‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 42 sur 150 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des pressentimenls de la Révolution.

Les révolutions sont moins un accident des armes qu'un accident des lois. Depuis plusieurs siècles la monarchie nageait dans le sang et ne se dissolvait pas. Mais il est une époque dans Tordre politique où tout se décompose par un germe secret de consomption; tout se déprave et dégénère; les lois perdent leur substance naturelle et languissent; alors, si quelque peuple barbare se présente, tout cède à sa fureur, et l'Etat est régénéré par la conquête. S'il n'est point attaqué par les étrangers, sa corruption le dévore et le reproduit. Si le peuple a abusé de sa liberté, il^tombe dans Tesclavage; si le prince a abusé de sa puissance, le peuple est libre.

L'Europe, qui par la nature de ses rapports politiques n'a point encore de conquérant à redouter, n'éprouvera de longtemps que des révolutions civiles. Depuis quelques siècles la plupart des empires de ce continent ont changé de lois et le reste en changera bientôt. Après Alexandre de Macédoine et le bas empire, comme il n*y avait plus de droits des gens, les nations ne changèrent que de rois.

Le nerf des lois civiles de France a maintenu la^tyrannie

depuis la découverte du Nouveau-Monde; ces lois ont triomphé des mœurs et du fanatisme; mais elles avaient besoin d'organes qui les fissent respecter; ces organes étaient les parlements ; ces parlements s'étaut dressés contre la tyrannie, l'ont entraînée.

Le premier coup porté à la monarchie est sorti de ces tribunaux; on sait tout.

Il faut ajouter à cela que le génie de quelques philosophes de ce siècle avait remué le caractère public, et formé des gens de bien, ou des insensés également fatals à la tyrannie, qu'à force de mépriser les grands on commençait à rougir de l'esclavage; que le peuple ruiné d'impôts s'irritait contre des lois extravagantes, et que ce peuple fut heureusement enhardi par de faibles factions.

Un peuple accablé d'impôts craint peu les révolutions et les barbares.

La France regorgeait de mécontents prêts au signal, mais Tégoïsme des uns, la lâcheté des autres, la fureur du despotisme dans les derniers jours, la foule des pauvres qui mangeaient la cour, le crédit et la crainte des créanciers, le vieil amour des Rois, le luxe et la frivolité des p-etits, et l'échafaud; toutes ces causes réunies arrêtaient l'insurrection.

La misère et les rigueurs de l'année 1788 émurent la sen^bilité. Les calamités et les bienfaits unirent les cœurs; on osa se dire qu'on était malheureux, on se plaignit.

La sève des vieilles lois se perdait tous les jours. Le malheur de Kornman indigna Paris. Le peuple se passionnait par fantaisie et par conformité pour tout ce qui ressenlait l'infortune. On détesta les grands qu'on enviait. Les grands s'indignèrent contre les cris du peuple. Le despotisme devient d'autant plus violent qu'il est moins respecté ou qu'il s'affaiblit. M. de Lamoignon qui redoutait les parlements les supprima, les fit regretter : ils se rétablirent. M. Necker vint après, qui multiplia les administrations pour accréditer les impôts, qui se fit adorer ^^^>^^\a^V^'^ états, rendit le peuple altier, les grauàa \i\Q\i^^ «^^ wsXV"^^^

[. en feu : on bloqua Paris; c'est alors que Tépouvante, le

■;r désespoir et Tënthousiasme saisirent les âmes; le malheur

^ commun ligua la force commune; oa osa jusqu'à la fin,

;; parce qu'on avait osé d'abord; Teffort ne fut point grand,

il fut heureux; le premier éclat de la révolte renversa le ^ despotisme. Tant il est vrai que les tyrans périssent par la

faiblesse des lois qu'ils ont énervées.

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