Oeuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de Paris
FONDATION DL' COUVENT DU GLORIEUX SAINT JOSEPH DU SAUVEUR Al BOURG DE VEAS, LE JOUR DE SAINT MATHIAS DE l'aNNÉE 1575.
SoMx.viBE. — Conduite providentielle de Dieu sur cette fondation. — Comment doîïa Catherine Godinez est appelée à la rie parfaite, — Verttis héroïques qu'elle pi'atique. — Ses longues et cruelles maladies. — Klle est guérie miraculeusement et obtient les autorisations nêressaires pour fonder un mo- 'nastère à Bcas. — La sainte rient réaliser la fondation. — Catherine Godinez et Marie de Sandocal, sa sœur, reçoivent l'habit du Çnrmel.
A Tépoquo où, coiunie je Tai dit, je m'étais rendue, sur Tordre de mes supérieurs, du couvent de l'Incarnation à celui de Salamauque (1), je vis arriver de Veas un messager m'apportaut des lettres qui m'étaient adressées par une demoiselle de qualité de Tendroit, par le curé, (»t quelques autres personnes. Tous me priaient de venir fonder un monastère en ce bourjç : on avait déjà un local, et il ne restait plus qu'à procéder à la fondation.
Je demandai à cet homme des renseignements sur Veas. Il m'en dit toute sorte de bien, et avec raison, car le pays est charmant, et la tenq)érature excelleide (2). Néanmoins,
(1) En 1573.
(2) Béas de Seguiti csl une iictito viUc située au point de jonction (1rs provinces de Nouvelle-Cas tille, d'Andalousie et de Murcie, au milieu di's gracieuses collines qui descendent de la Sierra Moreua. Le pays est fertile, il présente des prairies et d*agréables ombrages. La pox)ulation de Béas rsl actuellement de 6.000 habilants. Béas s'est écrit longtemps Veas. Aujourd'hui, BeasA prévalu. Nous avons cru devoir conserver dans le texte rir
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à cause do la graiulo distance qui sépare Veas de Salainanque, ce projet nie parut une folie. Du reste, ou ne pouvait le mettre à exécution que sur Tordre du commissaire apostolique (1), lequel, je Tai déjà dit, était opposé — ou du moins* peu favorable — aux nouvelles fondations. Je voulais donc, sans même lui en parler, répondre par un refus. Je réfléchis ensuite que ce religieux résidant alors à Salanianque, je ne pouvais, sans le consulter, m'arréter à cette décision, car notre révérendissime père général m'avait défendu de rejeter aucune fondation.
Le père conmiissaire, après avoir pris connaissance des lettres, me fit dire qu'il ne trouvait pas juste d'affliger ces personnes : leur piété l'édifiait, je devais leur répondre que dès qu'elles auraient l'autorisation de leur ordre (2), on s'occuperait de la fondation. Je pouvais, ajoutait-il, être sûre qu'elles ne l'obtiendraient pas, car les commandeurs, il le savait très bien, avaient refusé pour d'autres lieux des permissions analogues, sollicitées durant bien des années ; néanmoins ma réponse devait être l>ienveillante.
De temps en temps ma pensée se reporte à ce qui se passa en cette circonstance, et j'admire en vérité comment, lorsque Dieu veut une chose que nous ne voulons pas, nous devenons, sans nous en douter, rinstrument qui sert à la réaliser. C'est ce qui arriva au père maître Pierre Fernandez, le conunissaire apostolique dont je parle. Les
sainte T«•^^so el dans les doiMimmls lîn temps Tancicnne ortliognipïïo de ce nom.
(1) Le père Pierre Fernande/., dominicain.
(2) Boas d<^pen(laît de Vontre de Sain Ulacq nés.
GHÀPnHB XXII. -> BEAS. >
persoimes en question ayant obtenu l'autorisation des commandeurs, il ne put refuser la sienne, et la fondation eut lieu comme il suit.
Le monastère du bienheureux saint Joseph de la ville de- Veas fut établi le jour de saint Mathias(t)de Tannée 1575.. 4e vais raconter, pour la gloire ipt Thonneur de Dieu,, quelle en fut l'origine.
Il y avait dans cette localité un gentilhomme nommé^ Sanche Rodriguez deSandoval. Noble et largement pourvu, des biens de ce monde, il avait épousé une personne dequalité appelée dofia Catherine Godillez. Entre autres enfants, Dieu leur donna deux iîlles, qui furent les fondatrices de ce monastère. L'alnéo s'appelait dofta Catherine Godinez, et la seconde, dofta Marie de Sandoval.
La première pouvait avoir quatorze ans lorsque Notre- Seigneur lui fit entendre son appel (2). Jusque-là elle ne songeait guère à quitter le monde. Elle se plaçait môme si haut dans sa propre estime, qu'elle ne faisait pas le moindre cas des partis que son père lui pix)posait.
Un jour qu'elle était seule dans une pièce contiguë à celle où son père reposait encore, elle arrêta par hasard les yeux sur un crucifix qui se trouvait là, et lut le titre qui surmontait la croix. A peine eut-elle aelievé de le lire,, que Dieu opéra dans son ànie une transformation subite. Justement elle réfléchissait à un mariage fort avantageux cju'oa lui présentait, et elle se disait à elle-même : € Que mon père se contente de peu ! Un majorât : cela lui suffît !. Pour moi, j'entends que ma noblesse commence en ma
(1) 24 février.
(2) Dofia Catherine avait pK'cisémenl ce jour-lft rpiinzc ans révolus.
personne. » Aussi bien n'avait-elle aucune inclination pour le mariage, estimant que c'était bassesse de s'assujettir à quelqu'un. D'où lui venait un pareil orgueil ? Elle l'ignorait. Mais le Seigneur, lui, savait Inen comment il devait l'en guérir. Que sa miséricorde en soit bénie !
Ainsi, à la lecture du titre de la croix, Catherine sentit qu'une lumière, semblable à un rayon de soleil pénétrant soudain en une pièce obscure, avait brillé dans son àme, lui découvrant la vérité. Illuminée de cette clarté, elle fixa les yeux sur Notre-Seigneur eu croix, inondé de sang : frappée de l'état déplorable où il était réduit et de la profondeur de son humilité, elle comprit combien sa voie, à elle, était opposée, puisque c'était colle de l'orgueil. Ceci fut probablement de quelque durée, car Notre- Seigneur suspendit aloi*s son esprit. Â ce moment il lui donna une vue claire de sa misère, et elle eût souhaité la voir connue du monde entier. En môme temps, elle se sentit saisie d'une telle soif de souffrir pour Dieu, qu'elle eût voulu endurer elle seule tous les tourments des mar- . tyrs. A ces sentiments se joignait un abaissement fait d'humilité et de haine d'elle-même, abaissement si profond que, roflcnsc de Dieu mise à part, elle eût été bien aise de se trouver du nombre des femmes perdues, afin de devenir pour tous un objet d'horreur. Elle conmienç^a du moins à se détester elle-même, et à concevoir ces ardents désirs de pénitence qu'elle réalisa dans la suite. Sur l'heure, elle fit vœu de chasteté et de pauvreté. Enfin, elle sentit naître en elle tant d'attrait pour la dépendance que si, en cet instant, on l'avait conduite comme esclave au pays des Maures, elle en eût été comblée de joie.