DERNIER VOYAGE ET MORT DE SAINTE TÉRÈSE
RÉCIT DE LA VÉNélUBLB ANNE DE SAIRT-BARTHéLBlfT
(Voirchap. XXXI, p. 222.)
Ce document reproduit la dernière jmrtie de la Relation d'Anne de Saint- Barthélémy, dont noua avons donné déjà des fragments considérables. Pour reconstituer intégralement cette importante Relation, il suffit de replacer dans rordre suivant les emprunts que nous lui arons faits dans ce volume et It précédent : Docum, il, 5/, .9, i/?, .5.?, 6'i, 7/ et 7-5.
Après l'épreuve de rinondation, un jour que la sainte mère étaîl avec Notre-Seigneur, elle lui dit : Seigneur^ ètes-vous content maintenant? Et elle en reçut cette réponse : Ah! tu auras bientôt de plus grandes souffrances à endurer. Elle ne comprit pas tout d'alwrd le sens de c<;ttc parole, mais les peines que lui occasionnèrent, depuis ce moment jusqu'à son arrivée à Albc, le mauvais étal de sa santé et d'autres grandes croix qui Vinrent l'assaillir, ne tanlèrent pas à le lui dévoiler.
Étant donc h Burgos, elle se demandait si elle devait s'éloigner on demeurer davantage. Mais Notre-Seigneur lui dit de partir, ajoutant qu'elle n'avait plus rien à faire en ce lieu, puisque la fondation était achevée. Elle partit donc sans relard pour Palencia, et de là. pour Médina, dans rintention d'aller ensuite directement h AA-ila. A Médina elle trouva le père vicaire provincial Antoine de Jésus, qui l'attendait pour lui dire d'aller à Albe. Malgré le haut degré d'obéissance auquel Dieu l'avait élevée, elle éprouva en présence de cette décision une peine extraordinaire, parce qu'elle y voyait l'effet des instances de la duchesse. Jamais je ne vis un ordre de ses supérieurs lui coûter autant.
Nous partîmes de Mcdina en carrosse. Le voyage fui très pénible pour la sainte. A un petit village voisin de Poftaranda, ses souffrances et son épuisement devinrent tels, qu'elle tomba évanouie, ce qui nous plongea tous dans la désolation. Pour la remettre, nous n'avions à lui donner que quelques figues. Elle dut s'en contenter ce soir-là, car il n'y eut pas moyen de trouver un œuf dans tout le village. Voyant combien j'étais affligée de ne pouvoir la secourir en un pareil besoin, elle me consolait et me disait de n'avoir pas de peine, que ces figues étaient excellentes, que bien des pauvres n'avaient pas semblable douceur. Elle parlait ainsi pour me consoler, mais moi qui connaissais sa patience, sa résignation et le plaisir qu'elle prenait à souffrir, je comprenais qu'elle endurait bien plus qu'elle ne le laissait paraître. Pour tout dédommagement, nous atteignîmes le lendemain un nouveau village, où nous ne trouvâmes que des choux, cuits avec quantité d'oignons. La mère en mangea, bien que cet aliment fût Ires contraire à son mal.
Le même soir, nous arrivions à Albe. La sainte était si malade, qu'elle ne fut pas même en état de s'entretenir avec les religieuses. Elle avoua qu'elle se sentait brisée, qu'il lui semblait avoir tous les os rompus. C'était la veille de saint Mathieu. Néanmoins, depuis ce jour jusqu'à celui de saint Michel, elle resta debout malgré ses vives souffrances. Le jour de saint Michel, elle communia. Aussitôt après, elle se mit au lit, car elle n'était venue que pour cela. Elle était attaquée d'un flux de sang, qui fut la maladie dont elle mourut. Deux jours avant sa mort, elle demanda qu'on lui donnât le très saint Sacrement, parce qu'elle sentait qu'elle allait mourir. Quand elle vit qu'on le lui apportait, elle s'assit dans son lit avec une grande ferveur d'esprit. 11 fallut même la retenir, car elle semblait vouloir se jeter hors du lit. Elle disait avec beaucoup d'allégresse : Mon tendre Maître, il est temps de partir. Oh! oui, partons ! Et que. votre volonté s accomplisse .
Elle rendait de grandes actions de grâces à Dieu de ce qu'elle était fille de l'Église et de ce qu'elle mourait dans son sein, disant qu'elle espérait être sauvée par les mérites de Jésus-Christ. Elle nous priait toutes de supplier Dieu de lui pardonner ses péchés, d'en détourner les yeux et de ne considérer que sa miséricorde. Elle demandait pardon à toutes les religieuses avec beaucoup d'humilité, leur disant de ne pas prendre garde à ses actes et au mauvais exemple qu'elle leur avait donné.
Los sœurs, voyant qu'elle se mourait, la prièrent avec instance de leur dire quelque chose pour leur bien spirituel. Sa réponse fut qu'elle leur demandait, pour l'amour de Dieu, de garder très bien leur règle el leurs constitutions. Elle ne voulut pas leur dire autre chose. Après cela, on l'entendit surtout répéter souvent ce verset de David : Sarrificium Deo spiritus contrihulaius. Cor coniritum et humiliatmn, />««, non despiciea (1). Et spécialement : Cor coniritum, et le reste. Elle ne cessa de le redire qu'au moment où elle perdit la parole. Avant de la perdre, elle demanda l'Extrème-Onclion et la reçut avec beaucoup de dévotion.
Le jour de saint François, à neuf heures du soir, Notre-Seîgneur l'appela à lui. Toutes les sœurs restèrent plongées dans une tristes.^^ et une douleur si grandes, que si je devais les dépeindre, il y aurait bien à dire. Je sais qu'il s'est passé plusieurs choses à l'heure où la sainte mère expira, mais comme elles ont été mentionnées, je ne leraconte pas ici. Si les supérieurs le trouvent à propos, ils pourroni les faire connaître.
Le jour suivant, elle fut enterrée avec toute la solennité qu'on pouvait attendre de la localité. On mit le corps dans un cercueil, maison le chargea de tant de pierres, de chaux et de briques, que le corcueil hrompit et que tous ces matériaux pénétrèrent à l'intérieur. La fondatrice du couvent, Térèse de Laiz. le voulut ainsi et personne ne put l'en dissuader : il lui semblait que grâce à ce poids dont elle chargeait le corps de la sainte, elle avait moins à craindre qu'on le lui enlevât.
Au bout de neuf mois (2), le père provincial, qui était alors h* père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, vint à ce couvent. Les sœurs le pressèrent vivement d'ouvrir la tombe; elles étaient fort en peine, disaient-elles, de l'état où se trouvait le saint corps. Ainsi, à leur demande, il se mit en devoir d'ouvrir le sépulcre. Mais il était tellement chargé de pierres et d'autres matériaux, qu'il leur fallut quatre jours, à lui et à son compagnon, pour enlever tout ce qui le couvrait : c'est leur propre témoignage. Ils trouvèrent le saint corps plein de terre, par suite de la rupture du cercueil, et si maltraité
(1) Le sacrifice que Dieu désire, c'est une âme pénétrée de douleur. Vous ne mépriserez pas, ô Dieu, un cœur contrit et humilié. (Ps. l, i9.)
(2) En 1584 seulement, d'après le père Gratien. Voir t. II des (Kurrfn. Conservation miraculeuse du corps de sainte Ttrèse,
qu'il fnisnit poino h voir. Ils assurent qu'il était aussi frais que si la mère venait de mourir, mais gonflé par l'humidité, et couvert de mousse, ainsi que les vêtements, qui se trouvaient entièrement pourris. Malgré cela, le corps était exempt de toute corruption et entier, sans qu'aucune partie se trouvât entamée. Non seulement il ne répandait nulle mauvaise odeur, mais on sentait s'en exhaler un excellent parfum, qu'on peut constater aujourd'hui encore.
On lui mit d'autres vêlements et on le replaça, dans un coffre, au lieu où il ét^it auparavant. Environ deux ans et demi après, lorsqu'on le retira pour le porter ici, à ce couvent de Saint-Joseph d'Avila, on trouva de nouveau les vêtements presque pourris et le saint corps aussi intact, quoique plus sec. 11 répandait une si excellente odeur, qu'il y a de quoi en bénir Dieu. Louanges sans fin lui soient rendues !
Nous qui avions vu et connu notre mère, nous ne fûmes nullement surprises que Dieu lui eût fait la grâce de conserver son corps en cet état. Non, il est impossible de décrire ici les souffrances et les privations qu'elle eut à endurer, et la patience avec laquelle elle les supportait. Je le dis surtout de ce dernier voyage de Burgos, depuis le jour où elle sortit d'Avila, jusqu'à son arrivée à Albe, où Dieu l'appela à lui. Tout ce voyage ne fut qu'un long martyre, dont, pour de justes motifs, il n'est pas possible de donner actuellement le détail. Je me bornerai à rapporter une parole prononcée par la sainte, et qui dit beaucoup, vu son courage et son avancement spirituel. Elle avait, disait-elle, bien souffert dans le cours de sa vie, mais jamais elle ne s'était vue à ce point dans l'angoisse et l'affliction. Je n'en suis pas étonnée, car, je puis l'affirmer en toute vérité, on eût dit bien souvent que Dieu avait donné pouvoir aux démons de la tourmenter, et non seulement aux démons, mais encore aux personnes de toutes conditions qui avaient affaire à elle. Pour parler plus exactement. Dieu leur permettait d'embellir sa couronne. Oui, quand je rappelle à mon souvenir ce dont je fus alors témoin, j'en suis encore émue de tendresse et de compassion. Certes, j'ai bien vue réalisée la parole que Notre- Seigneur avait dite à la sainte mère à Burgos : qu'elle aurait bientôt à passer par de plus grandes souffrances. Qu'il soit à jamais béni de se montrer si prodigue à pourvoir ses élus d*occasions de mériter ! Daigne sa Majesté m'accorder la grâce d'être du nombre de ceux-ci !