‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 43 sur 150 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des inlrigues de Cour.

La multitude est rarement trompée. Louis, simple au milieu du faste, ami de l'économie plutôt qu'écouome, ami de la justice sans qu'il pût être juste, quoiqu'on ait dit, quoiqu'on ait fait, a toujours été cru tel. Le peuple furieux criait dans Paris : Vive Henri 7F, vive Louis Jt'F/, périssent LamoigDon et les ministres!

Louis régnait en homme privé; dur et frugal pour lui seul, brusque et faible avec les autres, parce qu'il pensait le bien, il croyait le faire. Il mettait de l'héroïsme aux petites choses, de la mollesse aux grandes; chassait M. de Montbarey du ministère pour avoir donné secrètement un somptueux repas, voyait de sang-froid toute sa cour piller la finance, ou plutôt ne voyait rien, car sa sobriété n'avait fait que des hypocrites; tôt ou tard cependant il savait tout, mais il se piquait davantage de passer pour observateur que d'agir en roi.

Autant le peuple juste appréciateur voyait-il qu'on jouait Louis, et qu'on le jouait lui-même, autant le chérissait-il par malignité envers la cour. La cour et le ministère qui tenaient le gouvernement, sapés par leur propre dépravation, par l'abandon du souverain et par le mépris de l'Etat, furent à la fin ébranlés et la monarchie avec eux.

Marie- Anloinelle plutôt trompée que trompeuse, plutôt légère que parjure, appliquée tout entière aux plaisirs, semblait ne régner point en France, mais à Trianon.

Àfonsieur avait pour toutes vertus un assez bon esprit; parce qu'il n'était point fin, il ne tul çoiut dupe.

La duchesse Jules de Polignac, seule rusée, trompa la cour, le ministère, le peuple, la reine, et s'enrichit; elle cachait le crime sous la frivolité, fit des horreurs en riant, déprava les cœurs qu'elle voulait séduire, et noya son secret dans Tinfamie.

Je passe sous silence le caractère de tant d'hommes qui n'en avaient point. L'imprudence et les folies du ministre de Calonne-^ les sinuosités, Tavarice de M. de Brienne : l'esprit de la cour était un problème : on n'y parlait que de mœurs, de débauches et de probité, de modes, de vertus, de chevaux : je laisse à d'autres l'histoire des courtisanes et des prélats, bouffons de cour ; la calomnie tuait l'honneur, le poison tuait la vie des gens de bien ; Maurepas et Vergerines moururent; ce dernier surtout chérit le bien qu'il ne sut pas faire; c'était un satrape vertueux; la cour après sa morl n'offrit plus qu'un torrent d'impudicités, de scélératesse, de prodigalités qui acheva la ruine des maximes. La bassesse des courtisans se peut à peine concevoir; la politesse couvrait les plus lâches forfaits ; la confiance et l'amitié naissaient de la honle de se connaître, de l'embarras de se tromper : la vertu était un ridicule : l'or se vendait à l'opprobre; Thonneur se pesait ensuite au poids de l'or; le bouleversement des fortunes était incroyable. La cour et la capitale changeaient tous les jours de visages par la nécessité de fuir les créanciers, ou de cacher sa vie; Thabit doré changeait de mains; parmi ceux qui l'avaient porté, l'un était aux galères, l'autre en pays étranger, et l'autre était allé vendre ou pleurer le champ de ses pères. C'est ainsi que la famille des Guémenés engloutit la cour, acheta, vendit les fave.urs, disposa des emplois, et tomba ensuite par l'orgueil comme elle s'était élevée par la bassesse ; l'avidité du luxe tourmentait le commerce et mettait aux pieds des riches la foule des artisans. C'est ce qui maintint le despotisme, mais le riche ne payait point, et l'Etat perdait en force ce qu'il gagnait en violence.

La postérité se pourra figurer à peine combien le peuple était avide, avare, frivole; combien les besoins que s.;^.^^^^^somption lui avait forgés le meUaletvl à.^xi'&X^^^^è^^^'^'^^'^

2o6 ŒUVRES COMPLÈTES DE SAINT-JUST

des grands; en sorte que les créances de la multitude étant hypothéquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies des débiteurs, la tromperie allait par reproduction jusqu'au souverain, descendait ensuite du souverain jusque dans les provinces, et formait dansTétat civil une chaîne d'indignités.

Tous les ^besoins étaient extrêmes, impérieux, tous les moyens étaient atroces.

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