CHAPITRE XXIV. — SÉVILLE
incident était survenu, qui nous mit passablement en danger : c'était au passage du Guadalquivir (1). Lorsqu'il s'était agi de passer nos chars sur le bac, il ne fut pas possible de traverser le fleuve à Fendroit où le câble était tendu. Il fallut prendre le courant de biais, en se servant néanmoins quelque peu du câble, que Ton manœuvrait également de biais. Ceux qui le tenaient le lâchèrent, ou bien il se produisit quelqu'autre accident, toujours est-il que le bac, avec le char, s'en fut à la dérive, sans câble ni rames. Le chagrin du batelier me touchait beaucoup plus que le péril où nous nous trouvions. Nous voilà toutes à prier, les autres à pousser de grands cris. Un gentilhomme nous regardait de son château, qui était proche : ému de compassion, il nous envoya du secours. A ce moment, on n'avait pas encore lâché le câble. Nos compagnons s'y cramponnaient de toutes leurs forces, mais la violence du courant était telle, que tous se sentaient entraînés ; quelques-uns même fuient renversés par terre. Un fils du batelier m'attendrit profondément en cette circonstance, et son souvenir m'est resté bien présent. Il pouvait avoir dix ou onze ans, ce me semble. Sa désolation était si grande à la vue du chagrin de son père, que j'en donnais des louanges à Notre-Seigneur.
Dans l'épreuve même, sa Majesté donne encore des marques de clémence. Eflcctivement, la baixjue s'arrêta sur un banc de sable, et l'eau étant assez basse d'un côté, on put nous porter secours. La nuit était venue, et nous aurions eu bien de la peine à trouver notre route, si
(1) Au bac d'Espeluy, Espeluy est un Alliage sur la rive gauche du Guadalquivir, au confluent de l*Herrumblar.
4Î LBS FONDATIONS.
rhomme accouru du château ne nous eût sci-vi de guide.
Je navais pas l'intention d'entrer dans ces délails dont l'importance est très secondaire. D'ailleurs, si j'avais dû faire le récit des accidents survenus dans ces voyages, il y aurait eu bien à dire. En m'é tendant sur les paiiicularités de celui-ci, j'ai répondu à des instances spéciales f[ui m'ont été faites.
Un conti*e-temps mille fois plus pénible pour moi que les précédents, fut celui qui nous advint le mardi de la Pentecôte (1). Nous avions accéléré notre marche pour arriver de bonne heure àCordoue, et pouvoir entendre la messe sans être vues de personne. On nous conduisit à une église, qui est au delà du pont (2), et où nous pensions trouver plus de solitude qu'ailleurs. Au moment de franchir le pont, il se trouva qu'il fallait une permission
(1) n parai l é vident que la sainte fait une cnx;nr en plaçant rincident de Gordoue an nardi de la Pentecôte : ci postrero dia de Pasctut de Kspîriiu Santo. Si, comme elle le dit dans ses Relations XXX et XXXI (Voir t. n, des Œuvres), elle s'arrêta le lundi dans un ermitage d*Ecîja, elle dc pouvait se troii\Tr le mardi à Cordooc, puiâqne Ecija est situé Men au delà, entre Cordoue et Se ville. Julien d'Avila, qui était du voyage, écrit que le fait en ({uestion eut lieu le jour même de la Pentecôte. Ribera, Yepès et le père François de Sainte-Marie parlent de môme, Mais, d'autre part, la mère Marie de Saint-Joseph, qui a rapporté presque jour par jour les incidents du voyage, place celui de l'église de Cordoue, non au mardi de la Pentecôte oomme la sainte, ni au dimancho, comme Julien d*Avila, mais au lundi. Nous ne prétendons point trancher la question, mais le récit de Marie de Snînt-Joseph nu fJbro de tau fiecreariones (Rccivac. ÏX) étant détaillé et précis nous avons cm devoir le suivre de préférence dans Dotrr Précis chronologique de ta Vie et des Voyages de sainte Térèsc. D'après cclto religieuse, ce serait le 83 mai que la sainte se serait arrêtée à Cordoue. On trouvera le Récit de Mai'ie de Saint-Joseph et celui d«* Julien d'Avila aux Docum. 31 et 32.
(i) Le magnifique pont do pierre de seize arches, élevé par les Romains et reconstmît par les Maures, qu'on admire sur' le Tiuadalquivir, assez large en cet endroit.