CHAPITRE XXIV. — SEVILLE. S
BOUS arrêtions pourtant à l'heure de la sieste, mais eomme le soleil amit donné en plein sur les chars, quand' il s'agissait d'y reprendre place, je vous assure, mes sœurs, qu'on croyait entrer dans une sorte de purgatoire.. Tantôt songeant à l'enfer, tantôt s'encouragcant par la pensée qu'elles travaillaient et souffraient pour Dieu, nos sœurs faisaient la route avec beaucoup de joie et d'allégresse. J'en avais six avec moi. C'étaient des âmes si bien trempées, qu'en leur compagnie, je n'eusse pas hésité, je crois, à me rendre au pays des Turcs : elles auraient eu la force d'endurer beaucoup pour Tainour de Notre^ Seigneur, ou plutôt ce divin Maître la leur eût donnée^ En effet, bien exercées à la mortification et à l'oraison, c'était là que convergeaient leurs désirs et leurs entreliens. Uevant les laisser en si lointaine région, j'avais eu soin de les bien choisir : précaution nécessaire assurément, car elles eurent de grandes épreuves à supporter.. Je passerai plusieurs de ces épreuves sous silence, et les< plus considérables, parce que le récit pourrait en être blessant pour quelques personnes.
La veille de la Pentecôte (1), Dieu les mit bien en peine^ en m'envoyant à moi-même une fièvre violente. Les cris qu'elles élevèrent vers lui eurent assez de puissance, jecrois, pour arrêter le mal, car jamais il ne m'est arrivé d'avoir une fièvre aussi ardente qu'elle ne durât beanooup< plus longtemps. On m'eât dite tombée en léthargie, tant j'étais privée del'usage de mes sens. Mes sœurs me jetaient^ de l'eau sur le visage, mais cette eau était â échauffée par
(1) D'aprùâ la mère Marie de Saint-Joseph, ce serait le joui* même de la PentMdie.
le soleil, qu'elle m'apportait peu de rafraîchissement. . Je ne veux pas omettre de mentionner ici, mes filles, le triste gîte qui nous abrita en ce besoin. Ce fut une petite chambre, à simple toit sans plafond; il ne s'y trouvait pas de fenêtre, et dès qu'on ouvrait la porte, le soleil y pénétrait en plein. Il faut vous dire que le soleil de là-bas ne ressemble point à celui de Castille : il est beaucoup plus insupportable. On me mit dans un lit si singulièrement conditionné, que j'eusse bien préféré m'étendre à terre. Il était si haut d'un côté et si bas de l'autre, que je ne savais quelle position prendre : je me serais crue sur des pierres pointues. Quelle étrange chose que la maladie ! En santé, du moins, tout est facile à supporter.
Finalement, je crus plus sage de me lever et de me remettre en route avec mes compagnes, le soleil du dehors me paraissant plus tolérable que celui de cette pauvre chambre. Quel sera le sort de ces infortunés, condamnés à l'enfer, et qui se verront dans l'éternelle impuissance de se procurer le moindre changement ! Un changement quelconque, même lorsqu'il nous fait passer d'une souffrance à une autre, nous soulage, ce semble, quelque peu. Et en effet, il m'est arrivé, alors que je sentais une douleur aiguë dans une partie de mon corps, d'en éprouver une autre aillew^s qui ne Tétait pas moins, et ce changement allégeait mon mal. C'est ce qui se produisit cette fois encore. Pour ma part, je m'en souviens, je n'avais pas la moindre peine de me voir malade ; mes sœurs en étaient bien plus désolées que moi. Mais Dieu permit (4ur ce mal ne durât qu'un jour dans toute sa violence.
Un peu auparavant — deux jours peut-être — un autre