CHAPITRE XXVII. — CAILVVAGA
autre chose, et mon bonheur était tel, que je ne savais comment le dissimuler. J'en ignore la cause, carie déchaînement des langues et les terribles contradictions dont j'avais été l'objet en d^autres circonstances, n'avaient point produit eu moi semblable effet. Pourtant, des deux accusations dont je parle. Tune était des plus graves. Quand à la perspective de ne plus fonder — je mets à part le mécontentement du père général, — c'était pour moi une véritable délivrance. Que de fois, en effet, j'avais aspiré à finir ma vie dans le repos ! Telle n'était pas la pensée de ceux qui avaient suggéré cette mesure : ils croyaient, au contraire, me causer le plus grand chagrin du monde. Peut-être avaient-ils encore d'autres vues, qui étaient bonnes.
Parfois les contradictions, les critiques violentes, rencontrées dans le cours de ces fondations, tantôt de la part de gens bien intentionnés, tantôt de personnes mues par des motifs différents, m'avaient bien causé un sentiment de joie. Mais une allégresse aussi extraordinaire que celle dont je parle, je ne me souviens pas qu'aucune autre épreuve l'ait fait naître en mon âme. Et pourtant, je l'avoue, en un autre temps un seul des trois sujets d'affliction qui m'assaillirent alors à la fois, aurait suffi pour m'accabler. Cette jubilation, je le crois, venait surtout de la pensée que si les créatures me payaient de la sorte, le Créateur devait être content de moi. Oui, je l'ai constaté, c'est une erreur profonde de mettre son bonheur dans les biens d'ici-bas ou dans l'approbation des hommes. Outre qu'on n'en retire aucun profit, un jour les gens sont d'une opinion, le lendemain d'une
autre; ce qu'ils approuvent à présent, Tinstant d'après ils le blâment. Soyez béni, ô mon Dieu, mon tendre Maître, vous qui serez à jamais immuable! Amen. Quiconque persévérera dans votre seKice, vivra sans fin dans votre éternité.
Ainsi que je Tai dit au début, je commençai le récit de ces fondations par ordre du père mattre Ripalda, de la Compagnie de Jésus, alors recteur du collège de Salamanque et mon confesseur. J'en écrivis quelques-unes en cette ville, au monastère du glorieux saint Joseph, Tannée 1573. Mes nombreuses occupations me firent ensuite suspendre ce travail. Je pensais même en rester là. D'abord, voyageant de côté et d'autre, je ne me confessais plus à ce religieux; ensuite, cet écrit était pour moi extrêmement laborieux. Je dois le dire pourtant, m'y étant toigours livrée par obéissance, je regarde mes peines connue bien employées. J'étais dans cette ferme résolution, quand le père maître Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, actuellement commissaire apostolique, me donna l'ordre de terminer. J'eus beau lui objecter, en âme bien faible dans l'obéissance, mon peu de loisir et d'autres difficultés qui se présentèrent à mon esprit — et par le fait cette surcharge ajoutée à tant d'autres me semblait accablante, — U me dit de continuer peu à peu et conunc je pourrais. J'ai obéi. Et maintenant, j'accepte de grand cœur que des personnes éclairées retranchent ce qu'il y aura de défectueux; peut-être sera-ce précisément ce ({ue j'estime le meilleur. J'ai fini aujourd'hui, veille de saint Eugène, le 14 novembre 1576, au monastère de Saint-Joseph