean, ce vêteniont est mien, Ce lui dit-il, et me rappelle bien Notre aventure. Oh! la belle WWeVV^.
Me le paierez; j'en jure Saint-Thomas, Ne pleurez point, eh! ne vous en veux pas. Nice tremblait, ainsi qu'une fauvette Près du vautour : bref, il la fit asseoir; Les contes bleus amenèrent le soir.
Le penaillon, ivre du tendre espoir De chalumer sa vengeance complète, Sentait la chair et des yeux dévorait Le doux tendron qui les regards baissait.
L'heure arriva; le Moine anthropophage Pressait à cru la naïve Beauté, Qui larmoyait de son air emporté, Et reculait, par un faible courage.
Une odieuse et triste volupté.
Le eu de George en Tair déjà s'élève, Et le vilain mange la pomme A' Eve, Nice tremblait à ses durs mouvemens, Et ripostait par des gémissemens.
Mais, par bonheur, le Moine était un âne :
Vous m'entendez, et JSice n'était Jeanne, Le goupillon, bien qu'il fût d'un sorcier, Ne put jamais entrer au bénitier.
Le Moine, las de sa rude monture.
Glacé de rage, et brûlant de luxure.
Baisse le pont, résolu de nouveau Le lendemain abattre le château.
Et pour rêver sa victoire future, Il s'endormit. Mais Nice qui veillait, Vers le minuit l'entendant qui ronflait, Prend le grimoire, et de ses yeux de fille.
Ouvre ce livre où tout l'enfer était.
Voilà soudain la maison qui fourmille D'Esprits impurs. L'un se présente, et dit :
Que voulez-vous ? Nice lui répondit :
Le cher amant que ma tendresse pleure, Et qu'en ce lieu l'ameniez tout à l'heure; Puis, si pouviez, que vous ôtiez d'ici Ce âéloya], qui me fait grand souci!
OHGANT 191
Que tout va bien, quand le Diable s'en mèlel Le Démon, preste, en Sicile vola; Antoine Organt en effet était là Qui s'amusait aux tétons à' Isabelle^, Entre ses bras il prit le Chevalier Si doucement, que, sans le réveiller, Il rapporta devers Thôtellerie, Et rétendit près de I^ice assoupie, Sans bruit aucun . Soudain TEsprit impur Adroitement vous prit l'Aumônier dur, Sur des pavots dans son char il le gîte, Comme un soldat (jui dort en sa guérite, Étrille, panse, attelle les mulets.
Adieu le Moine, adieu tous ses projets.
Que Ton peindrait trois plaisantes surprises ! Le Moine en Tair s'éveillant en sursaut, Cherchant JSicelte, et préparant l'assaut; Antoine Organi, dans ses tendres méprises, Croyant tenir la maîtresse du soir; IS^ice prenant Organl pour Vhomme noir.
L'ombre s'enfuit, le jour naît, le coq chante; Le Paladin, éveillé par Taniour, Etend un bras et presse son amante.
Nice lui dit : Il n'est pas encor jour, George; dormez, quel Démon vous réveille?
George, ce mol mit la puce à l'oreille Au Chevalier. Nous sommes trois cocus, Répondit-il. Ne vous souvient-il plus Que cette nuit Antoine Organt est vôtre?
Une autre fois vous ferez fête à l'autre.
Mais terminons ceci loyalement.
A ce discours, ISkette confondue Se précipite aux bras de son amant, Jette un soupir, et perd le sentiment.
Organt frappé n'ose en croire sa Vue ; Il s'aperçoit qu'il n'est plus chez Viilcain, Présente à Nice un baiser incertain.
Et reconnaît enfin sa tendre auive.
En rappelant, il la rend à la vie.
Sein contre sein, ils se tiennent pressés.
Mais, dit Organt, ma Belle, je vous prie, Est-ce un fantôme ou vous qui m'embrassez?
Oui, c'est bien elle; oui, c'est Nice elle-même, Que plus n aimez, et qui toujours vous aime.
Nice, en riant, raconta ses malheurs; Une par une, elle compta ses pleurs, Et puis finit parla naïve histoire De Taumônier et celle du grimoire.
Oh! qu'un cœur tendre au moment du retour, Sait bien payer les ennuis de l'absence!
Récits divers, épanchemens d'amour, Larmes, baisers, enfintout ce qu'on pense.
Nos deux amans, ivres de se revoir.
L'aube trouvaient trop voisine du soir.
Le toit fumeux de leur hôtellerie Avait pour eux le lustre des palais, Hors que la peur, les soucis et l'envie.
Hors que l'ennui n'en approchaient jamais.
Au sein de Nice, Organt encore oublie L'oncle Turpin, ses armes, les combats, Et laisse en paix rouiller son coutelas.