CHAPITRE V
De deux hommes célèbres.
Quiconque après une sédition aborde le peuple avec franchise, et lui promet l'impunité, l'épouvante et le rassure, plaint ses malheurs et le flatte, celui-là est Roi.
Le chef-d'œuvre de cette vérité, c'est que deux hommes aient pu régner ensemble.
La frayeur de tous les éleva, leur faiblesse commune les unit.
Le premier, qui avait été vertueux au commencement, s'étourdit ensuite de sa fortune et forma de hardis desseins. Chacun s'emparait d'un débris : tout-puissant à l'hôtel-derlJley II jouissait à l'Assemblée nationale d'un crédit tran-
quille et tyrannisait avec douceur : en le voyant chatouiller le peuple, manier tout avec mollesse, cacher son génie, et tromper l'opinion au point de passer pour un homme faible et peu à craindre, on ne reconnaissait plus la hauteur qu'il avait montrée à Versailles.
Le second fut plus altier; ce caractère convenait mieux à son emploi; il fut pourtant gracieux, faux avec empressement, courtisan naïf, vain avec simplicité, et put tout en ne voulant rien.
La coalition de ces deux personnages fut remarquable quelques instants; l'un avait le gouvernement, l'autre la force publique. Tous deux fomentaient les lois qui servaient leur ambition, ils donnaient tous les mouvements dans Paris, jouaient en public le rôle dont ils convenaient en particulier, et traitaient la cour avec un respect plein de violence. Joignez à ceci un concert parfait, la popularité, la bonne conduite, le désintéressement, un amour apparent pour le prince et les lois, la douce élocution, tout cela soutenu de la générosité mettait à leurs pieds le sceptre qu'on eut brisé dans leurs mains. Ils devinrent les idoles du peuple à (jui les trésors de l'Etat étaient prodigués sous d'honnêtes prétextes. Ils occupaient les bras des malheureux, et saisissaient avec dextérité les passions publiques; la réputation de ces deux hommes ressemblait à une fièvre populaire ; ils étaient adorés et tenaient captive la liberté dont ils se montraient partout les défenseurs et les amis. Après la prise de la Bastille, ils sollicitèrent adroitement des récompenses pour ses vainqueurs, et mirent partout en opposition leur zèle présomptueux avec la tiédeur prudente des communes. Toujours ils précipitaient le peuple, toujours l'assemblée le modérait sagement ; c'est que les premiers voulaient régner par le peuple et que les seconds voulaient que le peuple régnât par eux.
L'assemblée qui pénétrait les hommes, s'apercevant qu'on lui voulait faire trop sentir le prix de l'insurrection de la capitale, temporisa tant qu'elle vit les esprits inquiets, mit bientôt les factions sous le joug, et se servit de leurs propres forces pour les abattre.
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Le sang-froid des communes fut pour ces deux hommes ce que le génie et la défiance de Tibère fut autrefois pour Séjan.
Je laisse à penser quel était le période de leur ambition, si la patience ne Teût consumé.
Les districts de Paris formaient une démocratie qui eut tout bouleversé, si au lieu d'être la proie des factieux, ils se lussent conduits avec leur propre esprit. Celui des Cordeliers, qui s'était rendu le plus indépendant, fut aussi le plus persécuté par ces héros du jour, parce qu'il contrariait leurs projets.